Enjeux énergétiques : le plan de bataille

Le Québec maîtrise mal l’énergie dont il dispose. Voilà l’une des principales conclusions de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, qui vient d’être rendue publique. Valérie Borde l’analyse.

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Photo : iStockphoto

Le Québec produit trop d’électricité pour ses besoins, et à un coût trop élevé pour qu’elle puisse être revendue avec profit. Et ce n’est pas près de changer, sauf si l’on abandonne certains projets déjà planifiés — notamment les phases 3 et 4 du complexe hydroélectrique de la rivière Romaine — et si Hydro-Québec limite ses achats d’autres formes d’énergie (notamment éolienne).

De plus, le Québec maîtrise mal l’énergie dont il dispose, jette littéralement de l’argent par les fenêtres avec des codes de construction dépassés et un aménagement du territoire contre-productif, et n’a aucune chance d’atteindre ses cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre sans un sérieux coup de barre. Même le marché du carbone dans lequel Québec s’est engagé aux côtés de la Californie va lui jouer des tours.

Voilà, en substance, les principales conclusions de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, issues de la consultation de 800 citoyens et organisations et d’à peu près tous les experts que le Québec compte en matière de changements climatiques, de transport, d’aménagement du territoire et d’économie de l’énergie.

En clair, c’est un énorme plan de bataille (rapport en pdf) que la Commission vient de déposer sur le bureau de la ministre des Ressources naturelles.

Pour les politiques, c’est une très grosse bouchée à avaler, surtout à la veille d’une campagne électorale. Leurs premières réactions ne trompent pas : Pauline Marois comme Philippe Couillard ont réagi négativement.

La première ministre a déclaré qu’il était hors de question de freiner les projets d’Hydro-Québec.

Le chef de l’opposition a quant à lui défendu le principe cher au gouvernement de Jean Charest selon lequel le développement économique du Québec passe forcément par la construction de nouvelles capacités de production d’énergie (qui incluaient, rappelons-le, la centrale nucléaire Gentilly-2 et la centrale thermique du Suroît, dont on se passe aujourd’hui très bien…).

Les politiciens ne seront peut-être pas d’accord avec toutes les solutions proposées par les commissaires, mais ils peuvent difficilement remettre en cause leurs constats.

Leur rapport s’appuie sur des faits solides, et démontre hors de tout doute que le Québec est mal préparé à affronter l’avenir.

Le statu quo serait irresponsable.

Depuis des années, le Québec roule sur le pilote automatique en matière d’énergie, appliquant toujours à peu de choses près les recettes qui ont permis son important développement économique depuis la Révolution tranquille, basé sur l’abondance d’énergie produite à peu de frais.

Mais le monde a changé. Comme il n’y a plus de rivières disponibles pour construire des centrales hydroélectriques capables de produire de l’électricité à bas coût, le Québec a perdu son avantage compétitif sur la scène internationale. Les gros consommateurs d’énergie, comme les alumineries que l’on pouvait attirer avec de l’électricité à bas coût, voient de moins en moins l’intérêt de s’établir ici.

La demande en énergie, elle, tend à stagner depuis quelques années, même si les Québécois figurent encore parmi les plus gros consommateurs de la planète (l’équivalent, par personne, de 15 litres de pétrole par jour). Résultat : un énorme surplus d’électricité (20 TWh en 2012) est généré année après année, qu’Hydro-Québec vend à perte à ses voisins.

Il y en a encore pour au moins 15 ans, estime la Commission, avant qu’on ait éventuellement besoin de nouvelles sources d’électricité. D’où l’idée de mettre pour un temps sur la glace les phases 3 et 4 du projet de la rivière Romaine, prévues pour entrer en service dans 4 et 6 ans.

Le vrai grand chantier dans lequel il faut plutôt investir, indique la Commission, c’est celui de la maîtrise de l’énergie — un concept auquel n’ont pas été habitués les Québécois, mais sur lequel s’appuient depuis plusieurs années des pays moins gâtés par la nature en matière d’énergie.

Maîtriser l’énergie, c’est faire en sorte que l’on tienne compte des aspects énergétiques dans toutes les sphères d’activité de la société, dans l’optique d’en favoriser un usage rationnel, avec un maximum de bénéfices pour un minimum de coûts.

L’efficacité énergétique vise strictement le gaspillage, combattu en encourageant, par exemple, des procédés industriels moins énergivores, des véhicules moins polluants ou l’usage de thermostats électroniques pour inciter à baisser le chauffage.

La maîtrise de l’énergie va beaucoup plus loin. Elle englobe la lutte au gaspillage, mais inclut aussi des mesures plus stratégiques touchant, entre autres, l’aménagement du territoire, la mobilité durable et le choix des sources d’énergie en fonction des usages ou des lieux de consommation.

Une stratégie de maîtrise de l’énergie se bâtit sur le long terme, puisqu’elle vise une transformation du rapport de toute la société avec l’énergie. C’est le chantier du XXIe siècle pour le Québec qui, s’il aboutit, lui permettra de rester prospère et de traverser sans trop de dégâts les crises énergétiques et environnementales à venir.

Ce qui doit changer

Pour y parvenir, il faut dès aujourd’hui revoir les façons de faire, notent les commissaires.

Par exemple, en ce moment, seuls 6 des 46 programmes d’efficacité énergétique répertoriés par le ministère des Ressources naturelles sont sous la responsabilité du Bureau de l’efficacité et de l’innovation énergétiques (qui a remplacé l’Agence de l’efficacité énergétique en 2011).

Les producteurs et distributeurs d’énergie (comme Hydro-Québec et Gaz Métro) gèrent les autres programmes. On compte sur eux pour qu’ils incitent leurs clients à moins utiliser leurs produits, ce qui les place bien évidemment en conflits d’intérêt et n’augure rien de bon quant à l’efficacité des programmes.

La reddition de compte est largement déficiente, affirment les commissaires.

Par ailleurs, à peu près personne ne s’occupe des produits pétroliers, dont la consommation est pourtant responsable de la hausse constante des émissions de gaz à effet de serre ! La preuve que tout cela ne fonctionne pas, c’est que le Québec risque fort de manquer de beaucoup ses cibles de réduction.

La Commission propose de créer une nouvelle société d’État, la Société pour la maîtrise de l’énergie du Québec, dont le mandat serait considérablement élargi par rapport aux structures actuelles de promotion de l’efficacité énergétique.

Dans son rapport de 310 pages, elle suggère aussi des pistes pour que la maîtrise de l’énergie devienne en quelque sorte une «compétence transversale» à intégrer dans toutes les décisions gouvernementales.

Selon les commissaires, par exemple, la Loi sur l’aménagement du territoire — en cours de révision depuis plusieurs années — devrait être passée au crible des considérations énergétiques. On pourrait ainsi choisir de limiter la multiplication des grands centres commerciaux aux abords des autoroutes, qui encouragent l’usage de la voiture et sont impossibles à intégrer dans une stratégie de mobilité durable.

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2 commentaires
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La réponse est simple: Plutôt que de faire des contorsions philosophico-politico-économiques dans des débats sans fin, hausser les prix de l’électricité, et imposer une taxe carbone sur les produits pétroliers qui tienne compte des émissions de GES, en phase avec l’évolution des prix du marché nord-américain. Les comportements des consommateurs, des constructeurs, des producteurs feront le reste, en s’adaptant aux nouvelles lois du marché. Les recettes gouvernementales ainsi générées devraient contribuer à abaisser, horizontalement (pas de stratégies alambiquées!), les coûts des entreprises (productivité) et accélérer le développement d’infrastructures et de nouvelles technologies (productivité).
Mais cela, nous le savons, enlèverait de l’emploi aux innombrables dirigeants d’OSBL, fonctionnaires et politiciens qui vivent de l’administration des subventions accordées dans le cadre d’une multitude de programmes « ciblés », suite à des efforts de lobbying bien appréciés. Sans subventions, pas d’électeurs satisfaits et loyaux, pas de producteurs complices, et enfin, pour les fonctionnaires, pas de comités stratégiques qui comportent des voyages au Moyen-Orient, avec un vol de retour passant par Paris.
Le clientélisme définit notre politique énergétique, depuis des lustres.

Le problème avec vos propositions est quelle ne font du sens que dans le contexte ou il y a de tels tarifs ailleurs. Or, le carbone n’est taxé qu’en Californie. De plus, sont coût est tellement peu élevé que cela n’aura aucun impact prévisible sur la demande. De plus, l’essence est déjà pas mal taxée avec un impact limité. On pourrait augmenter les tarifs d’électricité, mais l’élasticité est à peu près nulle. Qui plus est, on a trop de surplus.

Le fondement du problème est la structure industrielle du Québec. Or, on s’obstine à continuer dans la même veine, parce que l’on ne voit pas comment on pourrait faire autrement.