Et revoici le charbon

On croyait l’époque du charbon révolue. C’est tout le contraire : 159 projets de centrales sont à l’étude aux États-Unis. Cette source d’énergie ultra-polluante menace de saboter les efforts pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre sur le continent.

Le colosse qui me sert de guide enfile son casque de sécurité, ajuste ses lunettes de soleil et saute hors de sa camionnette. « Du charbon pur, fin prêt à être brûlé », m’annonce fièrement Warren Huckins, 40 ans, en désignant de sa main massive le sol noir et visqueux.

Nous sommes au cœur de la Black Thunder, au Wyoming — la plus vaste mine de charbon à ciel ouvert en Amérique du Nord. Autour de nous s’étendent, à perte de vue, des cratères creusés par des milliers de tonnes d’explosifs et le va-et-vient continuel de camions-bennes de 400 tonnes. Le filon sur lequel nous marchons atteint une profondeur de 25 m — l’équivalent d’un immeuble de sept étages — et renferme à lui seul plus d’un million de tonnes de charbon. « D’ici quelques jours, dit Warren Huckins avec son accent nasillard du Midwest, tout ce qui se trouve sous nos pieds sera parti », en route vers des centaines de centrales électriques situées dans 35 États américains.

« Les États-Unis sont accros au pétrole », avait admis le président, George W. Bush, dans un célèbre discours à la nation, l’an dernier. Il aurait aussi pu dire que son pays était accro au charbon.

Plus de la moitié de l’électricité produite aux États-Unis provient de centrales au charbon. Qu’il éclaire son entrée de garage, télécharge des chansons sur son iPod ou climatise sa maison, chaque Américain consomme annuellement, en moyenne, trois tonnes et demie de ce combustible fossile ! Et la tendance est à la hausse. À l’heure où la planète se préoccupe plus que jamais du réchauffement climatique, pas moins de 159 projets de centrales au charbon — assez pour alimenter en électricité 93 millions de foyers — sont à l’étude aux États-Unis.

« Il y a clairement un boom », dit Scott Klara, du ministère américain de l’Énergie (DOE), qui suit attentivement tous les nouveaux projets de centrales. Selon lui, ce regain du charbon, après des décennies de stagnation, s’inscrit dans le contexte d’une ruée générale vers l’énergie. « Les États-Unis auraient recours au pétrole ou au gaz naturel s’ils en avaient encore de vastes réserves. Mais ce n’est pas le cas, et c’est vers le charbon que se tournent naturellement les fournisseurs d’électricité pour faire face à la demande croissante d’énergie. »

Avec ses réserves abondantes et bon marché, le charbon s’est imposé presque par défaut comme la solution aux pénuries appréhendées d’électricité, tirant avantage du prix plus élevé des sources d’énergie de substitution et de la crainte qu’inspire encore, à tort ou à raison, le nucléaire. Mais ce retour du charbon a un côté sombre : il s’agit d’un combustible extraordinairement polluant. Les centrales au charbon sont déjà à l’origine de 40 % des émissions américaines de dioxyde de carbone, l’un des principaux gaz à effet de serre. Si les centrales projetées sont construites, elles en rejetteront chaque année, et pendant des décennies, des centaines de millions de tonnes additionnelles dans l’atmosphère. « La moitié d’entre elles suffiront à annuler tous les progrès prévus par le protocole de Kyoto dans le monde entier », dit Bruce Nilles, du Sierra Club. Comme de nombreux autres groupes environnementalistes, le Sierra Club est sur le pied de guerre. Il pilote une campagne nationale intitulée « Stop the Coal Rush » (mettez fin à la ruée vers le charbon).

En plus des gaz à effet de serre, les centaines de centrales au charbon d’anciennes générations rejettent des millions de tonnes d’agents toxiques, tels le mercure, le soufre et l’oxyde d’azote, ce qui en fait l’une des principales causes de maladies respiratoires aux États-Unis. « L’industrie du charbon se hâte de construire des centrales avant que des règles environnementales plus sévères soient édictées, dit Bruce Nilles. Il faut absolument agir vite pour éviter que ces centrales ne polluent notre atmosphère pendant encore 50 ans. »

Cette campagne anti-charbon ratisse en dehors du cercle traditionnel des activistes de l’environnement. Elle rassemble des groupes aussi variés que les Navajos du Nouveau-Mexique, des pédiatres de l’Illinois, l’Association américaine du poumon ainsi que des Ontariens de North Bay, inquiets des répercussions de la construction d’une usine dans le Minnesota voisin sur la qualité de l’air qu’ils respirent.

 

 

Une coalition d’investisseurs a aussi réussi un coup d’éclat récemment en invitant le gouvernement fédéral à réglementer au plus vite les émissions de gaz à effet de serre, ce qui porterait un dur coup aux promoteurs de centrales au charbon. « On a le sentiment d’avoir ébranlé l’industrie du charbon et on se dirige vers le K.-O. », déclarait récemment Mike Brune, directeur général du Rainforest Action Network, à la chaîne d’information continue CNN.

Les environnementalistes feraient mieux de ne pas crier victoire trop rapidement. Car l’industrie du charbon dispose de précieux atouts et peut compter sur de puissants alliés, bien enracinés dans le milieu des affaires et de la politique, comme le révèle Jeff Goodell dans Big Coal (publié chez Houghton Mifflin, 2006), longue et fascinante enquête sur les dessous de cette industrie. Les partisans de ce combustible invoquent en outre un argument massue : celui de la sécurité nationale ! Ils font miroiter les avantages d’une nouvelle technologie permettant de transformer le charbon en essence, créant ainsi une solution de rechange purement américaine au pétrole du Moyen-Orient ou du Venezuela. Deuxième pays producteur de charbon derrière la Chine, les États-Unis possèdent 20 % des réserves mondiales, soit 271 milliards de tonnes.

« Il y a assez de charbon dans notre seule région pour approvisionner tous les États-Unis pendant des siècles ! » dit Dick Rainier, 55 ans, superviseur à la mine Black Thunder, au Wyoming. Même si son affirmation souffre d’enflure — il aurait été plus juste de parler de décennies —, on peut comprendre l’enthousiasme de Rainier. Les chiffres qui défilent à grande vitesse sur ses écrans, dans la morne salle de contrôle d’où il supervise l’ensemble de la production, donnent le tournis. « Vous voyez ? me dit-il en désignant l’un des écrans. Il est à peine midi et on a déjà extrait 150 000 tonnes. »

 

 

Difficile de ne pas éprouver un sentiment d’abondance quand on visite la Black Thunder, sise au cœur du bassin de la rivière Powder, l’un des plus gigantesques réservoirs de charbon de la planète. En plus d’un parc de camions de 400 tonnes — les plus gros du monde —, on y croise des mastodontes sur chenilles hauts comme des immeubles de sept étages, munis de pelles pouvant soulever à elles seules une petite maison. À la sortie de la mine, un flot ininterrompu de trains attendent leur cargaison (les wagons sont remplis de 100 tonnes de charbon en moins de 30 secondes) avant de s’élancer sur les voies ferrées du pays. À elle seule, la Black Thunder fournit près d’un dixième du charbon consommé aux États-Unis. La production annuelle a crû du tiers en cinq ans et la cadence ne fait qu’augmenter : plus de 300 nouveaux employés ont été embauchés depuis l’an dernier.

Ces mineurs n’ont rien en commun avec les personnages décrits par Émile Zola dans Germinal. Ici, pas de visages burinés, de dos courbés par de longues journées dans les mines souterraines ou de pénibles luttes ouvrières. Le salaire de plus de 60 000 dollars américains, sans compter les heures supplémentaires, versé aux conducteurs de machinerie lourde a des allures de pactole au Wyoming — l’un des plus pauvres des 50 États américains.

Avec ses innombrables ranchs, ses célèbres rodéos, ses vastes plaines arides et ses petits villages aux larges rues où on ne serait pas surpris de voir débarquer la cavalerie, le Wyoming porte à merveille son surnom de « Cowboy State ». À Cheyenne, la capitale, des bottes de cowboy géantes accueillent même les visiteurs dans le quartier historique.

 

Mais les formidables réserves d’hydrocarbures du Wyoming — en plus du charbon, on y trouve de grandes quantités de gaz naturel et de pétrole — transforment peu à peu l’identité de cet État. Et lui valent un nouveau surnom, celui d’« Émirat cowboy ». Gillette, centre névralgique du bassin de la rivière Powder où habitent une bonne partie des travailleurs des mines environnantes, s’est autoproclamée « capitale nationale de l’énergie ». Ce printemps, deux affiches dans la rue principale exprimaient bien les deux pôles identitaires de cette localité. Au centre-ville, une large banderole célébrait avec ce slogan le retour au bercail d’un bataillon de soldats dépêchés en Irak : « Bienvenue à la maison, cowboys ». Un peu plus loin, une mine de charbon en manque de personnel avait loué un large panneau publicitaire pour inviter les travailleurs à se joindre à son « équipe de rêve ».

Même au cœur de cette Arabie saoudite du charbon, des voix s’élèvent pour dénoncer les conséquences environnementales de ce combustible. Un vent de contestation souffle sur un projet de centrale au charbon à proximité de Gillette. Des groupes écologistes locaux promettent de faire dérailler le projet, ce qui pourrait avoir une portée symbolique pour l’ensemble du pays.

Le gouverneur du Wyoming sait que le boom (et les somptueuses redevances que son État en tire) pourrait se terminer abruptement si ce vent de contestation prend de l’ampleur. Aussi clame-t-il sur toutes les tribunes que « l’avenir appartient au charbon propre ». Comme les environnementalistes, il fonde beaucoup d’espoirs sur un nouveau procédé de combustion, dit du charbon gazéifié, permettant de réduire grandement les émissions polluantes.

Le hic, c’est qu’en l’absence de règles environnementales strictes les producteurs d’électricité ne semblent guère emballés par ce procédé, plus coûteux. Des 159 projets de centrales au charbon à l’étude, seulement 24 prévoient carburer au gaz liquéfié. Tout au plus les promoteurs des nouvelles centrales promettent-ils d’intégrer un mécanisme de captage du CO2 « quand la technologie le permettra ». Mais cette technologie verra-t-elle le jour ? s’inquiètent un nombre grandissant de scientifiques. Et si oui, pourra-t-on l’adapter aux centrales existantes ?

 

 

Concevoir une centrale au charbon qui n’émettrait aucun polluant, c’est la quête du Graal pour les chercheurs spécialisés en énergies fossiles. Malgré des années d’efforts, aucune équipe de scientifiques n’a encore trouvé la clé de l’énigme, même si quelques projets-pilotes semblent prometteurs. Parmi eux figure le programme FutureGen, piloté par le DOE. Doté d’un budget d’un milliard de dollars, il vise à construire, d’ici 2020, une centrale au charbon capable de produire non seulement de l’électricité, mais aussi de l’hydrogène, qui servirait à propulser les véhicules de l’avenir. « Chose certaine, la recherche fait des pas de géant et elle promet de réduire considérablement les émissions polluantes », dit Eric Shuster, l’un des responsables de cet ambitieux programme financé en partie par l’industrie du charbon.

Bruce Nilles, du Sierra Club, s’insurge contre cette vision, qu’il juge « délirante ». « Ne soyons pas dupes, dit-il. Le charbon propre, c’est une contradiction dans les termes. Pourquoi miser des milliards sur une technologie hautement incertaine quand on pourrait investir immédiatement dans des secteurs ayant déjà fait leurs preuves, comme l’efficacité énergétique et les éoliennes ? »

Que les promesses d’un charbon propre se concrétisent ou non, les nombreux mineurs du Wyoming, eux, semblent promis à un bel avenir. Warren Huckins, déjà grand-père malgré ses 40 ans, pourrait un jour réaliser l’un de ses rêves : travailler avec son petit-fils à la mine Black Thunder. « Pourquoi pas ? dit-il. C’est l’un des meilleurs emplois dans le Cowboy State. »

 

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