Et si votre médecin s’enlevait la vie?

Les médecins vivent plus longtemps que la moyenne des gens, le portrait en santé mentale est bien moins rose.

Photo: Wesley Wilson/Pexels
Photo: Wesley Wilson/Pexels

Les médecins sont-ils en bonne santé mentale? Consomment-ils plus ou moins d’alcool et de drogues que les autres? Et leur taux de suicide — est-il similaire ou plus grand que celui du reste de la population? En cette semaine de la prévention du suicide, ces questions sont difficiles, mais pertinentes. Et il faut s’en parler.

Mais au fait, pourquoi des professionnels autonomes, disposant de revenus importants, favorisés socialement et pouvant même pratiquer l’autotraitement ne seraient pas en bonne santé mentale? C’est une bonne question, mais la réponse est assez simple: comme tout le monde, les médecins sont vuCapture d’écran 2016-02-03 à 19.44.28

lnérables. Et par certains aspects, davantage que les non-médecins.

C’est ce que nous rappellent Dr Sandra Roman, médecin de famille et médecin-conseil au Programme d’aide aux médecins du Québec et Dr Claude Prévost, spécialiste en santé publique et en médecine préventive, dans cette importante synthèse publiée récemment par le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ).

Si on nous y rappelle que les médecins vivent plus longtemps que la moyenne des gens, le portait en santé mentale est bien moins rose.

Un portrait troublant

Il faut savoir que les médecins présentent des taux de dépressions majeures, de troubles anxieux et de maladie bipolaire identiques à ceux de la population générale. Pourtant, ils se suicident davantage et souffrent plus souvent d’épuisement professionnel.

De fait, le suicide est la seule cause de décès plus fréquente chez les médecins que dans le reste de la population. Et le problème ne touche pas que les médecins en pratique: certaines données montrent que parmi les étudiants en médecine américains, 1 sur 9 a eu des idées suicidaires durant l’année précédente, ce qui est plus élevé que dans la population. On se rappelle la triste histoire d’une résidente en médecine, l’an dernier.

D’ailleurs, si pour les hommes médecins, le risque est modérément plus élevé que pour les autres hommes, pour les femmes médecins, il est beaucoup plus élevé que pour les autres femmes. Cela s’explique sans doute par le fait que, dans la population, le trois quarts des personnes qui se suicident sont les hommes – bien que le nombre de tentatives soit plus élevé chez les femmes. «Être un homme» est déjà un facteur de risque pour le suicide, et le «facteur de risque» ajouté d’être médecin a moins d’effet sur les hommes que sur les femmes. Comme si les femmes médecins adoptaient alors davantage ce terrible comportement.

Le risque maximal de suicide est par ailleurs maximal autour de la cinquantaine, en particulier chez les médecins dits «workaholic». De plus, la combinaison d’une maladie psychiatrique et d’abus de substances met aussi le médecin particulièrement à risque, surtout dans un contexte où une erreur médicale survient. Une épreuve parfois terrible pour le patient, mais très difficile aussi pour le médecin, ne l’oublions pas.

La façon d’approcher les médecins en détresse pourrait accroitre ce risque. Par exemple, un psychiatre qui souhaite éviter une hospitalisation à un collègue à risque, en dépression, l’exposant ainsi à passer à l’acte.

L’abus de substances chez les médecins

D’après les auteurs du rapport, on retrouve chez les médecins un taux d’abus de substances (10 à 15 %) aussi élevé que dans la population générale. On parle surtout d’alcool, mais aussi de beaucoup de médicaments d’ordonnance (des calmants de différents ordres). Parmi les médecins, les anesthésistes seraient plus à risque, notamment pour des raisons de facilité d’accès. Par contre, on retrouverait moins d’abus de drogues comme la cocaïne, la marijuana, les hallucinogènes et l’héroïne.

Bien évidemment, l’abus de substances peut avoir des conséquences désastreuses, pour le médecin mais aussi pour ses patients. Les médecins qui abusent de substances font donc courir des risques à leurs patients, le taux d’erreur médicale étant alors plus élevé.

Par ailleurs, les médecins craignent souvent qu’avouer un abus entraîne le risque de mettre fin à la carrière médicale. C’est vrai qu’on parle parfois d’une sorte de conspiration du silence face à ce problème. Les médecins fermeraient encore trop souvent les yeux sur les abus de substances de leurs collègues.

C’est d’autant plus dommage qu’un médecin bien pris en charge en cas d’abus de substances répond mieux au traitement que la moyenne des gens. En effet, 70 % n’ont pas de rechute dans les cinq années suivant le début des thérapies.

Les médecins et l’épuisement professionnel

Tout comme le suicide, l’épuisement professionnel est plus élevé chez les médecins. Un sondage de l’Association médicale canadienne en 2003 faisait état de symptômes avancés de burnout chez 46 % des répondants. Un chiffre étonnant, mais qu’on ne peut prendre à la légère.

Parmi les différentes professions médicales, les plus à risque sont les médecins de famille, les internistes et les urgentologues. Curieusement, les médecins les plus vulnérables seraient les médecins les plus consciencieux, les plus dédiés à leur travail, les perfectionnistes et les idéalistes. Bref, les meilleurs parmi nous?

Samuel Luke Fildes, « The Doctor » (1887)
Samuel Luke Fildes, « The Doctor » (1887)

D’après les chercheurs, plusieurs facteurs sont liés à l’épuisement professionnel chez les médecins. D’abord des facteurs qu’on pourrait dire intrinsèques, directement liés au type de profession.

On retrouve comme facteurs le fardeau décisionnel du médecin, le stress de l’incertitude, surtout en situation d’urgence, la présence régulière d’urgences médicales, le fait de côtoyer régulièrement la souffrance et la mort, les relations difficiles avec certains patients, les échecs thérapeutiques, qui sont inévitables, de même que les erreurs.

Il est vrai que les médecins pratiquent une profession exigeante, assument une lourde charge de travail, étirent souvent leurs heures, affrontent beaucoup de stress professionnel et acceptent trop des responsabilités, sans compter le fait qu’ils doivent se garder continuellement à jour. Outre la charge de travail, la baisse de l’autonomie professionnelle, les difficultés de concilier le travail et la famille, et le nombre d’heures travaillées comme telles constituent des facteurs de risque reconnus.

Les femmes médecins seraient davantage exposées aux problèmes de conciliation travail-famille, alors que pour les hommes, c’est le nombre absolu d’heures de travail qui semble corréler à l’épuisement professionnel.

Par ailleurs, on reconnait également un certain nombre de facteurs extrinsèques, c’est-à-dire liés essentiellement à l’organisation du travail, où les exigences sont souvent très élevées. Pour tenter de s’adapter, les médecins développent souvent ce qu’on appelle «l’hypertravail» et «l’endurance», ce qui devient malheureusement la norme au fil du temps. On observe alors chez les médecins à risque une «souffrance éthique» grandissante, qui peut conduire à l’épuisement.

Mais il faut savoir que l’épuisement professionnel augmente aussi le nombre d’erreurs médicales et a donc aussi des conséquences sur les patients, un phénomène bien documenté chez les résidents, pour qui des changements ont permis de restreindre les heures travaillées en continu. On parle aussi d’insatisfaction accrue, ressentie par les patients autant que par les médecins.

Tout cela peut conduire les médecins en épuisement professionnel à diminuer leurs heures de travail et même à quitter leur métier. Globalement, l’épuisement professionnel des médecins est donc lié à une baisse de la performance du système et à une moindre qualité des soins. Pourtant, comme le mentionnent les chercheurs du rapport, on ne semble pas tenir compte de ses facteurs dans la planification des soins, un peu comme si on jouait à l’autruche.

Comment je m’en sors

Je me souviens bien de ce qui m’était arrivé en 1991. Alors que je travaillais trop fort et que certaines difficultés étaient apparues dans mon milieu, j’avais alors clairement souffert d’un (début de) burnout, qui m’avait obligé à un retrait du travail pendant trois semaines. Avoir vécu cette expérience difficile m’a cependant aidé par la suite, puisque je suis dorénavant plus apte à percevoir les signes précoces d’un excès de travail ou de difficultés professionnelles sur mon moral. Et à faire alors plus de prévention.

C’est qu’on peut prévenir certains problèmes, soit personnellement, soit par la formation et l’information offertes aux étudiants et aux médecins. La santé mentale, les abus de substances, les risques de suicide et d’épuisement professionnel, sujets peu ou pas abordés à l’époque de ma formation, le sont davantage maintenant.

Le médecin d’aujourd’hui se trouve dans une position particulière, puisqu’on lui reproche de porter plus d’attention à la conciliation travail-famille et à la charge de travail alors que, par ailleurs, on lui demande d’offrir plus de productivité et de voir plus de patients. Pourtant, développer une attitude plus saine face au travail est essentiel.

Les chercheurs suggèrent également de mettre davantage l’accent sur la satisfaction professionnelle et la résilience. Il faut également lutter contre les tabous et offrir de l’aide aux médecins qui souffrent. C’est la mission du Programme d’aide aux médecins du Québec. Enfin, les groupes de soutien entre médecins, la présence d’équipes solidaires et les relations de travail constituent également des facteurs de protection importants.

Humaniser la médecine

J’ai pour ma part la chance de travailler dans un milieu stimulant, stable, à échelle humaine et avec une équipe démontrant un haut niveau de solidarité. Je pense que c’est un des éléments les plus importants pour survivre dans les milieux hospitaliers. J’essaie aussi chaque jour d’accorder beaucoup d’attention à la qualité du contact avec les patients. Après tout, ce sont eux qui donne un sens à mon métier.

Le fait d’avoir un certain contrôle sur mon milieu m’aide également: j’assume la chefferie de mon service depuis plus de 16 ans, ce qui comporte un certain lot de responsabilités, mais me permet également de travailler tous les jours à préserver la qualité de mon milieu de travail.

J’ai aussi développé la capacité de reconnaître quand j’en fais trop, ce qui me permet de lâcher du lest au bon moment et de diminuer temporairement mon niveau d’activité – certains diront «d’hyperactivité». Les auteurs du rapport recommandent d’ailleurs de se garder une vie hors de la médecine, ce que je fais autant que je peux. Cela prend pour moi des formes variées.

D’abord, j’écris beaucoup, je raconte des anecdotes sur mon blogue, j’écris des histoires, des livres et même parfois du théâtre. Tout cela m’apparaît thérapeutique et se rapproche du concept présenté par les chercheurs de la médecine narrative. Raconter ces histoires, que ce soit à des proches, à des collègues ou pour moi, à les transformer en textes, permet de prendre un certain recul. C’est tout dire: ce texte est une sorte de thérapie!

Même la radio ou les médias me permettent de parler de la médecine sous un autre angle, de réfléchir à ce que je fais, de revenir sur mon univers professionnel et le sens de mon métier, ce qui m’aide sans doute aussi beaucoup.

Et bien que je travaille plutôt fort, j’ai besoin comme tout le monde de prendre des pauses, ce dont je ne me prive pas. Décrocher complètement durant les vacances avec ma conjointe et mes enfants est probablement un autre facteur de protection important, qui m’a aidé au fil des années.

Enfin, j’ai tendance depuis cinq ou six ans à mieux m’occuper de ma santé, non pas en effectuant plein de bilans de santé ni en rencontrant un médecin, mais surtout en faisant des choses très simples comme courir assez régulièrement, manger un peu mieux et me reposer plus souvent.

J’imagine que j’ai ainsi pu continuer à pratiquer depuis maintenant 26 ans un métier que j’adore (un autre facteur de protection), malgré les difficultés et les contraintes propres au réseau de la santé.

Occupons-nous de la santé des médecins

Je conclurai par cette citation des auteurs du rapport du Programme d’aide aux médecins, qui force à se poser quelques questions :

«Qu’un médecin au cœur du système de santé et entouré de ressources puisse être souffrant sans recevoir de soins appropriés défie l’entendement et doit nous interpeler afin d’expliquer comment cela peut se produire.»

J’ajouterais le souhait suivant: soignons mieux nos médecins, afin qu’ils nous soignent mieux.

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5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

honnêtement je ne m’étais jamais poser la question sur la santé mentale des médecins. Mais il est vrai que cela doit être difficile pour eux mentalement vu tout ce qu’ils voient comme maladie.

redouan el maddahi
http://www.prservezvotresante.be

Ce serait pour moi la réalité d’un gars comme un autre, avec ses propres prblms, et de qui j’ignorerais tout de sa vie ou presque. C’est une profession qui demande qu’on se protège et ne pas prendre sur ses épaules les prblms de ses patients, attristée je serais, essayer de comprendre ?? on y arrive jamais..

Alors voilà,
Un médecin s’est enlevée la vie il y a environ 6 ans. Plus jeune que moi, elle avait 34 ans. Comme je travaille dans le milieu de la santé, nous nous sommes côtoyé assez souvent, assez en tout cas pour s’échanger parfois des confidences.
J’y pense très souvent et c’est tout à fait incompréhensible, mais ce fut son choix… Les médecins sont avant tout des HUMAINS, comme vous et moi….

Très intéressant cet article. Petite note : il manque un r dans le mot portrait de votre titre, en toute humilité.

Entièrement d’accord pour s’occuper de la santé de nos médecins. La nôtre après 20 ans d’excellents services a pris un congé de maladie d’un an pour abandonner la pratique ensuite. Le mal est de n’avoir même pas pris la peine d’en aviser ses patients. Un mal qui a guéri en ne trouvant finalement un médecin qu’au privé pour faire le suivi de nos cas. Le savoir vivre devrait aussi s’enseigner en médecine.
Quand elle me disait être débordée de patients, je lui rétorquais que dans mes 45 ans de métier j’aurais aimé que les clients courent après moi pour faire des affaires. Beau temps et mauvais temps à sillonner le pays pour gagner sa croute comporte aussi sa part de stress. Mais je comprenais la charge sur ses épaules et compatissais en lui offrant une bouteille de vin etc. et du temps pour échanger sur la vie, sa jeunesse, son métier. Ce n’était pas assez, faut croire.