Faire jaillir la lumière

Au cours de l’histoire, des épidémies ont permis de faire avancer l’humanité, les scientifiques et penseurs ayant tout leur temps pour réfléchir en raison de l’isolement. Assisterons-nous à de nouveaux progrès grâce à la pandémie actuelle ?

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

En 1665, la peste noire fit un retour dévastateur en Grande-Bretagne, particulièrement autour de la ville de Londres. En moins de deux ans, près du quart de la population de la capitale mourut de la maladie. Les ravages étaient tels que la famille royale dut temporairement déménager et que plusieurs grands établissements du savoir fermèrent leurs portes, le temps que l’épidémie s’apaise.

Un jeune homme encore méconnu à l’époque venait tout juste de terminer son baccalauréat, en avril 1665, lorsque la peste força la fermeture de l’Université Cambridge, située à 100 km au nord de Londres, pour presque deux années entières. Contraint de quitter son alma mater, où il habitait et étudiait depuis quatre ans, ce bachelier nommé Isaac Newton n’eut d’autre choix que de retourner dans son village natal de Woolsthorpe, pour vivre auprès de sa mère dans le domaine familial. C’est pendant cet isolement que Newton écrivit les bases de ses œuvres les plus célèbres : les concepts des nombres infinitésimaux, qui menèrent aux calculs différentiel et intégral (ce qu’on enseigne aujourd’hui dans les cours de mathématiques au cégep) ; l’allégorie de la pomme, à propos de la gravitation universelle ; ainsi que ses travaux sur les couleurs, qui formeraient la base de la physique optique pour au moins le siècle suivant.

La révolution scientifique s’était déjà mise en branle en Europe à cette époque, enclenchée notamment par… une épidémie. La première grande vague de la peste, en 1347, qui avait tué près du quart de la population du continent, selon les sources historiques, avait commencé à faire basculer la balance du pouvoir vers les monarchies nationales aux dépens du clergé. Au cours des XVe et XVIe siècles, de nombreux collèges et universités n’étant pas menés par l’Église ouvrirent leurs portes et furent un des divers catalyseurs de la Renaissance. On reprit les travaux issus de la philosophie classique, de la philosophie naturelle (l’ancêtre de la physique) et de la géométrie sur les premières mesures du monde.

Au début du XVIe siècle, l’influence des mathématiques antiques était omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci et dans les premières publications du mathématicien Nicolas Copernic. Ce dernier osa même remettre en question les travaux de l’astronome Ptolémée, qui décrivait un univers entièrement centré sur la Terre. Copernic proposa une idée révolutionnaire : la Terre ne serait qu’une planète parmi d’autres — et non le centre absolu de tout l’Univers.

Même si ses travaux furent mis à l’Index par l’Église, Copernic inspira plusieurs astronomes et mathématiciens longtemps après sa mort. En effet, au fil des décennies qui suivirent, les Tycho Brahe, Johannes Kepler et Galilée consultèrent les copies clandestines des travaux de Copernic et participèrent, à leur façon, à faire progresser la science et le pouvoir de la raison.

Pendant de nombreuses nuits blanches à Woolsthorpe en 1665 et en 1666, Newton réinventa notre vision du monde armé de plumes d’encre, de chandelles et de beaucoup de temps. Quand son œuvre maîtresse, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, fut publiée quelques décennies plus tard, Isaac Newton attribua à son temps en isolement une foule d’idées et de calculs révolutionnaires. Grâce à ces travaux, l’humain possédait enfin un ensemble d’équations pouvant à la fois décrire la chute des corps sur la Terre et le mouvement des astres qui l’entouraient. C’était une première dans l’histoire : il était possible d’expliquer le comportement du ciel par la science et les mathématiques — et non par de la magie, des mythes, l’astrologie ou des pouvoirs divins quelconques.

Comme la gravitation de Newton était dite « universelle », on pouvait replacer la Terre dans un contexte cosmique plus près de la réalité. Même si trois autres siècles devraient s’écouler entre les travaux de Newton et le lancement du premier Spoutnik, on comprenait déjà qu’il n’y avait pas de « membrane » séparant la Terre du reste de l’Univers. La réalité, ce n’était pas « la Terre et les cieux ». La Terre faisait partie des cieux.

Évidemment, ces épidémies dévastatrices ont aussi engendré des misères et des souffrances incalculables. Néanmoins, on peut se permettre un tant soit peu d’optimisme en cette période difficile en rappelant que plusieurs épidémies du dernier millénaire ont forcé les humains à s’adapter, à améliorer leurs conditions de vie et à faire évoluer les sciences et les arts. Sans minimiser les peines que vivent des millions d’humains depuis l’éclosion du coronavirus, peut-on imaginer que les prochains Newton et de Vinci de ce monde sont déjà au travail ? Que ces personnes feront progresser l’humanité ? Qu’elles feront jaillir la lumière de cette période sombre ?

Je me permets de garder espoir.

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On peut s’attendre à une augmentaion de télé-médecine, télé-travail, télé-éducation, transactions en ligne…qui réduirait la demande pour les transports et pour les édifices commerciaux.
Les vaccins pourraient devenir beaucoup plus efficace contre toutes sortes de maladies.
Les niveaux de déficit des états pourraient augmenter pour faire face à un défi comme la pandémie ou le réchauffement de la planête.
Enfin on se préparera beaucoup mieux pour la prochaine pandémie ou pour l’éviter.

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Billet très instructif sur l’histoire de la science. Le propos de l’auteur sur le besoin de réflexion et de concentration nécessaire à cette activité hautement intellectuelle est original.

Je m’interroge sérieusement sur notre époque où l’«économie de l’attention» fait de plusieurs d’entre-nous des girouettes médiatiques. J’ai de la difficulté à comprendre ce que font de brillants chercheurs sur la plateforme twitter…

Monsieur Fournier qui enseigne à de jeunes cerveaux, toujours distraits, comprendra sûrement. J’en viens à me dire que dans l’avenir (peut-être même de nos jours) les seules personnes capables de faire avancer la science et particulièrement les mathématiques sont les autistes Asperger de haut niveau.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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À vrai dire, des copies de « De Revolutionibus Orbium Coelestium » (Des révolutions des sphères célestes) ont été imprimées en Europe dès 1543 (année de la mort de Copernic). L’ouvrage ne fut mis techniquement à l’index qu’en Italie. Les copies consultées par Tycho Brahe ou Johannes Kepler n’étaient donc pas clandestines, comme l’écrit ici Philippe J. Fournier.

Il convient de préciser que Copernic a consacré presque toute sa vie à l’étude de l’astronomie. Qu’il ne fut jamais empêché de poursuivre ses travaux, il était même protégé par le pape Léon X, c’est en Italie que commence alors la « Renaissance », la papauté n’était pas fermée aux idées nouvelles. C’est même une grande période d’éclosion en tous les domaines.

Il est invité au cinquième Concile de Latran présidé par le pape Léon X pour ses connaissances en astronomie, alors que se trouvait à l’ordre du jour la réforme du calendrier.

En 1530, l’hypothèse héliocentrique était déjà répandue et connue du pape Clément VII, c’est un peu plus tard avec son successeur Paul III en 1534 que les choses se gâtent avec le retour de la Sainte inquisition qui met à l’index l’ouvrage de Copernic et le contraint à se récuser.

Ce recul s’explique aussi par la montée du protestantisme. Qui commence a faire rage dès le début des années 1530. D’où un retour à des principes de l’église plus dogmatiques.

Monsieur Fournier pose une bonne question sur une nouvelle émergence des « lumières » après cette expérience pandémique. Il n’est pas aisé de trouver une réponse claire et définitive sur une telle question, car s’il est des Kepler ou des Newton qui émergent de temps à autres, le monde porte aussi son lot de tyrans en même temps.

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Bonjour Monsieur Drouginsky,

Merci de ces précisions historiques qui nous montrent la complexité des enjeux!

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE