Faudrait-il porter des masques N95 ?

Depuis que le variant Omicron se multiplie à une vitesse affolante au Canada, l’efficacité des couvre-visages en tissu et des masques chirurgicaux jetables est remise en question. La chef du bureau science et santé de L’actualité, Valérie Borde, vous aide à y voir plus clair. 

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Ce qu’il faut retenir

Face à Omicron, plusieurs gouvernements ont recommandé ou imposé l’usage des masques N95 dans diverses situations. En Italie, par exemple, ils sont obligatoires pour toute la population dans les transports en commun, les cinémas, théâtres, musées et stades. En Allemagne, quelques régions, comme la Basse-Saxe, ont imposé le port de ces respirateurs dans les commerces, alors qu’en France, ils ne sont obligatoires nulle part, mais recommandés aux personnes immunosupprimées.

Plus près du Québec, le Manitoba a décidé de distribuer gratuitement des KN95 à toute la population pendant la période des Fêtes, dans les magasins d’alcool et les casinos, et les stocks se sont vite épuisés. Le gouvernement du Québec, lui, n’a publié aucun conseil au sujet des N95. L’Agence de la santé publique du Canada indique pour sa part qu’on peut choisir un masque médical ou un respirateur sans test d’ajustement, mais ne priorise pas l’un ou l’autre.

Comme on le constate, les décisions varient beaucoup d’un endroit à un autre, et les experts ne sont pas tous d’accord. Alors que faire ? 

N95, masque médical ou masque en tissu : qu’en disent les études ?

Il y a eu des milliers d’études sur les différents types de masques. Les études épidémiologiques nous disent qu’ils fonctionnent tous et elles ont très bien démontré que leur utilisation généralisée à l’intérieur diminue le risque de contagion par le SRAS-CoV-2. 

Les expériences de laboratoire qui permettent de comparer différents types de masques méritent elles aussi d’être prises en compte, même si elles donnent une idée imparfaite de leur efficacité puisqu’elles sont menées avec d’autres types d’aérosols, avec des mannequins ou avec seulement quelques personnes dans une pièce.

Elles montrent une gradation dans l’efficacité des produits : les masques en tissu protègent moins bien que les masques médicaux jetables (communément appelés « masques de procédure »), et ceux-ci protègent moins bien que les respirateurs N95 quand ils sont parfaitement ajustés. 

Il faut savoir qu’un masque chirurgical jetable protège surtout autour de la personne qui le porte : quand on expire ou qu’on parle, les aérosols sont en grande partie filtrés, parce que le flux d’air est dirigé vers le tissu du masque. Mais quand on inspire, les fuites sur le côté ou sur le nez les laissent entrer. Un respirateur, lui, filtre presque toutes les particules entrantes et sortantes quand il est ajusté à la perfection, pour qu’il n’y ait strictement aucune fuite sur le pourtour. Pour un homme, le simple fait de ne pas s’être rasé dans les 16 heures précédentes peut suffire à rendre le N95 moins étanche ! Les performances ne sont garanties qu’après un test d’ajustement très strict, qui nécessite du matériel spécialisé et n’est donc pas accessible à la population générale. 

Les masques médicaux filtrent moins bien que les N95 les aérosols de toute petite taille, dont on sait qu’ils peuvent être contagieux. Mais il ne faut pas oublier que lorsque deux personnes en tête-à-tête portent un masque chirurgical, l’effet est combiné. Si chacun des masques bloque 70 % des aérosols, par exemple, la quantité de particules que l’on risque d’inhaler diminue de 91 %, rappelait récemment le spécialiste américain Joseph Allen

En pleine vague d’Omicron, avec une très forte circulation du virus, il semble plus prudent de passer au moins au masque médical dans toutes les situations où un couvre-visage est requis.

En novembre, des chercheurs allemands et américains ont publié une nouvelle simulation en laboratoire, réalisée avec une femme et six hommes, dont trois barbus, pour comparer les quantités d’aérosols reçues lors d’une conversation face à face. Ils ont constaté qu’un respirateur FFP2 (l’équivalent européen d’un N95) porté sans avoir été ajusté est en moyenne 2,5 fois plus efficace pour bloquer les aérosols entrants qu’un masque médical bien porté, et 30 fois plus si la bague métallique sur le haut du respirateur est ajustée avec les doigts sur le dessus du nez et des joues. 

Mais preuve que la science n’est pas claire à ce sujet, une autre étude à la méthodologie différente mais tout aussi valable, publiée en janvier 2021, a fourni des résultats moins encourageants. Les chercheurs britanniques ont voulu tester l’efficacité des procédures simplifiées d’autoajustement des respirateurs envisagées par le National Health Service. Ils ont comparé l’efficacité de six modèles de respirateurs, un masque médical et un masque en tissu. 

Bilan : les respirateurs ajustés suivant ces consignes ont fourni des performances très variables selon les modèles et les individus : certains ont été très efficaces, mais d’autres protégeaient moins bien que les masques médicaux ! 

Choisir selon le niveau de risque

L’avantage de porter un type de masque plutôt qu’un autre dépend moins de sa capacité de filtration et de son ajustement que du risque auquel on est exposé. Cette variable est influencée par plusieurs facteurs : 

  • Le fait qu’on soit plus ou moins fragile, selon son âge et son état de santé ;
  • Le statut vaccinal de la personne qui porte le masque et des gens autour (le vaccin diminue quand même un peu les risques d’infection par Omicron, et de manière notable avec trois doses) ;
  • Le type de masque que portent les gens autour ;
  • La circulation de l’air et la durée du contact, bien que l’on ne sache pas encore combien de particules virales il faut minimalement inhaler pour risquer d’être infecté, ni avec Omicron ni avec les variants précédents.

Le problème, c’est qu’avec tout cela, on ne sait pas dire précisément de quel niveau de protection respiratoire on a besoin exactement dans quelle situation, à part quand on se situe dans les extrêmes. Tout en haut de l’échelle de risque, il y a le contact rapproché avec des personnes atteintes de la COVID ne portant pas de masque, dans le cadre d’une intervention médicale générant des aérosols, comme une intubation. Dans ce cas-là, il ne fait aucun doute que la meilleure protection respiratoire est requise, car le risque est à son maximum. Toutes les instances dans le monde exigent depuis longtemps que les soignants portent un N95 dans ces conditions, en plus d’autres équipements de protection individuelle. 

Mais à partir de quel niveau de risque un N95 n’est-il plus justifié ? Si vous êtes dans votre bulle familiale et que personne n’est infecté, il ne sert à rien ! Si des personnes portant toutes un masque chirurgical sont réunies pendant quelques minutes dans un endroit bien aéré, y a-t-il encore un bénéfice à porter un respirateur ? C’est nettement moins évident. Où placer la barre ? C’est là tout l’enjeu du débat actuel, auquel la science n’apporte pas de réponse claire.

Pourquoi pas juste des N95 ?

Devrions-nous ne plus porter que des N95, même mal ajustés, pour minimiser nos risques d’attraper la COVID ? On a vu que l’avantage par rapport à un masque médical n’est pas absolument garanti, mais par précaution, on pourrait vouloir choisir quand même cette option. Sauf que, comme pour toutes les mesures sanitaires déployées contre le virus, il faut s’interroger sur les avantages qu’elle apporte par rapport à ce qu’elle nous coûte, au sens large. 

Remplacer un masque en tissu par un masque médical ne constitue pas une grosse contrainte, maintenant que ce dernier est très accessible et vendu à bas prix. Certes, on doit renoncer aux jolis tissus, mais pour le confort, cela ne change à peu près rien. Les masques médicaux génèrent cependant une quantité de déchets plastiques effroyable. En pleine vague d’Omicron, avec une très forte circulation du virus, il semble plus prudent de passer au moins au masque médical dans toutes les situations où un couvre-visage est requis.

Les respirateurs présentent plus d’inconvénients. D’abord, comme cela a été rapporté dans plusieurs études (par exemple celle-ci), ils sont plus inconfortables que les masques chirurgicaux quand on doit les garder longtemps. Ils donnent plus souvent des maux de tête, l’impression qu’on a trop chaud ou qu’on respire mal. Ces études ont été menées avec des respirateurs parfaitement ajustés à l’issue d’un test. S’ils sont un peu moins serrés, leurs performances vont diminuer, mais ils pourraient être plus confortables.

Ensuite, les respirateurs sont environ de cinq à six fois plus coûteux que les masques médicaux, ce qui peut être un problème pour les personnes à faible revenu s’ils deviennent obligatoires dans certaines circonstances. Si un gouvernement doit les fournir en grandes quantités aux gens à faible revenu, aux enseignants ou au personnel de la santé, il va devoir payer la facture, ce qui l’incite à s’interroger encore davantage sur le bénéfice supplémentaire apporté par cet équipement. Même chose pour une entreprise qui souhaiterait s’en procurer pour ses employés.

Reste, enfin, la question des stocks : même s’il n’y a pas de pénurie mondiale de N95, on trouve beaucoup moins facilement ces protections dans les pharmacies ou magasins à grande surface. 

En attendant de nouvelles études, quoi faire ?

Partons de l’hypothèse qu’un N95 qu’on essaie d’ajuster au mieux protège au moins autant, et probablement mieux, qu’un masque médical. Si vous êtes capable de vous en procurer un et que vous le tolérez bien, cette option pourrait être particulièrement intéressante dans les situations risquées (séjour prolongé dans un lieu mal ventilé ou avec du monde, ou contact avec des gens pas masqués, comme des enfants) ou si vous êtes fragile. 

En bonne santé et en route pour une petite visite de 15 minutes à l’épicerie, avec une bonne distanciation ? Moins clair. 

Chose certaine, on ne devrait pas profiter de cette possible protection supplémentaire pour augmenter le risque : des N95 à l’intérieur pour éviter d’avoir à aérer régulièrement ou pour inviter plus de monde chez soi ? Non ! On peut aussi choisir selon le niveau de risque : masque chirurgical dans un commerce, puis respirateur dans un autobus bondé, par exemple.

Trop cher, le N95 ? Trop pénible à porter ? Utilisez correctement votre masque médical de manière à minimiser les fuites, en couvrant bien le nez et en plaquant la baguette métallique du haut sur le contour du nez et des joues. En porter deux l’un par-dessus l’autre augmente la protection, ont montré les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), on peut donc aussi choisir cette option dans les situations plus risquées. Certains experts conseillent aussi un masque en tissu plus resserré sur les joues par-dessus un masque médical, pour minimiser les fuites. Il n’est toutefois pas prouvé que ces options font mieux ou moins bien qu’un N95 imparfaitement ajusté.

Et pour les professionnels ?

La seule chose qui fait consensus pour l’instant, c’est qu’il faut des N95 parfaitement ajustés pour le personnel de la santé qui travaille dans les zones dites chaudes et tièdes des milieux de soins. 

Au Québec, la CNESST exige depuis fin décembre que les soignants en zone froide portent aussi des respirateurs dans certains cas, quand ils sont en contact avec des patients qui ont des symptômes pouvant évoquer la COVID. L’OMS les conseille aussi en zone froide mal ventilée, avec des patients potentiellement infectés. 

Comme Omicron est très répandu et parfois découvert fortuitement chez des patients, un N95 pour tous les soignants pourrait être une bonne idée, d’autant plus qu’on doit éviter à tout prix qu’ils soient contaminés pour que le système de santé reste opérationnel. Certains experts conseillent cette solution, d’autres s’y opposent, jugeant que c’est une contrainte supplémentaire pour certains professionnels qui ne sont pas tant à risque et soutenant que les contaminations se produisent surtout entre employés au moment des repas, quand ils ne portent pas de masque. Ajouter des contraintes à des travailleurs déjà épuisés est un pensez-y-bien, mais les protéger mieux contre le risque de contamination est aussi très important. On pourrait aussi décider, pour certaines situations, de laisser les employés choisir la solution avec laquelle ils sont le plus à l’aise, en fonction de leur risque personnel. 

Dans les écoles, le Québec n’a pas prévu de fournir des N95 aux enseignants, contrairement à l’Ontario. Le gouvernement ontarien veut par contre désormais distribuer des masques en tissu aux élèves, alors que le Québec leur donne des masques chirurgicaux. Quelle province a raison ? Pas clair ! Certains experts se demandent si les enseignants seront capables de donner leurs cours toute la journée avec un respirateur sans trouver cela trop pénible, alors que d’autres ne s’en inquiètent pas. Chose certaine, la bonne aération des salles de classe est beaucoup plus importante, car elle protège à la fois le professeur et les élèves.

Un N95, comment ça marche ?

Au sens strict, un N95 n’est pas un simple masque qui couvre le visage, mais un appareil de protection respiratoire, ou respirateur. Son nom indique qu’il a été homologué par un organisme américain, le National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH). On trouve aussi dans le commerce les équivalents certifiés en Europe (FFP2), en Chine (KN95) et en Corée du Sud (KF94). Toutes ces normes se valent.

Ces respirateurs sont faits d’une sorte de plastique, le polypropylène, qui génère de l’électricité statique pour retenir même les plus petites particules. Pour être homologués, ces produits doivent filtrer au moins 95 % des particules dans l’air lors de tests avec des particules de 0,3 micromètre de diamètre. 

Ces performances sont garanties quand le respirateur est strictement ajusté au visage à l’issue d’un test d’ajustement dont la procédure est, elle aussi, normalisée. 

Il existe plusieurs formes de respirateurs, adaptés à différents usages (pour les pompiers, les soignants, les travailleurs de la construction, etc.). Pour le grand public, on trouve principalement des modèles en forme de coquille ou de bec de canard, qui doivent porter la mention de leur certification. La contrefaçon reste assez courante parmi les produits vendus en ligne, comme l’ont montré par exemple les CDC (qui publient des photos des N95 contrefaits les plus courants en ligne) et, au Canada, l’émission Marketplace

Selon le NIOSH, un respirateur doit être remplacé minimalement toutes les huit heures, ou quand il gêne trop la respiration — si, par exemple, il est mouillé de transpiration ou qu’on l’a beaucoup touché avec les mains.

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Un fait important non révélé dans l’article: tout comme les FFP2, le N94 et les KF94, les KN95 répondent eux aussi à une norme.

La différence: les FFP2, N95 et KF94 répondent non seulement à une norme mais sont certifiés par un organisme indépendants. Quant au KN95, répondent à la norme chinoise (équivalente à N95,…) mais n’importe quel fabricant peut y apposer le logo sans avoir fait certifier son produit…

Ainsi, nombre de gens qui achètent des KN95 ne savent vraiment pas ce qu’ils utiliseront dans l’avenir…

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Merci Madame Borde!

J’en profite pour vous souhaiter une bonne année 2022 et nous souhaiter de sortir de cette pandémie en 2022. Remarquez que nous n’en serions peut-être pas là si nous avions vacciné les habitants des pays en développement comme promis…

Perso, 1) Je limite strictement mes contacts 2) Dans les endroits à haut risque, je porte un masque en tissu par-dessus un masque de procédure médicale.

Scientifiquement vôtre!

Claude COULOMBE

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Monsieur Coulombe,

Voilà le bout de l’équation qui manque. 2022 doit être l’année de la vaccination de l’hémisphère sud et des pays émergents en priorité, sinon au nord, nous devrons avoir des doses de rappel advitam eternam.