Faut-il avoir peur… de la disparition des insectes ?

Il est vrai que certaines espèces d’insectes sont beaucoup plus rares de nos jours. Mais avant d’accorder du crédit à quelque étude que ce soit, il importe de s’assurer de la validité de sa méthodologie.

Photo : Eric Tourneret / Getty Images

Allons-nous vers un « insectageddon » ? Une revue de littérature scientifique publiée récemment dans Biological Conservation a provoqué un vent de panique : selon les auteurs de cette étude, près de la moitié des populations d’insectes de la planète seraient en déclin, et le tiers d’entre elles pourraient disparaître d’ici quelques décennies.

Ces conclusions apocalyptiques sont toutefois largement contestées par la communauté scientifique des spécialistes en entomologie et en conservation, qui a fortement réagi à la publication de cette analyse.

Certes, de nombreuses études conduites dans différents pays ont révélé que des insectes jadis abondants sont devenus beaucoup plus rares, surtout à cause de la perte d’habitats comme des milieux humides ou des prairies, et de l’utilisation massive d’insecticides. Les cas des papillons monarques et des abeilles ont été amplement documentés. Une étude menée durant 27 ans dans des réserves naturelles en Allemagne a aussi soulevé des tendances inquiétantes.

Mais le déficit de connaissances sur l’entomofaune de la planète est tellement énorme qu’il est impossible d’affirmer quoi que ce soit de scientifiquement valide sur un possible déclin mondial des insectes.

La méthodologie de cette revue de littérature a été vertement critiquée. Par exemple, pour choisir les études à prendre en compte dans leur analyse, les chercheurs y sont allés par mots-clés dans les bases de données de publications savantes, sélectionnant seulement celles dont le titre comportait le mot « déclin », ce qui biaise toute l’analyse ! De plus, au total, les études qu’ils ont retenues portaient sur 2 900 espèces d’insectes étudiées surtout en Europe et en Amérique du Nord. Or, il existe, croit-on, environ cinq millions d’espèces d’insectes, dont la majorité vivent ailleurs dans le monde !

L’écologie de la plupart d’entre elles est très mal connue, car les études sont difficiles à mener et la recherche souvent sous-financée. Certaines espèces d’insectes peuvent-elles s’adapter rapidement à de nouvelles conditions climatiques ou apprendre à résister à des produits chimiques ? S’épanouir dans des habitats modelés par l’humain ? On se préoccupe beaucoup moins du sort des coquerelles, des mouches et des moustiques vecteurs de maladies que de celui des papillons !

Les spécialistes de la conservation de la nature sont nombreux à s’inquiéter terriblement de ce qu’ils observent. Mais prendre des raccourcis dans leurs études pour alerter la population est tout aussi risqué : cela décrédibilise la science dont on a tant besoin pour comprendre un monde de plus en plus compliqué et menaçant.

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3 commentaires
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On peut et on doit questionner la méthodologie d’une étude scientifique ce qui est une pratique usuelle en sciences, mais attention de jeter le bébé avec l’eau du bain. En mettant l’emphase sur les erreurs méthodologiques d’une seule étude, on risque de donner de l’eau au moulin des soi-disant sceptiques, pour qui tout ce qui compte est de semer le doute, si petit soit-il, pour donner «bonne conscience» à ceux qui veulent continuer à vivre leur petit confort dans l’indifférence.

En science comme dans tout autre domaine la perfection n’existe pas. La science n’est pas bâtie sur la perfection mais sur l’erreur et le doute sans cesse corrigés et révisés. Les connaissances scientifiques sont par essence incertaines (rien ne nous garantit l’immuabilité des lois physiques sinon l’habitude) et les mesures expérimentales sont toujours entachées d’erreurs. Cette intertitude est normale et avec le temps et l’effort de scientifiques plus intelligents que vous et moi, les études s’affinent et les résultats se font plus précis. Oui, la science est inexacte mais c’est tout ce que nous avons pour comprendre le monde et prévenir le pire…

Quiconque a un peu de vécu et le sens de l’observation aura noté «qualitativement» la baisse du nombre d’insectes. On a qu’à observer un lampadaire la nuit en ville pour s’en convaincre. Parfois même à la campagne, aujourd’hui on peut laisser sa porte ouverte des heures sans craindre qu’une mouche ne s’introduise dans la maison, il y a 20 ans, il fallait se dépêcher de refermer sa porte. Oui, vous me direz, ce sont que des anecdotes, mais en sciences expérimentales ce genre d’anecdote est à la base de la création d’une hypothèse. L’étape suivante de la démarche scientifique est la validation de l’hypothèse.

Le problème survient quand on veut vérifier l’hypothèse et surtout quantifier le phénomène. Cela prend des ressources et surtout du temps. Les seuls capables de mener de telles études, véritable travail de moine sur plusieurs décennies, ne reçoivent que de maigres subventions ou le font à compte d’auteur. Que voulez-vous, en science aussi il y a des modes? La recherche en génomique ou en biologie moléculaire est incommensurablement mieux financée.

De plus, on peut de moins en moins compter sur les gouvernements pour financer ce type de recherche. Les partisans d’un développement économique sans égard à l’environnement, comme l’ex-premier ministre conservateur Harper, l’ont bien compris « pas d’études, pas de problèmes! » Il y a aussi le classique, laissons les compagnies, entre autres celles qui vendent les pesticides, faire les études environnementales. C’est carrément confier la garde des moutons aux loups!

Donc avec peu ou pas de financement, on ne s’étonnera pas que le champ de l’écologie entomologique quantitative soit si peu développé. Faut-il pour autant conclure que l’on ne peut rien conclure «scientifiquement».

Les seules études sérieuses et bien financées concernent les abeilles, car les abeilles ont une valeur économique. Les autres bibittes, à l’exclusion notable d’une espèce emblématique comme le papillon monarque (le panda des insectes), ne sont pas jugées économiquement intéressantes mais plutôt perçues comme des nuisibles. Or les études sérieuses et bien financées concluent au déclin des abeilles et des papillons. Pourquoi ces insectes seraient si affectés et pas les autres?

Vous parlez à peine de la remarquable étude publiée en 2017 dans la revue Plos One (http://bit.ly/2G9h9mU) qui conclue que la biomasse des insectes volants (toutes espèces confondues) a diminué de plus de 75% en Allemagne dans les 27 dernières années. Cette étude aurait pourtant mérité que vous vous y attardiez davantage.

L’élémentaire prudence, sans parler du principe de précaution exigent que nous mettions les freins sur l’usage des pesticides et les autres pressions sur l’environnement en attendant davantage de science et j’en conviens de la meilleure science, mieux financée. Le problème est que ces études prennent des décennies à se réaliser. J’ai bien peur que les insectes et l’environnement n’auront pas le luxe d’attendre.

Au final, à exiger la perfection avant d’agir, le problème n’est-il pas que nous risquons de semer le doute et de manquer de temps face à des phénomènes en évolution exponentielle?

Je vous invite à y réfléchir…

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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M. Coulombe;
dès votre premier paragraphe, je m’horripile à l’idée d’être un de ces ¨sceptiques¨ qui rejette tout de toutes ces hypothèses écologiques incontredictibles (ce n’est pas un mot, mais je veux dire ¨qu’on ne peut contredire¨), et je ne continue pas à vivre mon petit confort dans l’indifférence.
Vous dites : ¨Quiconque a un peu de vécu et le sens de l’observation aura noté «qualitativement» la baisse du nombre d’insectes.¨
Où avez-vous pris vos données monsieur ? De qui sont-elles ? Comment ont- elles été faites ? Qui a compté les mouches et de quelle façon? Où ? Dans quelles conditions ?
Une connaissance à moi m’a dit, sans embâge, avoir lu quelque part que des ¨scientifiques (???)¨ auraient déclaré qu’il y avait ¨dix-huit fois plus d’insectes¨ cette année qu’antérieurement !!! C’est drôle, mais je vis dans le bois plus souvent qu’autrement, et je ne suis pas plus, ni moins fait piqué que par les années passées. Je roule plus de 25,000 kM par année, et mon pare-brise n’est pas plus sali par les insectes, et c’est même le contraire, que les années précédentes… Qui dit vrai ???
Il est TRÈS facile à n’importe quel ¨pseudo scientifique¨ de lancer n’importe quel chiffre et de faire croire à une réalité alors qu’on sait très bien que le commun des mortels comme vous et moi n’avons pas les moyens de vérifier leurs dires. Ils savent donc que ¨leur Vérité¨ devient un ¨fait¨ qui ne peut être contredit, faute de moyens …
Mes parents, sans le savoir vraiment, m’ont donné un cadeau sans prix; celui de penser par moi même, toujours douter, et surtout quand ça vient d’en haut. Peut-être devriez-vous faire de même

Cher Monsieur d’Anjou,

Votre commentaire vient enrichir la discussion et je vous en remercie. Une fois de plus, vous me donnez l’occasion de vous expliquer comment fonctionne la science (http://bit.ly/2SuAHaf).

Concernant mes observations personnelles, je les qualifie moi-même d’anecdotes, comme les vôtres d’ailleurs. Pour de la «science plus aboutie » je vous invite à lire la remarquable étude publiée en 2017 dans la revue Plos One (http://bit.ly/2G9h9mU) qui conclut que la biomasse des insectes volants (toutes espèces confondues) a diminué de plus de 75% en Allemagne dans les 27 dernières années.

J’ai également observé, sans difficulté, depuis quelques années la diminution des bourdons (genre bombus). Je dis sans difficulté, car je n’ai pas eu vraiment à compter. Je vous explique…

En effet, jadis, disons il y a dix ans, j’observais régulièrement des bourdons butiner dans les massifs de trèfles sur les pelouses à Montréal. Aujourd’hui, c’est facile, je n’ai pas besoin de compter. Plus aucun… Zéro! Nothing! Nada! Niet! Je le répète, mon observation est limitée et ne couvre qu’une partie du Montréal métropolitain. Cela dit, la méthode scientifique m’invite à me poser des questions et à émettre une hypothèse sur le « déclin des bourdons à Montréal » qu’il me reste à vérifier.

Dans ce cas précis, d’autres scientifiques, avec de vrais moyens, se sont chargés de vérifier mon hypothèse. Non, je n’ai pas la berlue, le bourdon est en voie de « disparition imminente » au Canada selon une équipe de chercheurs de l’Université York à Toronto. Mes sources: un article de vulgarisation (http://bit.ly/2XSYE0J) et l’article scientifique (http://bit.ly/2Z38FF6). Bonne lecture!

Contrairement à vous, cher monsieur, je ne fais pas que penser par moi-même, je fais de la science. J’observe, je me pose des questions, j’émets des hypothèses et je valide ce que je pense. Avez-vous saisi la différence?

Scientifiquement vôtre

P.-S.: J’attends vos sources concernant « Une connaissance à moi m’a dit, sans embâge, avoir lu quelque part que des ¨scientifiques (???)¨ auraient déclaré qu’il y avait ¨dix-huit fois plus d’insectes¨ cette année qu’antérieurement !!! »

Serait une nouvelle forme de « L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. »