Faut-il avoir peur… de la méfloquine?

Malgré ses effets secondaires potentiellement graves mais peu fréquents, la méfloquine est toujours prescrite à des militaires canadiens en mission, ainsi qu’à certains voyageurs se rendant dans les pays tropicaux où sévit la malaria.

(Photo: Mark Thomas/REX Shutterstock/ La Presse canadienne)
(Photo: Mark Thomas/REX Shutterstock/ La Presse canadienne)

L’armée canadienne a-t-elle nui à ses soldats en leur donnant un médicament dangereux pour les protéger du paludisme pendant leurs missions? Le débat, qui fait rage depuis plusieurs années, vient de rebondir alors que Santé Canada reconnaît depuis peu de nouveaux effets secondaires graves et permanents à la méfloquine, un antipaludéen générique vendu autrefois sous la marque Lariam. Ce médicament est toujours prescrit à une partie des militaires en mission, ainsi qu’à certains voyageurs se rendant dans la centaine de pays tropicaux où sévit la malaria.

Le paludisme est transmis par un parasite transporté par certaines espèces de moustiques anophèles. Le meilleur moyen de s’en protéger consiste à éviter les moustiques en portant des vêtements longs et en recourant aux produits insectifuges comme le DEET, puisqu’il n’existe pas de vaccin contre ce parasite.

Les médicaments antipaludéens bloquent le cycle de reproduction du parasite dans le corps humain en cas de piqûre par un moustique infecté. Ils sont recommandés à toute personne visitant une zone impaludée, a fortiori si elle y séjourne longtemps. Aucune de ces « chimioprophylaxies » n’est cependant efficace à 100% et ne dispense donc de se prémunir contre les piqûres.


À lire aussi:

Faut-il avoir peur… des bonbons?


Toutes ont des effets secondaires et des contre-indications. Le choix est délicat et dépend de multiples facteurs. L’Organisation mondiale de la santé édicte des recommandations générales dont chaque pays s’inspire. Au Canada, les recommandations de l’Agence de santé publique du Canada (résumées par l’Institut national de santé publique du Québec) servent de base aux conseils donnés par les cliniques de santé-voyage.

Le choix du médicament dépend de la personne (femme enceinte, enfant, antécédents médicaux, risque d’interaction avec d’autres médicaments…), du type de voyage (durée du séjour, degré d’infestation, activités prévues…) et de la souche de parasite présente dans la région visitée (dans de nombreuses régions, la chloroquine, qui fut longtemps le traitement de choix, ne peut plus être utilisée car le parasite y est devenu résistant).

Certains doivent être pris chaque jour, d’autres une fois par semaine, pendant la durée du voyage ou plusieurs semaines avant et après celui-ci. Le prix du traitement varie beaucoup d’un médicament à un autre.

Le risque le plus fréquent avec tous ces médicaments est d’en oublier des doses, ce qui fait chuter leur efficacité. Au Canada, environ 400 cas de paludisme sont repérés chaque année chez des personnes ayant séjourné dans des zones infestées. Dans une étude réalisée par l’INSPQ auprès de 180 Québécois ayant contracté le paludisme entre 2004 et 2007, seuls 7 des 39 personnes qui avaient pris des antipaludéens n’avaient oublié aucune dose.

La méfloquine qui fait débat a été découverte dans les années 1970 par des chercheurs de l’armée américaine. Elle a l’avantage de ne devoir être prise qu’une fois par semaine, ce qui en fait un traitement de choix pour les longs séjours et minimise les risques d’oubli.

Dès sa commercialisation par la société Roche dans les années 1980, sous la marque Lariam, la méfloquine est apparue avec son lot de contre-indications et d’effets secondaires, mais qui ne semblaient guère pires que ceux de la chloroquine qu’on utilisait auparavant. La méfloquine a ainsi toujours été déconseillée aux personnes ayant déjà souffert de troubles psychiatriques, comme une dépression ou de l’anxiété généralisée, ou de convulsions. Des dizaines de millions de voyageurs en ont pris sans en souffrir d’aucune manière.

Mais au fil des ans, ce médicament a acquis une sinistre réputation.

Selon les études, entre le quart et la moitié des personnes qui prennent de la méfloquine souffrent au début du traitement de divers effets secondaires plus ou moins intenses, notamment des nausées, étourdissements, insomnie, rêves étranges, crises d’angoisse, hallucinations, maux de tête et diarrhées. Mieux vaut être averti! La plupart du temps, ces désagréments sont supportables et disparaissent rapidement.

Mais de 1 à 6% des personnes doivent arrêter le traitement à cause de la sévérité des effets secondaires. Parmi ces gens, certains sont victimes de réactions neuropsychiatriques potentiellement très graves, voire mortelles, comme des psychoses ou des idées suicidaires.

Parmi ces victimes de la méfloquine, se trouvent des personnes qui n’avaient pas conscience d’être à risque, soit parce qu’elles ne connaissaient pas leur susceptibilité à des troubles psychiatriques, soient parce que le médecin qui leur a prescrit la méfloquine ne les a pas avertis des risques en cas d’antécédents psychiatriques, soit parce qu’elles ont préféré ne pas avouer leurs problèmes de santé mentale (surtout si ces infos risquaient d’arriver aux oreilles de leurs supérieurs!).

Tous les effets psychiatriques disparaissaient sitôt le traitement arrêté. Mais encore faut-il que le lien soit fait à temps entre l’état perturbé de la personne et la méfloquine! Plusieurs personnes réclament depuis longtemps l’interdiction de ce médicament.


À lire aussi:

Faut-il avoir peur… des objets connectés?


En 2013, la FDA, puis Santé Canada en 2016, ont reconnu que la méfloquine peut en outre, rarement, laisser des séquelles neurologiques comme des troubles d’équilibre entraînant des nausées, ou des sifflements dans l’oreille, pendant des mois, voire pour toute la vie.

Face à la controverse suscitée par ce médicament, plusieurs autorités militaires dans le monde, dont l’US Army et les Forces armées canadiennes, ont décidé depuis 2010 environ de réexaminer les antipaludéens prescrits à leurs soldats. La méfloquine a été en bonne partie remplacée par l’atovaquone-proguanil, un antipaludéen apparu en 2001, vendu sous le nom de Malarone par la compagnie GSK. L’usage de la méfloquine est désormais limité aux personnes qui ne peuvent prendre ni atovaquone-proguanil, ni doxycycline, un autre antipaludéen.

Les médecins en santé-voyage sont aussi plus prudents. Mais malgré ses effets secondaires potentiellement graves, qui restent toutefois peu fréquents, la méfloquine n’a été interdite nulle part dans le monde. Seules les règles de prescription ont été révisées. Ce médicament est le seul antipaludéen qui peut protéger les femmes enceintes sans risque accru pour le fœtus, dans les zones où le parasite résiste à la chloroquine.

Au Canada, le Comité permanent des anciens combattants demande aujourd’hui que les autorités militaires revoient le dossier de la méfloquine. La conjointe d’un ex-soldat veut aussi poursuivre les Forces armées.

Ce médicament pourrait-il notamment avoir gravement perturbé le soldat canadien accusé du meurtre d’un jeune Somalien en 1993 et qui a tenté de se suicider par la suite? Même si, selon le ministre de la Défense du Canada, Harjit Sajjan, seuls 5% des militaires déployés prennent encore de la méfloquine, faudrait-il prendre encore plus de précaution ? Santé Canada a-t-elle fait preuve de laxisme en réagissant près de trois ans après la FDA pour signaler les nouveaux effets secondaires ? Le médecin général (l’autorité médicale au sein de l’armée canadienne) étudie le dossier. À suivre…

Les plus populaires