Faut-il avoir peur… de manquer d’antibiotiques ?

L’OMS constate que les multinationales continuent de se désintéresser de l’élaboration des antibiotiques, tout comme les sociétés de capital de risque, alors que le financement public augmente.

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L’Organisation mondiale de la santé a récemment publié un bilan très inquiétant des efforts visant à trouver de nouveaux antibiotiques pour combattre les bactéries résistantes, qui font déjà 700 000 morts par an dans le monde. La liste des médicaments sur lesquels travaillent présentement les compagnies pharmaceutiques ne compte que 50 antibiotiques, et la plupart d’entre eux apporteront peu de bénéfices par rapport aux traitements actuels, selon l’OMS. Si rien n’est fait, les superbactéries pourraient tuer 10 millions de personnes par an en 2050.

Le tout petit nombre de médicaments potentiellement capables de vaincre les pires menaces est encore plus inquiétant. Ainsi, seuls deux traitements en cours d’élaboration ciblent des bactéries dites à Gram négatif, très problématiques car souvent résistantes à plusieurs classes d’antibiotiques, voire pour certaines à tous les antibiotiques connus. Par ailleurs, seuls trois antibiotiques à l’essai agissent sur une enzyme appelée New Delhi métallo-bêta-lactamase 1, qui est pourtant considérée comme la cible prioritaire à attaquer, car elle donne à de nombreuses espèces de bactéries la capacité de résister à une foule d’antibiotiques.

Compte tenu du temps nécessaire pour les essais cliniques et du taux d’échec, l’OMS s’attend, dans les cinq prochaines années, à la commercialisation de 11 nouveaux antibiotiques, qui pour la plupart auront un mode d’action semblable à celui des médicaments actuels — ce qui accroît le risque que les bactéries y deviennent bien vite résistantes. D’ici 10 ans, un seul antibiotique pouvant combattre les bactéries à Gram négatif aura vu le jour, prédit l’Organisation.

L’OMS constate que les multinationales continuent de se désintéresser de l’élaboration des antibiotiques, tout comme les sociétés de capital de risque, alors que le financement public augmente. Même si bon nombre d’initiatives ont été lancées, la plupart aident surtout les premiers stades de la recherche et pas les phases d’essais cliniques subséquentes, pourtant essentielles à la création de nouveaux médicaments.

Mince consolation, l’OMS a aussi signalé 252 projets de recherche préclinique où de nouvelles molécules trouvées par des chercheurs passent des premiers tests d’efficacité et de toxicité en laboratoire. Bonne nouvelle : beaucoup ciblent les bactéries à Gram négatif et plusieurs représentent des solutions potentielles vraiment différentes des antibiotiques actuels. Mais il faudra au moins 10 ans avant d’en espérer d’éventuelles retombées.

Selon un rapport du Conseil des académies canadiennes publié en novembre dernier, en 2018, 14 000 décès au Canada ont été associés à des bactéries résistantes, dont 5 400 découlant directement d’infections dues à celles-ci. La prise en charge des malades touchés par des superbactéries a coûté 1,8 milliard de dollars au système de santé.