Faut-il avoir peur de manquer de céréales ?

Pour sauver les abeilles, allons-nous mettre la production agricole en péril ?

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Photo : Huwmanbeing/Wikimedia Commons

Ce billet aurait pu s’appeler «Faut-il ménager la chèvre ou le chou?» D’un côté, les producteurs agricoles — et les semenciers — craignent qu’une vague d’interdictions frappant un de leurs super-insecticides ne fasse chuter les rendements des cultures, jusqu’à mettre en péril l’agriculture mondiale. En Amérique du Nord seulement, la quasi-totalité du maïs provient de semences enrobées d’une fine couche des insecticides en question — les néonicotinoïdes —, de même que la moitié des plants de soya. Voilà pour le chou.

Sante_et_scienceLa chèvre, maintenant. De plus en plus d’études démontrent que ces «néonics», comme on les surnomme, jouent un rôle majeur dans le déclin des abeilles et autres insectes pollinisateurs, des maillons clés dans la production de presque toutes les plantes à fleurs de la planète! L’Europe a déjà mis un sérieux frein à l’utilisation des néonics, et l’Ontario vient d’emboîter le pas en adoptant des mesures qui visent à réduire de 80 % les superficies ensemencées avec des graines enrobées. Et le Québec se penche à son tour sur la question.

Alors, la chèvre ou le chou?

Placés dans l’enrobage des graines, les néonics se diffusent dans toute la plante lorsqu’elle pousse, et tuent les insectes mangeurs de feuilles ou suceurs de sève. Une partie de l’insecticide se retrouve aussi dans le nectar et le pollen. Et c’est là que se situe le danger pour les abeilles: de nombreuses études ont établi que les doses auxquelles elles sont exposées — ainsi que tous les autres insectes pollinisateurs — sont suffisantes pour affecter leur mémoire ou leur sens de l’orientation, par exemple.

Cela dit, l’effet sur les ruches n’est pas encore prouvé hors de tout doute. Sans compter que de nombreux autres facteurs pourraient aussi expliquer pourquoi les populations de pollinisateurs déclinent depuis des décennies: diminution des superficies où ils peuvent butiner, changements climatiques, perte de biodiversité des fleurs, apparition de champignons, virus et acariens touchant les insectes…

En novembre dernier, l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire du ministère de la Santé du Canada a publié le bilan des recherches qu’elle mène sur ce sujet depuis 2012, alors que les premières mortalités d’abeilles liées aux néonics ont été signalées par des apiculteurs au pays.

Première constatation: ce phénomène semble avoir épargné l’ouest du Canada, bien que la culture du canola fasse abondamment appel à des graines enrobées.

L’agence fédérale estime, pour l’instant, que seule l’exposition à la poussière libérée par certains semoirs, lors de l’ensemencement, a réellement un effet nocif pour les abeilles. Interdire les semences enrobées aux néonics n’est donc pas justifié, dit-elle. Elle exige plutôt, depuis l’an dernier, que les agriculteurs diminuent la poussière dégagée par les semoirs en utilisant des lubrifiants, et leur donne divers conseils pour ne pas utiliser les néonics à tort et à travers.

Mais d’autres autorités sont arrivées à des conclusions différentes au vu des nouvelles études. Des chercheurs américains ont notamment découvert en 2013 comment les néonics affectent le système immunitaire des abeilles, ce qui les rend plus sensibles aux virus. Des études ont également démontré que 90 % des pesticides présents dans l’enrobage migrent aussi dans le sol, ce qui risque de causer des problèmes à bien plus long terme qu’on le pensait.

La France a choisi de transformer un moratoire de deux ans en interdiction permanente. Même les États-Unis, où le lobby des semenciers est très puissant, commencent à sévir: début avril, ils ont interdit la mise sur le marché de tout nouveau pesticide contenant des néonicotinoïdes.

La question reste entière: si on interdit les néonics pour ménager les abeilles, va-t-on manquer de maïs, de canola ou de soya? Rien n’est moins sûr.

Des études ont en effet démontré qu’à divers endroits dans le monde, l’introduction de ces nouveaux pesticides n’avait pas eu pour effet d’accroître les rendements, contrairement à ce qu’avancent les semenciers. En Montérégie, par exemple, les semences de maïs traitées ou non aux néonicotinoïdes ont donné le même rendement (pdf) dans les sols argileux en 2012 et 2013. Preuve que ces produits n’ont servi à rien. Et donc que les prohiber ne changera rien non plus!

Des chercheurs indépendants croient aussi que les gains de rendement revendiqués par l’industrie des semences sont dus, en partie, aux fongicides (pour combattre les champignons et autres moisissures) mélangés aux insecticides dans l’enrobage.

Sans compter qu’il existe de nombreuses variétés de semences modifiées génétiquement pour résister aux insectes qui pourraient se substituer à celles enrobées de néonicotinoïdes.

Alors, la chèvre ou le chou?

Même si le débat n’est pas clos, on y va pour la chèvre. On a bien plus à gagner qu’à perdre en préservant les insectes pollinisateurs, dont les populations déclinent rapidement. Après tout, ce sont des maillons clés des écosystèmes, essentiels à la reproduction de 90 % des espèces de plantes à fleurs de la planète… et à la production du tiers de nos aliments!

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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20 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Bonjour Madame Borde,

À mon avis, l’enjeu est très simple. Votre dernier paragraphe est suffisant pour rendre le reste de votre article, mettons, peu pertinent : utilisant la même image, si on ménage le chou, on perd, en plus des pollinisateurs, le chou-fleur, le chou de Bruxelles, etc ! S’il y a un choix à faire et qu’il est déchirant, on a un problème, pis un gros à part de tsa.

Le résumé des études scientifiques et des décisions des agences de contrôle est en fait tout ce qu’il y a de plus pertinent, même si une bonne conclusion est utile.

« La chèvre ou le chou » est une très mauvaise approche pour traiter de ce sujet. Comme si le choix était difficile et déchirant. Continuer l’utilisation des néonicotinoïdes comme présentement signifie une baisse de la production de l’ensemble de l’agriculture. Il n’y a pas le choix.

Encore plus simple: à qui profite le crime?
Certainement pas aux producteurs à qui on a fait croire qu’ils verraient une augmentation de rendement mais qui paient plus cher pour des semences enrobées de pesticides qui ne leur rapportent finalement rien.
Pas non plus à l’ensemble de la population qui se retrouve à consommer des résidus de pesticides tout en se demandant pourquoi le coût des soins de santé subit une hausse exponentielle.
Et certainement pas aux insectes pollinisateurs qui ne pourront plus faire leur travail, essentiel depuis la nuit des temps.
Dans certaines régions, il y a déjà des jardiniers qui doivent polliniser eux-mêmes leurs plants avec un coton-tige par manque de petite main-d’oeuvre
naturelle.
Si on pense que ça, ça n’aura pas de répercussion sur la production agricole, c’est qu’on ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
Ceci dit, les OGM ne sont pas une solution.
Toutes les manipulations génétiques sont des changements brusques auxquels le corps humain est exposé sans avoir eu le temps de développer une adaptation qui se fait lentement au cours de l’évolution d’une espèce.
On s’étonne alors de retrouver de plus en plus d’intolérances voire d’allergies graves et de maladies auto-immunes dans notre population alors qu’on se gave de produits transformés.
Cherchez l’erreur!

CQFD. Très bon raisonnement; j’abonde dans ce sens. Les Monsanto de ce monde ne sont pas là pour notre santé, mais pour leur portefeuille. Nous sommes tous manipulés par ces gros pollueurs sans vergogne.

« Ceci dit, les OGM ne sont pas une solution. »

Rejeter Monsanto avec les OGM est jeter l’eau du bain avec le bébé.

Les croisements sont des manipulations génétiques, et l’homme en fait depuis des milliers d’années. Il ne faut pas confondre des entreprises malhonnête
////////

« Toutes les manipulations génétiques sont des changements brusques auxquels le corps humain est exposé sans avoir eu le temps de développer une adaptation qui se fait lentement au cours de l’évolution d’une espèce.
On s’étonne alors de retrouver de plus en plus d’intolérances voire d’allergies graves et de maladies auto-immunes dans notre population alors qu’on se gave de produits transformés. »

Pour affirmer ça, il faut le prouver.

Franchement, ce questionnement est inutile. Juste l’idée que tout ce que l’on mange soit enrobé de poison est horrible.
L’humanité n’a pas besoin de toutes ces cochonneries qui ont comme seul but d’enrichir leur créateurs sans penser au conséquences.

On n’a pas à avoir peur. Nous allons tous y passer, de toute manière ! Mangez vos céréales maintenant tandis qu’il y en a.
Regardez, on n’a pas peur de polluer tous les matins en prenant nos voitures. Et quand on va au petit coin, on pollue tous. La planète a ses limites et est en train de nous l’enseigner. Comme nous n’apprenons pas de nos erreurs, nous mourrons tous…

Plutôt simpliste comme analyse, quoiqu’à la limite véridique. Mais quand on va au petit coin, on ne fait que redonner à la nature un produit modifié dont elle sait se servir avantageusement si on en dispose de la bionne façon et à la bonne place, i.e. dans la nature directement et éparpillé; non pas de façon concentrée.

Manqué de maïs pour l`alimentation humaine? Depuis que l`humain a eu l`heureuse idée de fabriquer du carburant avec le maïs pour ALIMENTER les automobiles, avec des conneries semblables il se peut que l`on manque avant longtemps de nourriture pour les humains, car pour le moment ça pour effet de faire augmenter de façon excessive et vertigineuse le prix de toutes les autres céréales donc par le fait même le prix de tous les autres produit alimentaire pour les humains.

Le problème véridique se cachant derrière le choux, c’est les oligarchie et le lobbying qui fait dire n’importe quoi à n’importe qui. La culture biologique a prouver hors de tout doute, que cette façon de faire augment la production. L’idée général est que par cette méthode, nous ne pouvons pas avoir de méga industrie de l’agriculture…Il faut diversifier….en plus, les insecticides de ce type, aussi bien les OGM, cause des faiblesses aux plantes qui les rends plus vulnérable a d’autres parasites. interrogé les indien se mordent très gravement les doigt d’avoir introduit le coton OGM. en fait, ils ont eu des baisses de productions, des maladies et autres bonheurs

http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/04/26/les-promesses-non-tenues-du-coton-ogm-en-inde_1691714_3244.html

Je ne comprend même pas pourquoi un tel débat, cela me dépasse complétement….Les hommes pratiquent la culture depuis quoi? 25,000 ans au moins….et là depuis 5 décennies, nous sommes plus capable de le faire sans produits chimiques qui tuent les abeilles, empoisonne les lacs, pollue l’air et j’en passe? sommes nous devenu si stupide avec le temps? et on s’imagine super intelligent? non mais je rêve là…

Pour faire miroité une super production, nous allons sacrifier les abeilles pollinisatrices? TOUTES les plantes dépendent des pollinisatrice pour se reproduire, juste se poser la question à savoir si…hum qui devrons nous sauvez est d’une absurdité totale

« Le problème véridique se cachant derrière le choux, c’est les oligarchie et le lobbying qui fait dire n’importe quoi à n’importe qui. »

Vrai!

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« Toutes les manipulations génétiques sont des changements brusques auxquels le corps humain est exposé sans avoir eu le temps de développer une adaptation qui se fait lentement au cours de l’évolution d’une espèce.
On s’étonne alors de retrouver de plus en plus d’intolérances voire d’allergies graves et de maladies auto-immunes dans notre population alors qu’on se gave de produits transformés. »

Absolument faux!

L’agriculture « biologique » à seulement le rendement 25 à 25% de la culture présentement employée.

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« Les hommes pratiquent la culture depuis quoi? 25,000 ans au moins… »

Faux!

http://fr.wikipedia.org/wiki/Néolithique

http://www.herodote.net/8000_ans_avant_JC-synthese-165.php

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Sans la présente agriculture industrielle d’aujourd’hui ce serait la famine sur la planète. Même avec cette agriculture UN milliard d’êtres humains soufrent de la faim. Tout comme les hommes il faut l’adapter à l’écologie, même si c’est chimique. De toutes façons, tout est chimique sur la planète. Nous sommes composés d’atomes et de molécules complexes.

Ce n’est pas en racontant ses propres croyances que l’on va convaincre les gens que les abeilles sont en danger, mais en expliquant que la science le prouve.

Pas des croyances, mais des faits.

Il faut être naïf pour croire que la science règle tout, les scientifiques on fait de graves erreurs dans le passé, surtout ceux qui sont payé par des multinationales, et qui espèrent en bout de ligne avoir le contrôle total de la nourriture dans le monde, en continuant d`affamer certains pays à leur guise, afin de les assujettir et avoir le contrôle sur eux. Je ne nie pas la science et les scientifiques qui sont là afin d`améliorer le bien être des humains. La nourriture c`est sérieux, on en a besoin à chaque jour de notre vie….

« Il faut être naïf pour croire que la science règle tout,… »

Vous avez parfaitement raison. Certains font de la science une religion qui peut les sauver. Ces croyants sont dangereux.

« …les scientifiques on fait de graves erreurs dans le passé, surtout ceux qui sont payé par des multinationales… »

Sont pas toujours les scientifiques qui font des erreurs, mais bien plus ce que font les multinationales avec ce savoir.

Comme sophie l’écrit, « …les indien se mordent très gravement les doigt d’avoir introduit le coton OGM. »

Je ne sais pas, mais il me semble qu’il n’y a pas eu de baisse de production, mais je sais qu’il y a eu des hausses astronomiques de coûts de production au point que les agriculteurs se suicident.

Quand un pays laisse aux entreprises sa sécurité, c’est-à-dire la santé, la nourriture, le bien être il est assuré de ne pas aller très loin. C’est ce qui arrive à l’Amérique du Nord pour ne pas dire l’Occident.

Les Mosanto, Dupont, Cargill et cie sont en train de s’approprier les terres de l’Ukraine, le grenier de l’Eurasie et accusent la Russie d’envahir ce pays.

Les études de Santé Canada sont suspectes, surtout depuis que le gouvernement Harper lie la science au développement de l’industrie canadienne et il fait peu de doutes que le gouvernement Harper est du côté de l’industrie, pas des abeilles. Mais de toutes façons, la nature est interdépendante et l’homme doit vivre cette interdépendance avec les abeilles. Il y a des limites à vouloir tout contrôler et passé cette limite, la fin est proche…

Quel dilemme ? Ne serait-ce pas plutôt celui de continuer de permettre ou non aux transnationales de l’industrie chimique de ce monde de faire toujours plus d’argent tandis qu’ils polluent notre environnement et détruisent notre santé, parce qu’ils représentent de très puissants lobbys auprès de nos politichiens ?
Ensuite on se demande pourquoi tous ces cas de cancers qui nous entourent .

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/03/25/le-desherbant-roundup-classe-cancerogene_4600906_3244.html

Excellent cas pour appliquer l’un des 16 principes de développement durable inscrit dans la Loi sur le DD du gouvernement du Québec. Le principe de précaution indique qu’il faut s’assurer que ce que nous utilisons comme produits ou méthodes d’exploitation, et qui pourrait avoir un impact sur la biodiversité, ne le soit pas sans preuve de la sécurité de la méthode et de ses impacts sur la biodiversité. On ne compte plus les études qui pointent vers les neocortinoides comme cause majeure du déclin les abeilles. Un muffin avec cela ?

Sans abeilles pas de pollinisation et sans pollinisation, pas de céréales. Alors même si on enveloppe le grain de produits chimiques et qu’il germe, si la plante n’est pas pollinisée, il n’y aura pas de fruit. Un concept élémentaire de base en agriculture et en horticulture.

En science, on dit qu’un problème clairement énoncé est à 50% résolu. Je pense que la réponse du gros bons sens crève la yeux…. Sauf pour ceux qui ne veulent pas voir. Je pense que le dieu dollar crée des mirages…….la nature à ses droits….et ses limites de régénération.

Vous savez, il n’y a pas plus aveugle et sourd, qu’une personne qui ne veut ni voir l’évidence ni entendre le gros bon sens ….. Il importe de se tenir informer et de faire connaître à sa famille et ses amis les impacts des neocortinoides sur notre environnement, notre alimentation et notre qualité de vie, pour nous -mêmes et les prochaines générations. les preuves scientifiques qui militent en faveur de l’arrêt de cette pratique sont pourtant connues et
Francine L. Québec

Admettons qu’il est vraisemblable que les insecticides, les néonicotinoïdes et les autres, affectent les insectes ou les tuent. L’abeille et les autres insectes pollinisateurs risquent donc d’être affectés.

On sait aussi que les pesticides, insecticides, fongicides, herbicides se retrouvent dans notre assiette. Lire http://www.consumerreports.org/cro/health/natural-health/pesticides/index.htm et le rapport complet http://www.consumerreports.org/content/dam/cro/magazine-articles/2015/May/Consumer%20Reports_From%20Crop%20to%20Table%20Report_March%202015.pdf

Pourquoi ne pas bannir les pesticides complètement ou presque ? L’agriculture biologique a prouvé qu’il était possible de s’en passer complètement. Les engrais chimiques seraient permis et les pesticides interdits.

Comme il faut commencer quelque part, il s’agirait de taxer les pesticides suffisamment pour rendre progressivement plus chères les cultures qui les utilisent comparativement aux produits cultivés avec des engrais chimiques mais sans pesticides. De telles taxes seraient donc introduites progressivement dans les pays occidentaux relativement riches. Puis étendues à l’ensemble de la planète.