Faut-il avoir peur… de se blesser au travail ?

Le nombre de lésions professionnelles, qu’elles soient dues à des accidents ou non, a nettement augmenté dans les dernières années. 

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Chaque année, un travailleur québécois sur quatre souffre d’au moins un trouble musculo-squelettique d’origine non traumatique causé par son emploi, selon une nouvelle estimation de chercheurs de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Maux de dos, tendinites, douleurs cervicales ou syndrome du canal carpien sont dus à de mauvaises postures, des charges trop lourdes ou des tâches répétitives, ainsi qu’aux exigences psychologiques imposées par les conditions de travail. Toutes ces lésions occasionnent un total d’environ cinq millions de jours d’absence par an, et représentent le tiers des 2,3 milliards de dollars d’indemnisations versées en 2019 par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). 

Or, plusieurs recherches ont démontré que les travailleurs hésitent à faire des réclamations, car ils croient — à tort — ne pas être couverts pour ce genre de problèmes de santé.

Ces blessures ignorées deviennent un puissant facteur d’inégalité sociale, révèlent les études citées par l’enquête de l’INSPQ. Les femmes sont une fois et demie plus touchées que les hommes, et ces maux sont aussi beaucoup plus répandus chez les salariés pauvres, peu éduqués, immigrants (surtout en raison de la négligence des agences de placement) ou âgés de plus de 45 ans. Un emploi principalement manuel — dans la construction ou comme préposé aux bénéficiaires, par exemple — expose à plus de risques qu’un métier exigeant de moins gros efforts, mais les cols blancs ne sont pas à l’abri. Chaque année, pas moins de 28,5 % des travailleuses qui n’accomplissent aucune tâche manuelle sont victimes de ce genre de blessures.

On épargnerait bien des souffrances et de l’argent si les employeurs étaient mieux informés des risques, estiment les chercheurs, qui croient qu’il faut renforcer considérablement la prévention. Actuellement, selon la Loi sur la santé et la sécurité du travail, seuls certains secteurs d’activité sont tenus de mettre sur pied des programmes en ce sens. Or, de nombreuses blessures se produisent dans d’autres sphères non visées par cette obligation, comme le commerce de détail, l’agriculture et une bonne partie de l’industrie manufacturière.

Dans un rapport accablant publié en 2019, le commissaire au développement durable estimait que la CNESST jouait très mal son rôle pour prévenir les blessures au travail, ce qui fait du Québec un cancre en ce domaine, en comparaison avec d’autres gouvernements. Le nombre de lésions professionnelles pour 1 000 travailleurs, qu’elles soient dues à des accidents ou non, a d’ailleurs nettement augmenté dans les dernières années.