Faut-il avoir peur… des bonbons?

Une substance cancérigène dans les bonbons, voilà qui fait une nouvelle bien terrifiante en ces temps d’Halloween… mais qui mérite des éclaircissements. Ne jetez pas tout de suite la récolte de vos enfants!

Photo: iStockPhoto
Photo: iStockPhoto

La nouvelle est venue de France, où l’association Agir pour l’environnement a profité de cette fête pour annoncer qu’elle a repéré «plus de 100 types de confiseries contenant des additifs alimentaires susceptibles de contenir des nanoparticules, majoritairement le dioxyde de titane (colorant E171)». La plupart de ces friandises sont produites par des multinationales et se retrouvent sans doute dans la récolte d’Halloween de bien des petits Canadiens.

Le danger viendrait du fait que ce colorant est un «cancérigène possible», selon la classification du Centre international de recherche sur le cancer, et qu’il contient des nanoparticules dont on connaît mal la toxicité.

Le dioxyde de titane est une poudre extraite de divers minerais et utilisée depuis les années 1920 comme pigment blanc ou comme opacifiant dans de nombreuses applications. On en retrouve dans toutes les peintures blanches et dans la plupart des crèmes solaires, mais aussi dans le papier, le béton, des produits de maquillage… et dans beaucoup de produits que l’on absorbe fréquemment, comme des dentifrices, des suppléments alimentaires, des médicaments et d’innombrables aliments.

Il a été autorisé comme additif alimentaire dans les années 1960 et incorporé au fil des ans dans de nombreuses préparations industrielles, dont des produits laitiers (pour les rendre plus blancs et brillants), des confiseries, des sauces, des gâteaux, des céréales et des jus. Il y en a dans plus de 100 produits!

Au Canada, en raison des règles d’étiquetage, son nom n’est pas inscrit comme tel sur les étiquettes des produits parce que le dioxyde de titane entre dans la grande catégorie des additifs alimentaires répondant au simple qualificatif de «colorant». En Europe, où la liste des colorants doit être détaillée, il se retrouve sous le nom de code E171.

Mais tout le monde s’en moquait jusqu’à récemment, ce produit étant reconnu comme parfaitement inoffensif. Dans les années 1970, l’Organisation mondiale de la santé a même jugé qu’il était inutile de fixer une dose maximale à ne pas dépasser, puisque le dioxyde de titane est totalement éliminé par le système digestif.


À lire aussi:

Faut-il avoir peur… des objets connectés?


En 2006, une nouvelle analyse de la littérature scientifique conduite par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a cependant mené à son classement dans la liste «cancérigènes possibles» (liste 2B). En effet, certaines études ont montré que des animaux de laboratoire à qui on avait fait inhaler de grandes quantités du produit sur une longue période pouvaient développer des cancers du poumon. Le CIRC n’a, par contre, pas trouvé de toxicité par ingestion: des rats et des souris qui avaient mangé quotidiennement une nourriture riche en dioxyde de titane sont restés en parfaite santé.

Mais attention: le fait qu’un produit figure du la liste 2B du CIRC ne suffit pas à en faire un danger… même si c’est bien pratique pour faire peur! En effet, la toxicité de n’importe quel produit dépend à la fois du mode d’exposition (inhalation, absorption, contact cutané…) et de la dose à laquelle on s’expose. Plusieurs produits naturels courants, comme l’extrait de gingko biloba ou l’aloe vera, apparaissent sur cette liste et on ne s’en inquiète pas pour autant!

La question des nanoparticules est plus embêtante, et plus difficile à comprendre. Accrochez-vous.

La poudre de dioxyde de titane fabriquée par les industriels est surtout faite de particules de 200 à 300 nanomètres (ou milliardième de mètre) de diamètre. Jusque-là, tout va bien car, même si cela peut sembler très petit, on n’est pas encore dans le domaine des nanoparticules. Ce terme est réservé, par convention, aux matériaux dont au moins une dimension est plus petite que 100 nanomètres.

Pourquoi? Parce que ce n’est qu’en dessous de cette taille que les propriétés des matériaux commencent à changer sous l’influence de la physique quantique. Par rapport aux particules plus grosses, les nanoparticules deviennent plus réactives et interagissent souvent de façon différente avec le vivant en raison de leur petite taille.

Or, comme dans n’importe quelle poudre obtenue par broyage (ou même dans le sable des plages), on retrouve dans le dioxyde de titane une certaine proportion de particules plus petites que la moyenne, dont certaines font donc moins de 100 nanomètres de diamètre. Des études ont montré que le pigment utilisé comme colorant alimentaire contiendrait, en moyenne, de 10 % à 35 % de nanoparticules.


À lire aussi:

Faut-il avoir peur… de la chimiothérapie?


Certains chercheurs pensent que ces nanoparticules de dioxyde de titane sont plus réactives que les particules plus grosses et qu’elles pourraient se fixer plus facilement dans les poumons, provoquant des cancers par un mécanisme similaire à celui qu’engendre l’amiante. Même si les études sont encore imparfaites, les normes d’exposition des travailleurs aux nanoparticules susceptibles d’être inhalées ont été resserrées en vertu du principe de précaution.

Mais ces nanoparticules de dioxyde de titane sont-elles également plus toxiques lorsqu’elles sont ingérées, au point qu’il faille en limiter l’usage, voire les interdire? Pour l’instant, les études sur ce sujet — menées principalement en exposant sur une courte période des cellules cultivées in vitro à des doses élevées de nanoparticules — sont encore extrêmement préliminaires. Elles ne permettent pas de conclure quoi que ce soit sur le risque réel auquel on s’expose en en mangeant!

Faut-il attendre d’en savoir un peu plus avant de changer les règles du jeu? Après tout, la poudre de dioxyde de titane a sans doute toujours contenu une petite quantité de nanoparticules dont on ne s’est jamais soucié, car on n’en n’a jamais vu d’effets toxiques. Il y a sans doute aussi dans notre alimentation d’innombrables molécules de synthèse ou naturelles qui ont des effets toxiques in vitro, mais qui ne nous mettent pas en danger pour autant.

D’un autre côté, faut-il sciemment absorber un additif qui n’est pas du tout essentiel en sachant qu’il n’est peut-être pas aussi inoffensif que ce que l’on croit?

Compte tenu que la surconsommation d’aliments ultra-transformés est un des principaux problèmes de l’alimentation moderne, et que les colorants servent essentiellement à nous leurrer sur la véritable nature de ce que l’on mange, je crois bien qu’on pourrait effectivement s’en passer!

Chose certaine, dans tous les cas, parents, soyez rassurés: ce ne sont pas quelques bonbons de plus ou de moins à l’Halloween qui changeront quoi que ce soit à ce danger potentiel!

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Excellent texte. J’aimerais ajouter que le CIRC (IARC en anglais) a étudié environ un millier de produits, et que sur ce nombre, il n’y en a que deux classés comme non cancérigène, soit un ingrédient servant à la fabrication du nylon et le thé. Tous les autres ont été classés dans une des catégories de probablement cancérigène, possiblement cancérigène ou cancérigène avéré. http://www.reuters.com/investigates/special-report/health-who-iarc/
La viande est maintenant classée comme cancérigène probable, et la viande transformée comme cancérigène avéré. J’ai moi-même réfuté les prétentions du CIRC concernant la viande transformée, dans un article disponible à http://www.sceptiques.qc.ca/assets/docs/Qs89p8-12.pdf Disons simplement ici que je maintiens que l’augmentation du risque de contracter un cancer du colon en mangeant de la viande est tellement faible (si elle existe vraiment) que les études épidémiologiques ne permettent pas de conclure à un effet réel mesurable. Le CIRC a conclu à la cancérogénicité parce que la cuisson de la viande et sa transformation génèrent de petites quantités de produits cancérigènes.
Le CIRC a aussi classé l’herbicide glyphosate, mieux connu sous le nom de Roundup, comme cancérigène probable. Cependant, la plupart des agences gouvernementales qui évaluent les risques des produits chimiques le considèrent comme très sécuritaire et non-toxique. https://www.geneticliteracyproject.org/2015/07/24/why-do-regulators-conclude-glyphosate-safe-while-iarc-almost-alone-claims-it-could-cause-cancer/
La bataille fait rage à ce propos en Europe, et certains ont conclu que le cancer qui gangrène l’OMS (organisation mondiale de la santé), c’est sa sous-division, le CIRC.
Mentionnons ici que les fruits, les jus de fruits et le travail de nuit sont aussi classés comme cancérigène probable par le CIRC. Le café était aussi considéré comme cancérigène probable, mais une nouvelle revue de la littérature par le CIRC leur a fait conclure qu’il n’était pas classifiable comme agent cancérigène.
Finalement, rappelons que la classification du CIRC se base sur les études de toxicité des produits, mais que rien n’est mentionné sur la dose nécessaire au développement de cancers chez les animaux et les humains. Un produit considéré comme cancérigène ne provoquera souvent aucun effet si la dose ingérée n’est pas suffisamment élevée.

Michel Belley
Chercheur dans le domaine pharmaceutique
Membre du CA des Sceptiques du Québec