Faut-il avoir peur… des carpes asiatiques?

Depuis que la question est devenue préoccupante, les poissons gardent une bonne longueur d’avance sur les humains.

La carpe de roseau est désormais présente dans le fleuve Saint-Laurent, a annoncé le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs la semaine dernière. Ce poisson fait partie des quatre espèces de carpes asiatiques envahissantes qui ont déjà fait des ravages aux États-Unis, notamment en menaçant la survie des espèces indigènes.

Photo: Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec
Photo: Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec

L’analyse des fragments d’ADN animal présents dans 110 emplacements du Saint-Laurent a permis de trouver des traces de la présence de la carpe de roseau dans 16 points entre le lac Saint-François et le lac Saint-Pierre, ainsi que dans le secteur aval des rivières Richelieu et Saint-François. Cette étude, menée par le spécialiste Louis Bernatchez, de l’Université Laval, constitue une preuve indéniable que cette espèce envahissante fréquente déjà un territoire assez vaste. En mai dernier, une première carpe de roseau avait été capturée à Contrecœur par un pêcheur commercial. L’examen de cet énorme poisson (1,26 m de longueur pour un poids de 29 kilos!) a révélé qu’il s’agissait d’une femelle d’environ neuf ans encore fertile.

Par contre, aucune trace pour l’instant de carpe argentée et de carpe à grosse tête, deux espèces qui sont aux portes des Grands Lacs, ni de carpe noire, une espèce encore confinée dans le sud du bassin du Mississippi. Mais jusqu’à quand?

Les carpes asiatiques ont été introduites dans les années 1970 par des éleveurs de poissons du sud de l’Arkansas pour nettoyer leurs bassins d’élevage, car elles sont reconnues pour être très voraces. Mais elles se sont rapidement disséminées dans le bassin versant du Mississippi, notamment dans la rivière Illinois, où elles représentent par endroits jusqu’à 90 % de la biomasse.

Les dommages qu’elles causent sont de plusieurs ordres.

D’abord, les carpes asiatiques bouleversent complètement l’écosystème, volant la nourriture des poissons indigènes. Elles mangent seulement des végétaux, mais peuvent avaler jusqu’au cinquième de leur poids par jour! Elles modifient ainsi la distribution des plantes et du plancton, ce qui entraîne la prolifération d’algues opportunistes et envahissantes, les Cladophora, qui colonisent les herbiers où fraient les poissons et où vit une abondante biodiversité. Lorsque ces algues vertes se décomposent, elles peuvent faire proliférer des bactéries pathogènes au point de rendre l’eau impropre à la baignade.

Les carpes menacent en outre les revenus des pêcheurs commerciaux. Dans les Grands Lacs, on a montré que leur régime alimentaire les mettrait en compétition directe avec plusieurs espèces commerciales, comme la perchaude, le bar blanc et le corégone. Elles affecteraient aussi indirectement le doré jaune. La carpe asiatique est parfaitement comestible (son goût rappellerait celui de la morue, dit-on) et elle accumule peu de contaminants, mais elle ne vaut presque rien, faute d’acheteurs potentiels. Sa chair, pleine d’arêtes, n’en fait pas un poisson très apprécié!

Finalement, ces carpes sont tellement énormes qu’elles représentent un danger physique pour les pêcheurs amateurs et les autres plaisanciers. Au bruit d’un moteur de bateau, elles prennent peur et bondissent hors de l’eau. Le Web regorge de vidéos d’accidents spectaculaires qui ont parfois causé des blessures graves, tel ce pêcheur de 19 ans du Mississippi défiguré par une carpe qui lui a sauté en plein visage.

Les carpes ont mis 20 ans à atteindre le nord du bassin versant du Mississippi. On craint depuis les années 1990 qu’elles ne colonisent le bassin des Grands Lacs.

Au début des années 1900, des canaux ont été creusés pour relier ces deux bassins hydrographiques, jadis indépendants, en vue de faciliter le commerce de marchandises par bateau et d’évacuer les eaux usées de Chicago vers le Mississippi. En 2002, le USA Corps of Engineers (USACE), qui gère les canaux, a installé un premier barrage électrique sur le Chicago Sanitary and Ship Canal afin de bloquer le passage des carpes, puis un deuxième en 2004.

En 2007, le Congrès a autorisé l’USACE à lancer une vaste étude, la Great Lakes and Mississippi River Interbasin Study, pour essayer d’y voir clair dans les enjeux. Deux ans plus tard, des analyses de l’ADN environnemental ont montré que les carpes avaient réussi à passer à travers les barrages électriques.

Les choses se sont alors envenimées entre les pouvoirs concernés: le Michigan, le Wisconsin, le Minnesota, l’État de New York, la Pennsylvanie et même l’Ontario ont demandé à la Cour suprême des États-Unis de forcer l’Illinois à fermer les écluses sur son canal, mais leur requête a été refusée. Le dossier de la carpe est devenu hautement politisé.

En 2012, la Commission des Grands Lacs a recommandé officiellement de restaurer la barrière naturelle entre ces deux grands bassins hydrographiques, car, outre les carpes, près de 40 espèces envahissantes menacent de coloniser l’un ou l’autre des bassins en passant par les canaux construits. Les espèces envahissantes coûteraient déjà 200 millions de dollars par an pour les Grands Lacs.

En 2014, le USACE a présenté huit options qui pourraient être envisagées afin de restaurer la barrière naturelle. Elles sont accompagnées de données relatives à leur efficacité à court terme et jusque dans 50 ans, et des coûts correspondants, qui varient de 7 à 18 milliards de dollars.

La même année, le ministère des Pêches et des Océans du Canada s’est jeté à l’eau en publiant une analyse de la valeur économique des activités qui pourraient être mises en péril dans le bassin des Grands Lacs si les carpes asiatiques venaient à s’y implanter. Il a estimé cette valeur à 8,5 milliards de dollars pour 2018 et 390 milliards en 2050. Le rapport coûts-bénéfices des travaux de restauration de la barrière naturelle semble donc nettement bénéfique.

Va-t-on réussir à bloquer les carpes avant de mettre en route ces travaux? Force est de constater que, depuis que la question des carpes asiatiques est devenue préoccupante, les poissons ont toujours eu une bonne longueur d’avance sur les humains. Le changement d’administration fédérale aux États-Unis n’arrange rien, puisque l’USACE, qui a la responsabilité des canaux, est de compétence fédérale. Si des milliards de dollars doivent être investis dans la construction d’un mur au cours des quatre prochaines années, gageons que ce ne sera pas dans celui-ci.

Mardi dernier, l’USACE devait remettre un nouveau rapport d’étape, mais l’annonce a été reportée à une date indéterminée. En février, 16 élus républicains du Congrès avaient écrit au président Trump pour lui demander de mettre les études en veilleuse le temps de nommer une nouvelle personne responsable de ce dossier.

En attendant ces gros travaux, qui ne sont donc pas près d’être faits, le Québec n’a guère le choix. Il doit continuer de financer la surveillance dans le Saint-Laurent pour bien documenter la présence des carpes. Ces informations sont vitales à court terme pour suivre leur progression et servir de base à des plans d’action. Mais elles pourraient aussi valoir cher à long terme advenant d’éventuelles poursuites, compensations ou demandes de financement de travaux en amont. Le gouvernement demande la collaboration du public, qui doit signaler toute carpe asiatique aperçue et, idéalement, photographier celle-ci comme preuve.

Québec tente aussi de limiter l’introduction des carpes par d’autres vecteurs que la propagation naturelle. Selon le ministère des Pêches et des Océans du Canada, les carpes peuvent être introduites par le commerce des animaux vivants (pour l’alimentation ou pour usage comme animal domestique), les aquaculteurs, les eaux de ballast ou les cales des bateaux de plaisance (dans lesquelles peuvent se faufiler les carpes juvéniles) et les appâts vivants utilisés par les pêcheurs.

Au Québec, il est illégal de garder une carpe asiatique comme animal de compagnie (!), de l’utiliser comme appât, ou encore d’avoir une carpe asiatique vivante en sa possession. À compter du 1er avril, il sera également interdit à longueur d’année d’utiliser des poissons vivants comme appâts et d’importer des poissons-appâts.


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7 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Pourquoi ne pas utiliser ce poisson indésirable comme appât (bouette) pour la pêche au homard et le crabe? Il n’y aurait pas de danger de prolifération, la bouette est salée. Ça soulagerait les espèces comme le maquereau.

La carpe asiatique menace la survie des poissons indigènes?? Ne faites pas d’amalgame ha! ha! ha!

Comme les carpes asiatiques semblent provenir des Etats-Unis, pourquoi ne pas envisager la possibilité que ce soit eux qui paient pour faire disparaître ces poissons? Si Trump a tellement de misère a accueillir du nouveau sur son territoire, pourquoi veut-il nous en envoyer ?

Attention Gaétan St-Pierre , le Québec est reponsable depuis 10 ans de l’envahissement du Maine et Nouveau-Brunswick par le maskinongé implanté comme espèce sportive près de la frontière, il est même rendu dans la rivière St-Jean, une rivière à saumon. Le Maine a dépensé des sommes d’argent pour des digues et barrages pour sauver les truites de certains bassins versants. http://ici.radio-canada.ca/tele/la-semaine-verte/2015-2016/segments/reportage/3799/poisson-maskinonge-envahissa

Est-ce que quelqu’un explore une pêche commerciale de ces poissons? Si ça se mange . . . nous trouverons surement une façon de sur exploiter cette resource! Dans 20 ans le problême sera résolu.

Faut croire que l’immigration illégale aux États-Unis, et les débordements des illégaux au Québec, ne se fait pas seulement au niveau des humains. …

je viens du Vietnam , oui en asie … on mange ce poisson, si c’est comerciable ici je vais aider +++