Faut-il avoir peur… des fuites de gaz?

Chaque année, des dizaines de fuites de gaz sont signalées au Québec. D’autres passent inaperçues. Or, le méthane, dont le gaz naturel est constitué à 95%, est un puissant gaz à effet de serre. 

Photo: Petr Kratochvil, PublicDomainPictures.net.
Photo: Petr Kratochvil, PublicDomainPictures.net.

D’octobre à février derniers, près de 100 000 tonnes de gaz naturel se sont été échappées dans l’atmosphère à la suite du bris d’une conduite à plus de 2,5 km sous terre dans un énorme réservoir situé en Californie. C’est la plus importante fuite de gaz jamais recensée aux États-Unis, et une véritable catastrophe environnementale.

En quelques semaines, la fuite d’Aliso Canyon a relâché une quantité de gaz à effet de serre équivalente à celle émise par toutes les voitures du Québec en deux mois… ou par toutes ses vaches pendant cinq ans!

Aucun pays n’est à l’abri de ce genre d’accident, qui reste heureusement exceptionnel. Cependant, les émissions fugitives (l’expression consacrée pour désigner les fuites) qui se produisent lors de la production, du stockage et du transport de gaz naturel, sans être nécessairement causées par un bris ou un accident, constituent une sérieuse source de préoccupation.

Le principal problème de ces fuites vient du fait qu’elles sont bien difficiles à repérer, à comptabiliser et à combattre.

Le gaz naturel, invisible et inodore, peut s’échapper d’un peu partout, bien plus discrètement que de l’eau d’un robinet qui fuit! C’est d’ailleurs uniquement pour faciliter le repérage des fuites qu’on ajoute du mercaptan, ce produit qui sent l’œuf pourri, dans le réseau de distribution.

Les fuites peuvent survenir à chacune des étapes de la production jusqu’à la distribution du gaz. Elles ne représentent pas nécessairement un danger immédiat, car même si le gaz est hautement inflammable, il se disperse rapidement dans l’air.

Par contre, le méthane, dont le gaz naturel est constitué à 95 %, est un puissant gaz à effet de serre. Son potentiel de réchauffement est bien plus important que celui du gaz carbonique, même s’il est émis en quantités moindres. Au Canada, le méthane compterait pour 15 % des émissions totales de gaz à effet de serre, en tonnes équivalent CO2.

Or, nombre d’études ont montré que le calcul des quantités émises a tendance à largement sous-estimer les émissions fugitives. En 2013, une étude publiée dans la revue savante PNAS concluait que l’industrie américaine des carburants fossiles émettait peut-être jusqu’à cinq fois plus de méthane que ce que recense l’Agence américaine de protection de l’environnement! Celle-ci a reconnu la semaine dernière avoir sous-estimé ces émissions de méthane de 27 % pour 2013.

Quels que soient les chiffres, les fuites lors de la production du gaz et du pétrole semblent bien plus nombreuses que ce qu’on s’imaginait jusqu’à récemment. En 2014, des chercheurs de l’Université Waterloo, en Ontario, estimaient même que celles dues au mauvais scellement des puits représentaient un bien plus grand risque pour l’environnement que la technique de fracturation hydraulique, pourtant très controversée!

Le gaz naturel utilisé au Québec est produit en Alberta, où l’industrie pétrolière et gazière est à l’origine de 70 % des émissions de méthane de la province.

Le quart des GES émis par l’industrie pétrolière et gazière le sont sous forme de méthane, et les fuites sont à la source du tiers de ces émissions. Le reste vient du dégazage et du torchage, deux opérations nécessaires à la production.

L’Alberta envisage de réduire de 45 % ses émissions de méthane d’ici 2025 avec son nouveau Climate Leadership Plan. Alors que le torchage et le dégazage sont réglementés, les fuites, elles, restent difficiles à encadrer.

Le gaz est ensuite transporté au Québec par un gazoduc de 4 000 km de long. En huit ans, 402 fuites de gaz se sont produites le long des pipelines au Canada, selon l’Office national de l’énergie.

À l’arrivée, Gaz Métro exploite 10 000 km de conduites pour desservir 192 000 clients au Québec.

Dans son rapport de développement durable, la compagnie estime avoir émis 20 000 tonnes (équivalent CO2) de méthane sous forme de « fuites fugitives » en 2012. C’est l’équivalent des GES engendrés par 2 000 Québécois par an.

Les émissions totales de GES de Gaz Métro ont diminué du tiers comparativement au niveau de 1990, mais l’entreprise ne précise pas si les fuites ont elles aussi diminué durant cette période. Son plan de développement durable 2013-2017 exclut d’ailleurs les fuites de ses objectifs de diminution des émissions.

Chaque année, des dizaines de fuites de gaz sont signalées au Québec, surtout là où les canalisations sont vieillissantes. Mais les fuites infimes passent inaperçues.

En 2012, un professeur de l’Université de Boston et ses étudiants ont sillonné les rues de Boston avec une voiture équipée d’un capteur capable de repérer le méthane venant du réseau de distribution du gaz. Au total, ils ont repéré 3 300 fuites de gaz dans la ville, puis 5 800 dans les rues de Washington en 2014!

L’Agence américaine de protection de l’environnement a entrepris l’an dernier de limiter les quantités de méthane rejetées par l’industrie pétrolière et gazière, mais bien des groupes environnementaux et chercheurs s’inquiètent du peu d’insistance mise sur le contrôle des émissions fugitives. L’accident d’Aliso Canyon aura au moins eu le mérite de faire monter la pression (sans jeu de mots), mais la route sera longue…

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4 commentaires
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Prenez note qu`ayant travailler pour Gaz Métro plus de 32 ans, Cette entreprise possède le réseau le plus sécuritaire qu il y a en Amérique du Nord.
L entreprise possède 4 Patrouilles Motorisées équipé de la plus haute technologie en matière de détection de fuites….. La détection s`effectue a l`aide d un Lecteur optique qui entrevoie toute particule de méthane sortant du sol……Elle vérifie périodiquement et annuellement ses 10,000 kilometres de conduites tant l`acier que le polyéthilène……….En période de gel et dégel le taux d`odorant est augmenter afin qu aucune fuite de leur échappe … En plus des Patrouilles …….un personnels hautement qualifié est a l`affût 24 heures sur 24. !!!! Chapeau a cette entreprise dont j en suis très fier d`avoir fait parti pendant toutes ces années …

Je félicite Valérie Borde pour cet excellent texte qui de plus fournit une abondance d’hyperliens pour ceux qui voudraient en avoir plus. On traite trop peu souvent la question du méthane quand on se penche sur les changements climatiques. La gigantesque fuite de méthane et éthane en Californie (Aliso Canyon – http://bit.ly/1WVOqCd) a été très peu commentée dans les médias d’ici. Mme Borde corrige le tir. Avec la multiplication exponentielle du nombre de puits mal scellés et du vieillissement des aciers et cimentation de ces vieux puits (http://bit.ly/1GQSNeo), les fuites de ce type vont se multiplier. Les dernières données scientifiques ont permis de réviser à la hausse le facteur Gaz à Effet de Serre du méthane: sur un horizon de 20 ans, le méthane a 84 fois le potentiel du gaz carbonique.

Agriculture Canada nous dit qu’en un an, une vache laitière produit une quantité de méthane équivalant aux émissions de gaz à effet de serre émis par une voiture moyenne qui parcourt 20 000 kilomètres. Il y a combien de têtes de bétail au Québec ?