Faut-il avoir peur du retour de la peste ?

Contrairement à la variole, une autre maladie associée au passé, la peste, n’a jamais disparu.

Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre. (Source : Wikimedia)
Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre. (Source : Wikimedia)

Sante_et_scienceCet été, 11 Américains ont attrapé la peste et 3 d’entre eux en sont morts. L’an dernier, 79 habitants de Madagascar y ont succombé, et 14 cas signalés début septembre à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) font craindre une nouvelle épidémie sur cette île. Faut-il avoir peur d’un retour de cette funeste maladie ?

En fait, contrairement à la variole, une autre maladie associée au passé, la peste n’a jamais disparu. La bactérie Yersinia pestis infeste de nombreuses espèces de rongeurs partout sur la planète. Marmottes, écureuils et rats, entre autres, lui servent de vaste réservoir animal – ce qui fait qu’on a peu de chances de pouvoir l’éradiquer un jour.

Une des caractéristiques des épidémies de peste est leur capacité à « s’éteindre » pendant plusieurs années avant de ressurgir brusquement, sans qu’on sache trop pourquoi.

En 2013, 783 personnes ont eu la peste dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé, et 126 en sont mortes. Depuis le début des années 1990, la plupart des épidémies se sont produites en Afrique, principalement en République démocratique du Congo et à Madagascar. Des cas ont été signalés dans une vingtaine d’autres pays, notamment en Algérie, en 2003, où la peste avait disparu depuis 1945. Aux États-Unis, de 1 à 17 cas humains sont repérés chaque année. Le dernier cas rapporté au Canada remonte à 1939.

Mais la peste pourrait faire un retour en force sous l’impulsion des changements climatiques, selon certaines études encore préliminaires. On craint aussi que, comme d’autres bactéries, Yersinia pestis devienne résistante aux antibiotiques. On ne dispose pas non plus d’un vaccin efficace. L’OMS considère déjà la peste comme une maladie réémergente. Pas très rassurant…

Du rongeur à l’humain

La peste se communique principalement par l’intermédiaire des puces qui transportent la bactérie d’un rongeur à un autre, et qui peuvent à l’occasion la transmettre à d’autres animaux et aux humains. En période d’épizootie, quand une forte proportion de rongeurs deviennent contaminés et meurent, les puces cherchent un nouvel hôte et les risques de transmission sont accrus. La maladie se manifeste alors surtout sous sa forme bubonique – par de la fièvre et une enflure des ganglions proches du site de la morsure. On peut aussi contracter la peste au contact des fluides d’un animal malade – comme lorsqu’un chasseur dépèce un lièvre porteur de la bactérie.

La peste septicémique – où la bactérie entre directement dans le système sanguin, sans passer par les ganglions – n’entraîne pas de bubons et peut être plus difficile à diagnostiquer. Plus rare, la peste pulmonaire, dans laquelle les poumons sont attaqués, est particulièrement virulente, et peut se transmettre par les gouttelettes présentes dans la toux.

La maladie progresse rapidement et, sans traitement, environ 60 % des personnes contaminées meurent. Mais certains antibiotiques, s’ils sont pris dans les premiers jours, font passer le taux de mortalité à moins de 15 %.

Un historique terrible

Les grandes densités de population des rongeurs facilitent la dissémination de la bactérie. Au cours de l’histoire, plusieurs épidémies ont fait des ravages. La peste de Justinien a frappé tout le pourtour méditerranéen au 6e siècle. Arrivée d’Asie centrale avec les rats transportés sur les navires génois, la terrible peste noire aurait tué de 30 % à 50 % de la population européenne entre 1347 et 1352. La troisième grande épidémie, qui a sévi surtout en Asie de 1894 à 1920, a fait au moins 12 millions de morts.

En 1900, des rats contaminés sont arrivés d’Asie par bateau jusqu’en Amérique du Nord, où la peste était inconnue auparavant. Aujourd’hui, la bactérie s’y retrouve presque exclusivement dans les régions rurales de l’ouest des États-Unis, où elle est sporadiquement repérée chez des écureuils, chiens de prairie, souris, lapins, taupes, etc. La dernière éclosion en ville s’est produite en 1924-1925, à Los Angeles.

Fin août, les Centers for Disease Control américains ont publié leur analyse pour les premiers mois de 2015. Ils ont noté un nombre anormalement élevé de cas cette année, qu’ils ne s’expliquent pas pour l’instant.

Neuf hommes et deux femmes, âgés de 14 à 79 ans et provenant de six États (Arizona, Californie, Colorado, Géorgie, Nouveau-Mexique et Oregon), ont été touchés. Les malades géorgiens et californiens ont été contaminés au parc national Yosemite, où des rongeurs et des puces infectés ont été repérés dans trois terrains de camping.

Un écureuil porteur de la peste a aussi été découvert au lac Tahoe cette semaine.

Cela dit, il n’y a pas de raison de paniquer avec les cas en Amérique du Nord, car les risques sont minces. Quatre millions de personnes visitent Yosemite chaque année ! Se prémunir contre les insectes avec du DEET et ne pas nourrir ou manipuler les animaux sauvages (jamais une bonne idée !) diminuent encore le risque.

La situation est beaucoup plus inquiétante à Madagascar, où la pauvreté (plus de 90 % des 22 millions d’habitants vivent avec moins de deux dollars par jour) rend la lutte contre la peste très difficile.

Depuis que la maladie y est réapparue, elle a frappé dans les campagnes de l’île. Mais un premier cas signalé en novembre dernier dans un bidonville surpeuplé de la capitale d’Antananarivo, qui compte deux millions d’habitants, fait craindre le pire, surtout que les puces ont commencé à résister à la deltaméthrine, un insecticide qu’on utilise aussi pour protéger chiens et chats.

Un avenir incertain

Depuis le début des années 2000, de nombreux chercheurs se sont penchés sur les liens entre les conditions météorologiques et la survenue d’épidémies ou d’épizooties de peste récentes et anciennes en Europe, aux États-Unis, en Asie centrale, en Chine et à Madagascar, notamment.

Même si les études restent préliminaires, il semble clair que le temps plus ou moins chaud et humide a un impact direct sur le nombre de rongeurs, de puces et de bactéries en circulation.

Une étude menée au Kazakhstan a par exemple montré qu’une augmentation d’un degré de la température moyenne au printemps accroît de 50 % la prévalence de la peste chez les gerbilles. À Madagascar, la maladie semble favorisée par les forts épisodes d’El Niño.

Comment les changements climatiques vont-ils influencer la peste dans l’avenir ? La question reste entière, mais l’OMS et les chercheurs appellent à la prudence.

En 1995, une première souche multirésistante de Yersinia pestis a été détectée chez un jeune garçon infecté à Madagascar. Cette résistance a été attribuée à un plasmide, un «petit bout» d’ADN autonome capable de se répliquer dans la bactérie. Depuis, on n’a pas trouvé d’autres preuves que Yersinia deviendrait résistante, mais le doute subsiste.

En 2010, des chercheurs américains ont isolé un plasmide similaire chez des salmonelles trouvées dans de la viande de bœuf et de poulet aux États-Unis. Ils craignent maintenant qu’il puisse un jour se transmettre à Yersinia.

Et un vaccin ?

Il existe un vaccin contre la peste depuis 1890, mais il n’est guère utilisé. En 2012, une méta-analyse de la Collaboration Cochrane, qui s’est penchée sur toutes les études publiées sur ce vaccin, a conclu qu’il n’existait aucune preuve de son efficacité. Aucun nouveau vaccin n’est en développement, faute d’un marché suffisant.

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