Faut qu’on parle de Simon

Devoir annoncer une mauvaise nouvelle est un cheminement chargé d’émotions.

Photo : Daphné Caron

Ils sont réveillés en pleine nuit par des policiers qui leur demandent de se rendre immédiatement à l’urgence. — Maintenant ? — Oui, c’est important. — C’est Simon ? — Oui.

Une fois sur place, personne ne les conduit jusqu’à Simon, personne ne leur donne de ses nouvelles, personne ne leur sourit, et tout le monde semble triste. L’infirmière les installe dans une salle d’examen. — Le médecin va venir bientôt. — Qu’est-ce qui se passe ? — Il va vous le dire.

Je suis le médecin. Je me dirige vers le local. J’inspire longuement devant la porte, j’ouvre. — Bonjour, je suis le Dr Vadeboncœur. Vous êtes la femme de Simon ? — C’est moi. — Et c’est votre fils ? — Oui. Qu’est-ce qui se passe ? — Je vais tout vous raconter.

Ils ne savent encore rien de l’histoire. Mes phrases les frapperont bientôt tel un coup de masse au ventre.

Je m’installe sur une chaise tout près d’eux, assez près pour les toucher. Ils m’observent en silence. Moi, je regarde leurs yeux effarouchés ; comment ils se tiennent fermement les mains ; comment ils se blottissent l’un contre l’autre.

Je suis maintenant assis face à ce qui reste de la petite famille. Mes mots lourds comblent ce qui reste de distance entre nous. Je sais déjà qu’ils seront bientôt terriblement seuls.

Les mots s’échappent un à un de ma bouche, décrivant tout ce qui s’est passé. Je les choisis avec soin. Ils ne savent pas, ne comprennent pas. Je pose aussi quelques questions. — Est-ce qu’il avait déjà été malade ? — Non.

J’ai dit « avait » plutôt que « a ». J’ai remarqué un tressaillement dans les yeux du fils. Dans son présent, Simon est toujours vivant. Pas pour moi. Je me concentre davantage.

Un chercheur affirmait que la fonction principale du langage est d’harmoniser les cerveaux, les personnes. C’est un régulateur qui, par cet échange continu, met à niveau, facilite la cohésion, suscite les émotions.

La femme dans la jeune quarantaine et son adolescent d’à peine 14 ans cheminent à leur rythme et je les accompagne. Vers quoi, ils ne le savent pas encore. Ils sont bercés d’espoir.

Pour nous mettre au diapason, je résume les événements, sans rien omettre d’important. Ils me fournissent des informations, racontent la soirée, décrivent l’homme.

La collision des récits engendre toujours un choc. J’appréhende — l’ayant suscitée — l’irruption de la réalité au cœur de consciences éprouvées par l’angoisse, mais épargnées par la douleur. Ils brandiront pour défense quelque négation répétée, salve repoussant l’ennemie — la mort —, mais ne changeant rien au cours des choses.

J’ajuste le rythme de mon récit, ralentissant — ou revenant même en arrière — quand quelque chose leur échappe ou paraît surgir trop rapidement. Avec prudence, j’avance lorsque le terrain est propice. Je me rapproche peu à peu du présent.

Je sais la fin de mon histoire, eux espèrent quelque maladie plus ou moins grave. Je connais le destin de cet ouvrier. Par conséquent celui de cette enseignante un peu timide et de ce fils au visage frêle, dont la moue tremblante me laisse penser qu’il a peut-être deviné. Je ne peux en être sûr ni vérifier.

En ce beau soir d’été, tout paraissait bien aller. Simon venait de lancer ses blagues habituelles avant de sortir pour aller prendre une bière avec des amis. La semaine avait été chargée d’émotion. À l’usine, on venait de fermer l’atelier. Simon irait se chercher un nouveau travail dès lundi.

Au milieu de la soirée, sur la scène, en chantant du karaoké, il s’est pris la poitrine, est devenu tout pâle, est tombé comme un arbre qu’on abat. Le connaissant blagueur, la foule a rigolé. La musique continuait à battre le tempo. Le texte sur l’écran à défiler.

Une femme a hurlé. « Simon ! » Désordre soudain. Personne ne chantait plus. D’autres cris ont fusé, on a éteint la musique, appelé les secours, commencé le massage cardiaque. Les paramédics sont arrivés en trombe, ont administré plusieurs chocs, intubé Simon, injecté des médicaments.

Le cœur n’est pas reparti.

À l’urgence, nous avons tout tenté. Au bout d’une demi-heure, j’ai demandé d’interrompre les manœuvres.

Je suis maintenant assis face à ce qui reste de la petite famille. Mes mots lourds comblent ce qui reste de distance entre nous. Je sais déjà qu’ils seront bientôt terriblement seuls.

J’ai envie de prolonger cette innocence. Mais il faut conclure. Je prends mon ton le plus doux. Ça ne change pas grand-chose. Je pourrais chuchoter que je causerais la même dévastation.

« Son cœur n’est jamais reparti. » Je garde le silence. « Il est mort. » La gorge me serre. « Je suis vraiment désolé. »

La femme porte les mains à son ventre, pousse un gémissement étouffé, se plie en deux, se blottit contre son fils, qui grimace, secoue les épaules sans bruit, ne peut parler, pleure. Moi aussi, un peu.

Je pose ma main sur son épaule. Assez de mots.

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28 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Ça été plus fort que moi, mais je n’aurais pas dû lire ce texte… j’ai perdu un fils qui n’avait pas encore 23 ans et avait deux petits enfants… Ça nous tue…la mort.

Je suis vraiment désolé pour vous, votre fils et ça famille. Bien sûr, ce sont des moments très durs, qui peuvent remonter à la surface ainsi. N’hésitez pas à demander de l’aide si vous en sentez le besoin. Bonne chance dans tout cela. Pas facile.

TRès beau texte Dr. Bravo!

Moi il n’aurait pas fallu que vous tourniez autour du pot comme ça. Je vous aurais vite demandé d’en arriver à la conclusion. Évidemment c’est toujours délicat et il ne faut pas être trop brusque mais ne pas s’éterniser non plus!

Je ne vois pas vraiment d’autre manière de faire que de raconter ce qui s’est passé, surtout quand la famille part de zéro et n’est au courant de rien. C’est bien différent si la famille est témoin et l’arrêt cardiaque ou bien a assisté à la réanimation. Merci du commentaire.

Bonjour, j’apprécierais connaître de quelle façon puis-je avoir copie de ce texte ?
Je vous remercie de l’attention que vous porterez à cette demande et vous souhaite une belle journée, Bernard.

Si vous avez un traitement de texte sur votre ordi, allez sur le texte ci-haut, sélectionnez tout le texte avec la souris (en cliquant à gauche avec la souris en partant au début du texte et en descendant jusqu’à la fin).
Votre sélection sera en bleu (ou une autre couleur). Relâchez le bouton et appuyez sur celui de droite, et faites ¨Copier¨. Ensuite ouvrez votre nouvelle page de traitement de texte, et faites ¨Coller¨. Et voila votre copie.
Plus simple encore, si vous avez une imprimante, allez dans le coin droit de votre barre de recherche, il y a 3 petits traits comme une étagère, cliquez dessus, dans le menu, vous verrez ¨Imprimer¨, cliquez dessus et votre imprimante va l’imprimer.
Ou encore, faites la même manœuvre que précédemment et faites ¨Enregistrer sous¨., et classez là où vous voulez sur votre ordinateur, de façon à le retrouver facilement.
Bonne chance.

Que c’est triste. Comment faites-vous pour annoncer et la mort a une petite famille. J’en serais incapable, je vous lisais et les larmes coulaient sur mes joues.

C’est triste, c’est dur, c’est tragique, mais en même temps c’est un moment essentiel, rempli de gravité, plein d’humanité. Et il faut le faire. Mieux vaut bien le faire. Merci du commentaire.

Cher Dr Vadeboncoeur
Si un jour j’ai à faire face à une telle tragédie je souhaite que ce soit une homme comme vous plein d’humanité qui me rencontre pour m’annoncer une mauvaise nouvelle
Merci pour cette histoire très triste

Dr. Vadeboncoeur,
Très beau texte qui m’a ramené quelques années antérieures à l’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal lorsqu’on m’a annoncé le décès de mon père suite à un arrêt cardiaque qui est survenu durant la nuit lorsqu’il avait été admis à l’urgence pour une infection urinaire. Le médecin qui m’a annoncé l’abominable nouvelle a tenté de le faire de son mieux mais il n’existe aucun mot qui peut nous consoler, on cherche à comprendre ce qui s’est passé et on demeure avec plusieurs questions sans réponse. On se retrouve dans un second état. Je dois vous dire que mon père a été suivi plusieurs années à l’Institut en cardio et je tiens à souligner le professionnalisme et le dévouement des médecins qui y travaillent. Bravo à tout votre personnel médical.

Je compatis avec la difficulté de votre tâche. Personnellement, je préférerais qu’on m’informe rapidement, directement de ce qu’il en est, plutôt que de tourner autour du pot et de laisser se nourrir un espoir .

C’st à réfléchir. Pensez-y. Vous vous rendez à l’urgence, vous ne savez rien de la situation, ni même si c’est grave. Vous souhaiteriez que les premiers mots soient: « Il est mort », sans trop de préambule ni de mise en
contexte? C’est possible, mais j’en doute. Et je doute que ce soit le souhait de la majorité des gens. Merci du commentaire.

Votre attitude est louable et votre texte, un bijou ! Merci d’avoir pris le temps de partager ce moment avec nous.

Je vous cite « tomber comme un arbre qu’on abat ». Dur dur de ne pas se rappeler de nos ancêtres, morts d’infarctusc en allant faire chantier. Maudit pelletage, qu’on disait aussi, au village. Si l’accouchement a longtemps été douleur et mortalité pour les femmes d’ici, l’hiver et les maladies du cœur nous ont enlevé bien des hommes. Votre défunt s’en est allé rejoindre bien des braves gaillards. Sympathies à sa famille.

Quel récit difficile et terrible à lire…qui a du être difficile écrire et surtout à vivre! Votre travail est très exigeant et on ne sait pas trop comment vous pouvez parvenir au quotidien à affronter ainsi non seulement la mort mais aussi l’obligation d’annoncer la mort aux vivants… Admiration pour vous et pour tous les professionnels de la santé, médecins et autres intervenants, qui prennent soin de nous et de ceux que nous aimons! Merci à vous!

Cher, cher Docteur.
De toute cette histoire, le plus réconfortant, à mon avis, pour cette petite famille; aura été votre empathie et humanisme.
Il y a les mots pour le dire, il y a les mots pour le pire. (Patrice Michaud: La saison des pluies )

Vos mots sont très touchants et d’une sensibilité bien sentie… Ça me rappelle lorsque le médecin nous a aussi annoncé le décès de mon frère parti beaucoup trop jeune (27 ans) quasiment dans les mêmes circonstances alors que sa conjointe (ma belle-sœur) était enceinte de plusieurs mois de leur premier enfant… Son cœur n’est pas reparti lui non plus… Merci pour ce partage Dr Vadeboncoeur!

Merci de nous relarer votre expérience, C’est aussi les grandes difficultés de votre profession.

Très beau texte, très bien écrit. Vous sembliez avoir l’empathie plein la voix, pas facile d’annoncer à quelqu’un qui
Vous attend!!

Très beau texte, Docteur! Oui, çà prend du tact, de l’empathie et de l’expérience pour annoncer le décès inattendu d’un proche. Avec l’expérience, on développe un flair (et ce, en peu de temps disponible!)et l’habileté nécessaires à cette tâche. L’approche demeure marquante dans le processus du deuil qui suivra… Il ne faut pas l’oublier…

Merci, Docteur, de nous rappeler comme ce n’est pas facile cet aspect de votre métier. On sent vraiment dans votre texte combien vous avez de la sympathie envers les gens et que vous êtes confronté à des situations difficiles. Cependant, il faut garder en tête toutes les fois que vous avez vaincu la mort.
Admiration et respect à tous les professionnels qui doivent conjuguer avec des événements tellement tristes.

Merci, Dr Valboncoeur de nous partager votre Alain, l’homme derrière ce Dr. Vos valeurs humanistes nous font grandir.