Filtres anti-lumière bleue : attention à leurs effets nocifs

À en croire la publicité, il serait important de filtrer la lumière bleue pour protéger nos yeux. Pour la professeure de biologie Conchi Lillo, il s’agit d’une fausse solution.

Tero Vesalainen / Getty Images

L’auteure est professeure titulaire à la Faculté de biologie et chercheuse en pathologies de la vue à l’Université de Salamanque, en Espagne.

Nous sommes bombardés de messages nous avertissant que nous utilisons trop les écrans, au détriment notamment de notre vision. D’où le flot de publicités qui nous incitent à employer des filtres pour bloquer la lumière bleue des écrans avant qu’il ne soit trop tard…

« Il améliorera votre repos », « Il réduira la fatigue oculaire causée par les appareils électroniques », « Il préviendra les maladies oculaires »… Voilà quelques-unes des nombreuses promesses affichées !

Dans quelle mesure est-ce vrai ? Quels dommages les écrans numériques provoquent-ils réellement ? Et surtout, est-ce exact que nous abîmons notre vue et détériorons notre repos avec la lumière bleue qu’ils émettent ?

Comprendre la lumière bleue

L’éclairage artificiel ne peut pas être accusé de tous les maux. Il a même été une bénédiction pour notre espèce, car il nous a permis d’allonger la durée de nos journées. Dernièrement toutefois, une grande partie de ces « heures supplémentaires » a été consacrée aux écrans des appareils électroniques, dont émane de la lumière bleue, plus froide que celle des ampoules classiques au tungstène ou des ampoules fluorescentes.

Plus précisément, la lumière bleue est la gamme du spectre de la lumière visible dont la longueur d’onde est comprise entre 400 et 495 nanomètres. C’est une lumière à haute énergie comme le violet et l’indigo. Ce type de lumière est produit naturellement par le soleil, qui contient aussi d’autres formes de lumière visible invisibles pour l’œil humain, comme les rayons ultraviolets et infrarouges.

Le spectre de la lumière visible avec les raies de Fraunhofer
La lumière bleue occupe les longueurs d’onde du spectre lumineux visible allant de 400 à 495 nanomètres. (Saperaud/Wikimedia)

Y a-t-il une conséquence physiologique au fait que la lumière à laquelle nous sommes le plus fréquemment exposés, de jour comme de nuit, soit « très » bleue ?

Revenons un instant aux effets de la lumière du soleil. Elle est déjà l’un des facteurs qui contribuent à réguler notre horloge biologique centrale, le cycle circadien. Lorsque la lumière atteint notre rétine, elle interagit avec les photorécepteurs présents (cellules cônes et bâtonnets, permettant la vision des couleurs et la vision nocturne) et d’autres cellules photosensibles — telles certaines cellules ganglionnaires contenant de la mélanopsine, qui régulent ce cycle circadien.

La lumière bleue empêche ces dernières de sécréter la mélatonine, l’hormone dite du sommeil car elle favorise l’endormissement (bien qu’il ne soit pas exclu que toute la lumière atteignant la rétine ait une influence). Il s’ensuit que si nous nous exposons à de la lumière bleue alors que nous nous préparons à dormir, nous bloquons la sécrétion de mélatonine, ce qui entraîne une dérégulation du cycle du sommeil.

Les choses semblent claires… Sauf que la majorité des études réalisées dans ce domaine ne sont pas représentatives de notre exposition moyenne à la lumière bleue. En effet, la plupart des conditions expérimentales ne correspondent pas à la vie quotidienne d’une personne lambda. Et même dans ce cas, les variations de la qualité du sommeil restent assez minimes (différence de 10 minutes pour l’endormissement). De plus, il s’agit généralement d’études avec un faible nombre de participants : moins d’une vingtaine le plus souvent, et presque toujours de jeunes hommes. Si bien que l’effet nocif de la lumière bleue n’apparaît plus si important.

Mais si problème il y avait, les filtres tant vantés sont-ils une solution ? En fait, des recherches récentes montrent que le blocage de la lumière bleue par des filtres ne garantit pas un sommeil de meilleure qualité. Certes, il est facile de chercher un coupable unique, la lumière bleue, d’y opposer un remède simple, un filtre, et de se convaincre que l’on fait ce qu’il y a de mieux pour notre sommeil… tout en continuant à utiliser nos appareils électroniques !

Ce n’est pas tant l’excès de lumière bleue, qui selon les études n’est pas assez puissant pour perturber gravement notre cycle circadien, que ce que nous faisons avec nos écrans qui nous empêche de trouver le sommeil.

La véritable solution, c’est d’éteindre nos téléphones et autres écrans et de nous endormir.

Annonces trompeuses

Si l’on examine les affirmations concernant l’utilité de ces filtres, on constate que de nombreux fabricants soutiennent que leurs produits sont nécessaires pour tout ce que nous faisons au quotidien. Pour ce faire, ils mettent en avant que la lumière bleue endommage notre rétine et contribue à l’apparition de la dégénérescence maculaire liée à l’âge, et que nous devons donc l’éviter en permanence.

Il convient de noter que la plupart des travaux établissant un lien entre la lumière bleue et les lésions de la rétine (ou des neurones du cerveau) ont été réalisés soit sur des cellules en culture, soit sur des animaux de laboratoire tels que des drosophiles. Ces conditions et modèles expérimentaux ne ressemblent pas aux caractéristiques et à la protection des yeux humains.

En outre, l’intensité lumineuse et le temps d’exposition utilisés dans ces tests sont très différents et plus élevés qu’avec nos appareils électroniques. On doit donc faire preuve de prudence lors de l’extrapolation de ces résultats à la physiologie humaine. (NDLR : En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail [ANSES] disait en 2019 que « le niveau de risque associé à une exposition chronique à des LED riches en bleu ne peut être évalué à ce jour », mais préconisait la précaution.)

Il est toutefois établi par des études que le blocage de la lumière bleue par divers filtres n’empêche pas ou ne retarde pas l’apparition de ces pathologies.

Les filtres peuvent être contre-productifs

De nombreuses entreprises continuent de mettre en garde contre l’exposition à la moindre lumière bleue de nos écrans et attisent la peur des effets nocifs pour vendre leurs filtres.

C’est non seulement inutile si l’on se sert de nos appareils de façon raisonnée, mais aussi contre-productif : pendant la journée, nous avons besoin de percevoir la lumière, y compris bleue, pour réguler notre cycle circadien. À tel point que pour tenter d’atténuer un dérèglement de ce cycle dû à un manque de lumière du jour, quel est le meilleur traitement ? Pas un filtre, mais bien une exposition à la lumière.

Soleil en fausses couleurs, vu dans l’ultraviolet
Notre soleil (ici, vu dans l’ultraviolet, en fausses couleurs) émet naturellement de la lumière bleue : notre corps en a besoin, et chercher à se couper de cette source de rayonnement est contre-productif. (NASA/SECCHI/EUVI)

Lorsque nous utilisons trop de filtres, les informations que notre cerveau reçoit sont confuses. D’une part, les stimulus externes indiquent à notre horloge biologique que nous devons être encore éveillés… Mais de l’autre, avec la suppression complète des informations relatives à la lumière bleue, le cycle de la mélatonine est activé comme si nous étions endormis. Et cela peut vraiment perturber notre rythme circadien.

En outre, le fait d’éliminer les informations relatives à la lumière bleue sans en avoir besoin appauvrit notre vision.

Conclusion : si vous vous préoccupez de la qualité de votre sommeil, la meilleure chose à faire est de mettre de côté votre téléphone portable, votre tablette ou votre ordinateur pendant un moment avant de vous endormir. La lumière bleue n’est pas responsable de nos insomnies…

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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