Fous des oiseaux !

Comment se portent les oiseaux du Québec ? Pour le savoir, une seule façon : aller sur le terrain… et les écouter. C’est ce qu’ont fait près de 2 000 ornithologues québécois pendant 10 ans, et le fruit de leur travail est maintenant offert à tous.

Hirondelles bicolores, photographiées au parc des Marais du Nord, près de Québec. Photo : Jean-Simon Bégin

Zriii zré zré zré. Pierre Bannon s’emballe. Ce chant, l’ornithologue le reconnaît : c’est celui de la paruline à ailes dorées, un oiseau rare qui subit un profond déclin depuis les années 2000 en Amérique du Nord. Pour un instant, plus rien ne compte au monde pour ce biochimiste à la retraite, qui a fait de l’observation de la faune aviaire sa raison de vivre. L’homme de 76 ans veut réentendre et voir de ses yeux ce passereau, dont la présence n’a jamais été signalée jusqu’ici dans le parc national du Mont-Saint-Bruno, où nous nous trouvons tôt en ce matin de mai.

Nous restons aux aguets. C’est l’heure de pointe : les oiseaux, qui reviennent de leurs sites d’hivernage, chantent sans arrêt, courtisant les femelles et défendant leur territoire. Dans cette symphonie forestière, Pierre Bannon différencie tous les musiciens, mais la partition zriii zré zré zré s’est tue. La paruline à ailes dorées était-elle vraiment dans les parages ?

Voilà le quotidien de Pierre Bannon, considéré comme une légende de l’ornithologie au Québec. De 2010 à 2014, ce passionné a consacré tous son temps libre à la recension des bêtes à plumes pour une œuvre qui a mobilisé près de 2 000 ornithologues québécois, le Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, une monographie monumentale de 724 pages parue en avril, un quart de siècle après la publication du premier atlas.

Financée par le Service canadien de la faune, le Regroupement QuébecOiseaux et plusieurs autres partenaires, cette « bible des ornithologues » dresse un bilan à jour de la répartition et de l’abondance des 253 espèces qui se reproduisent au Québec sous les 50,5° de latitude Nord, une ligne qui relie approximativement le sud de la baie James jusqu’à la municipalité de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord.

Les ornithologues ont effectué collectivement, de façon bénévole, plus de 100 000 heures d’observation, l’équivalent de 2 857 semaines de travail. Sans l’ardeur de ces mordus, la réalisation de cet ouvrage scientifique n’aurait jamais été possible. « La mobilisation massive prouve que les oiseaux ont des alliés à la grandeur du Québec », soutient Michel Robert, spécialiste des espèces en péril au Service canadien de la faune, qui a coordonné l’atlas pendant 10 ans au rythme de 50 heures par semaine. « J’ai été habité par cet ouvrage », admet ce résidant de Québec, qui décrochait de son obsession en faisant du vélo de montagne. « Car avec le bruit du roulement, on n’entend pas les oiseaux ! » rigole-t-il.

Comme à l’époque du premier atlas, dont le travail de terrain a été réalisé de 1984 à 1989, le Québec méridional a été divisé en 5 509 parcelles de 100 km2. L’ensemble du territoire à l’étude a ensuite été subdivisé en 41 régions, chacune ayant son responsable local, tel que Pierre Bannon, qui chapeautait la Montérégie. Pendant cinq ans, les ornithologues se sont promenés dans la nature afin de découvrir des indices de nidification, comme un oiseau transportant des insectes ou des brindilles dans son bec, des chants associés à la reproduction — le tambourinage chez la gélinotte huppée, par exemple — ou encore des œufs.

La mobilisation et l’ardeur des observateurs, qui ont été deux fois plus nombreux qu’au premier atlas, ont permis de recueillir des indices de nidification dans beaucoup plus de parcelles : 4 033 cette fois-ci, contre 2 462 durant les travaux du premier atlas — une hausse de 64 %.

En 25 ans, le Québec a subi de profondes modifications. Les routes forestières ont ouvert le territoire plus que jamais, ce qui a permis l’accès à des zones autrefois inaccessibles dans le Moyen Nord, et par conséquent le déploiement d’ornithologues dans des secteurs reculés. Des équipes y ont campé chaque printemps, loin de la civilisation, pendant deux mois, en quête de la moindre bête ailée.

Olivier Barden, que Michel Robert qualifie de « Mozart des ornithologues » en raison de sa capacité à identifier rapidement les oiseaux par leur chant, a pris part à ces voyages au réservoir Pipmuacan, au nord du fjord du Saguenay. Le trentenaire y a fait de belles trouvailles tout en vivant en mode nomade. Une de ses satisfactions : la découverte de signes de nidification de la bécassine d’Amérique. « On ne croyait pas qu’elle était présente si haut dans le Nord », dit-il, lui qui a aussi travaillé à la révision des textes de l’atlas.

La production d’un tel ouvrage — cela se fait dans toutes les provinces — suscite un engouement majeur chez les ornithologues, leur passe-temps prenant alors une tout autre dimension. « On doit jouer au détective pour trouver la moindre trace de nidification. Ça pose un défi supplémentaire aux ornithologues aguerris », affirme la biologiste retraitée Édith van de Walle, 60 ans, qui a fait de l’Abitibi son territoire.

Voir un oisillon relève presque de l’exploit. Les oiseaux se cachent dans le feuillage et les branches. « C’est pour cette raison qu’environ 90 % des indices de nidification viennent de l’écoute des chants », précise Olivier Barden. Si un couple fredonne dans un territoire propice à la reproduction, les ornithologues le notent comme un indice probable de nidification.

Certains indices sont assez surprenants, comme la vue d’un adulte transportant un sac fécal dans son bec. Les oisillons des passereaux et des pics font leurs déjections dans une sorte de couche gélatineuse, qui évite de souiller le nid. « Les adultes éliminent ces sacs en les déposant loin du nid, afin de ne pas éveiller les soupçons des prédateurs », explique Olivier Barden, que L’actualité accompagne au jardin botanique de Montréal, un de ses endroits favoris pour observer des bêtes à plumes.

Pour devenir un bon ornithologue, deux conditions s’imposent : être un lève-tôt, car les oiseaux s’activent surtout aux premières lueurs du jour, et ne pas craindre les assauts des insectes. « Comble de malheur, la période de nidification de la plupart des oiseaux correspond exactement à celle de l’éclosion des mouches. Sans chasse-moustiques, on ne pourrait pas survivre! » blague Édith van de Walle.

Heureusement, disent les amoureux de l’avifaune, le plaisir de la découverte compense largement les désagréments. Édith van de Walle a saisi l’occasion de sa participation à l’atlas pour parcourir des zones où elle n’avait jamais brandi ses jumelles, comme au lac Darlens, au sud de Rouyn-Noranda. « Ce travail de recherche va au-delà de la contemplation des oiseaux. J’ai exploré des territoires magnifiques où j’ai notamment eu la chance d’apercevoir, un matin, une louve et son louveteau », relate-t-elle, encore émerveillée par cette rencontre qui a eu lieu il y a cinq ans.

Pierre Bannon a passé des nuits entières à se balader en voiture près de la frontière américaine, s’arrêtant ici et là pour déceler la présence de rapaces nocturnes. « Ça m’a valu des contrôles de la police frontalière, qui trouvait mes déplacements assez inusités ! » raconte ce vétéran du premier atlas.

Tout comme il y a 25 ans, le Grand Nord n’est pas couvert dans le deuxième atlas. « Le territoire demeure tellement vaste et inaccessible que nous continuons de recueillir des données, mais celles-ci restent trop préliminaires pour les inclure dans l’atlas », dit Michel Robert, coordonnateur de l’ouvrage.

Les populations d’oiseaux sont dynamiques. Elles évoluent dans le temps, d’où l’importance des atlas pour les suivre à la trace. Mais avec les changements climatiques et les modifications des pratiques agricoles, cette évolution se fait désormais à un rythme sans précédent.

Les premières victimes, ce sont les oiseaux champêtres, eux qui vivent en milieu agricole. Ils subissent un déclin en raison de la prédominance actuelle des monocultures de maïs et de soya, qui diminuent l’offre alimentaire pour les oiseaux. « Le territoire agricole se transforme en désert pour la faune », explique Marie-Hélène Hachey, biologiste et adjointe à la coordination de l’atlas.

Par ailleurs, les coupes de ces deux variétés étant de plus en plus hâtives, elles se déroulent désormais en pleine période de reproduction des oiseaux, ce qui entraîne la destruction des nids ainsi que la mort d’adultes et de jeunes. Et à cela s’ajoute une autre calamité pour les oiseaux champêtres : l’abandon de terres agricoles moins productives, où la forêt reprend ses droits. L’alouette hausse-col, le hibou des marais et la maubèche des champs en font les frais.

L’utilisation des pesticides à base de néonicotinoïdes, qui tuent les insectes avec une redoutable efficacité, porte préjudice aux insectivores aériens, des oiseaux qui dépendent exclusivement d’insectes volants pour se nourrir. « En véritable chute libre, les hirondelles se trouvent privées de nourriture », déplore Michel Robert. Même phénomène pour le moineau domestique, en perte de territoire.

L’érosion continuelle des milieux humides malmène plusieurs espèces dépendant de ces habitats. La guifette noire, un oiseau de la famille des laridés (goéland), le busard des marais, un oiseau de proie qu’on nommait jusqu’à tout récemment le busard Saint-Martin, et la sarcelle à ailes bleues, un petit canard barboteur, en subissent les contrecoups. Seulement en 2018, l’équivalent de 700 terrains de football de terres humides ont disparu au Québec.

D’autres espèces profitent d’un vent favorable et agrandissent leur territoire. C’est le cas de quelques rapaces, comme le pygargue à tête blanche, l’urubu à tête rouge et l’épervier de Cooper. « Le bannissement des DDT, un pesticide qui ramollissait la coquille des œufs, et les campagnes de sensibilisation à la protection de ces oiseaux contribuent à l’amélioration de leur état de santé », soutient Michel Robert.

La championne toutes catégories de la croissance, c’est toutefois la grue du Canada, avec une hausse d’observations de 26 000 % par rapport au premier atlas, elle qui avait été trouvée dans moins de 1 % des parcelles visitées à l’époque ! Les causes de ce boum demeurent nébuleuses, mais on remarque que ce grand échassier utilise de plus en plus les terres agricoles pour se nourrir, ce qu’il ne faisait pas auparavant. « Il n’y a pas si longtemps, je me déplaçais dans la région de la Baie-James pour avoir la chance d’en apercevoir. Aujourd’hui, les grues sont partout en Abitibi », se réjouit Édith van de Walle. Les agriculteurs ne partagent pas son enthousiasme, car cette espèce dévore les semences et ne s’effarouche pas facilement.

Les changements climatiques se font ressentir, certaines espèces migrent vers le Nord ou s’y établissent en plus grand nombre, car les hivers moins rigoureux favorisent le taux de survie de plusieurs espèces, dont le cardinal rouge, la mésange bicolore et le pic à ventre roux, qui passent la saison morte au Québec. Le réchauffement devrait-il attirer d’autres espèces ? Rendez-vous dans 25 ans, date prévue de la réalisation du prochain atlas, pour suivre cette évolution.

Un ouvrage populaire

Quelques semaines après la parution en avril du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, il ne restait que 800 exemplaires sur les 5 100 imprimés. « Malgré son coût élevé à 89,95 $, ce livre suscite un engouement qui nous surprend agréablement », dit Michel Robert. Il est également offert en version numérique en français et en anglais (64,95 $).

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