Franklin et le naufrage de Parcs Canada

On a enfin retrouvé, dans le Grand Nord canadien, la trace d’un navire de la fameuse expédition Franklin de 1846. Un moment dont plusieurs — le premier ministre Harper, entre autres — se réjouissent… mais qui risque fort de passer à l’histoire comme un simple épiphénomène dans le grand naufrage de la protection du patrimoine historique et naturel du pays, dit la blogueuse Valérie Borde.

franklin-expedition
Photo : Sean Kilpatrick/La Presse Canadienne

Ça y est ! Depuis le temps qu’on la cherchait, on a enfin retrouvé la trace d’un navire de la fameuse expédition Franklin de 1846, comme l’a annoncé avec une joie évidente le premier ministre Stephen Harper. Nul doute que cette découverte historique est d’importance.
Sante_et_science

Mais pour en arriver là, après huit ans de recherches intensives menées par Parcs Canada, il aura fallu bien des sacrifices dans les autres missions de cette agence fédérale chargée de protéger le patrimoine naturel et culturel.

De 2012 à 2014, le budget de dépenses de Parcs Canada est passé de 651 à 612 millions de dollars, et le nombre d’employés (équivalent temps plein), de 4 511 à 3 972.

Voyez dans ce lien ce qu’en disait, déjà en décembre 2012, la Société canadienne d’archéologie.

En novembre 2013, le Commissaire à l’environnement et au développement durable (remplacé depuis) notait pour sa part que :

Les dépenses de Parcs Canada affectées à la conservation des ressources patrimoniales ont récemment diminué de 15 %. Dans l’ensemble, l’effectif affecté à la conservation a baissé de 23 %, tandis que le nombre de postes à vocation scientifique a chuté de plus du tiers. L’Agence n’a pas précisé comment ni quand, compte tenu de la baisse importante de ses ressources, elle pourra rattraper les retards dans les travaux, faire face aux nouvelles menaces qui pèsent sur l’intégrité écologique et contrer la détérioration de 34 % des écosystèmes dans les parcs. En conséquence, le risque que l’Agence prenne encore plus de retard dans la réalisation de ses travaux de préservation ou de rétablissement de l’intégrité écologique des parcs nationaux du Canada est significatif.

En juillet 2014, la Société historique du Canada, qui compte 1 100 historiens membres, s’est dite quant à elle très inquiète de nouvelles coupes budgétaires et du sort des infrastructures des parcs, «laissées à elles-mêmes».

Pour faire ses frais, l’Agence continue de couper dans ses programmes aux visiteurs et ses horaires d’ouverture, et multiplie les projets commerciaux dans les parcs.

Cet été, il aura fallu une lettre ouverte de scientifiques anciens gestionnaires de Parcs Canada à la ministre Aglukkaq, ainsi qu’une protestation massive, pour que l’agence abandonne l’idée d’autoriser la construction d’un hôtel au lac Maligne, dans le Parc national de Jasper — même si ses propres règlements l’interdisent.

Parcs Canada a cependant permis au promoteur d’installer des tentes à cet endroit plutôt qu’un hôtel de 66 chambres, ce que la Société pour la nature et les parcs du Canada (vous pourrez lire ici le rapport sur l’état des parcs canadiens, réalisé tous les ans par cet organisme chien de garde du patrimoine naturel) a entrepris de contester devant les tribunaux.

En 2012, Parcs Canada a versé près de 100 000 dollars au réseau CBC pour mettre sur pied un site Internet sur l’expédition Franklin et organiser un reportage sur place.

Je devrais me réjouir de l’aboutissement de cette grande aventure scientifique et de sa couverture médiatique abondante.

Malheureusement, elle risque fort de passer à l’histoire du Canada comme un simple épiphénomène dans le grand naufrage de la protection du patrimoine historique et naturel du pays.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

3 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Vous voulez rire, n’est-ce pas quand vous dites que vous devriez vous réjouir avec le PM Harper de la découverte de ce navire… En réalité c’est l’épique fin d’un échec retentissant des Britanniques pour trouver le passage du Nord-Ouest que les Inuits connaissaient très bien. La puissance coloniale britannique puis canadienne n’en a que pour l’échec de Franklin mais on oublie un peu trop facilement que les Inuits vivent dans cette région depuis des millénaires et que si ces Européens avaient contacté et suivi les conseils des gens de la place une telle tragédie aurait été évitée. Cette histoire est vue dans la lorgnette du colonisateur européen, pas de celle de ceux qui en ont été les témoins indirects, les Inuits. Par contre, cette découverte est significative pour une bonne raison: elle confirme entièrement la tradition orale des Inuits qui en ont été témoins et qui en ont raconté l’histoire au cours des générations. Si les soit-disant scientifiques avaient suivi les indications fournies par les Inuits, ils auraient trouvé ce bateau bien avant…

Pour ce qui est de Parcs Canada, vous avez entièrement raison – c’est désolant de voir qu’on émascule les parcs fédéraux d’une part en les privant de la science et d’autre part on finance une expédition somme toute passablement inutile! S’il y a une chose qui en a valu la peine, c’est l’effet boomerang de cette découverte sur le gouvernement Harper: la preuve orale des peuples autochtones. Les tribunaux avaient déjà indiqué qu’ils devaient tenir compte de la preuve fournie par la tradition orale des peuples autochtones et cette « découverte » confirme la validité de cette preuve au centuple et mine la position juridique du fédéral qui a toujours prétendu que les tribunaux ne devraient jamais se fier aux « histoires » racontées par les aînés autochtones et transmises de générations en générations.

Excellente analyse de la débâcle de Parcs Canada et du détournement de plusieurs de ses missions, comme cela est le cas pour bien d’autres ministères fédéraux. Ces annonces sont de la poudre aux yeux pour camoufler le pire, la perte irrévocable, dans l’indifférence presque générale, de l’expertise scientifique du gouvernement canadien… Malgré la lassitude, il est important de le rappeler dès que l’occasion se présente.

Pourquoi la science, puisqu’on a la Bible? Pourquoi l’archéologie, puisqu’on peut réécrire l’Histoire à sa guise?