Frousse au pays du grizzli

La Colombie-Britannique en compte 16 000. Et le parc provincial Tweedsmuir est un endroit couru pour l’observation de ces mystérieux plantigrades. Au mépris, parfois, de certaines règles de sécurité…

Photo : iStockphoto
Photo : iStockphoto

L’imposante masse brune se laisse dériver lentement, jusqu’au centre de la rivière argentée, puis s’immobilise, prenant pied sur ses pattes arrière. Un grizzli : 300 kilos de muscles prêts à bondir. D’un coup de patte vif, il pêche un saumon et entame son festin.

Plus haut, figés sur la rive boueuse, retenant notre souffle, mes deux compagnons d’aventure et moi l’observons, appareil photo au poing. Il est si près que nous l’entendons respirer bruyamment et déchiqueter son poisson avec un plaisir évident. Il lève ensuite la tête, nous toise et semble nous saluer avant de laisser le courant de la rivière Atnarko l’emporter de nouveau. Un soupir nous échappe. « Vous auriez pu constituer un délicieux repas », lance notre guide, Shannon Ellis, la jeune vingtaine, qui est restée en retrait. Avec sa chic veste de sport, ses lunettes de soleil et ses ongles rouges parfaitement manucurés, elle n’a pas l’allure typique d’une guide naturaliste. « N’oubliez pas qu’un ours peut filer aussi vite qu’un cheval », ajoute-t-elle, un soupçon de reproche dans la voix.

Voilà quatre heures que nous traquons le grizzli en sa compagnie dans le majestueux parc provincial Tweedsmuir, près du village de Bella Coola, à 16 heures de route au nord de Vancouver, là où l’explorateur Alexander Mackenzie avait conclu sa traversée du continent nord-américain, en 1792. Notre « butin » : quatre grizzlis. Arrivés par avion de Vancouver, Bob et Shawn Murphy, un couple de jeunes retraités, ont payé des milliers de dollars pour ce voyage au cœur de la forêt du Grand Ours, l’une des dernières grandes forêts pluviales tempérées de la planète. « J’ai toujours été fasciné par les grizzlis, dit Bob Murphy, ancien officier de l’armée canadienne. Contrairement aux ours noirs, ils se tiennent loin des humains ; ils sont gros, dangereux, mystérieux… »

L’an dernier, la Colombie-Britannique a recensé 16 000 grizzlis. De la fin août à la mi-octobre, ils descendent des montagnes pour profiter des bancs de saumons sauvages du Pacifique venus frayer dans les rivières. Ils mangent alors de 35 à 40 kilos de nourriture par jour, emmagasinant des réserves de graisse avant les longs mois d’hiver ! Le reste de l’année, ils se gavent d’une multitude de fruits, de feuilles, de racines, et ne dédaignent pas non plus la viande (ils chassent parfois l’orignal ou le cerf).

La fascination pour ces mammifères géants a donné du mordant à l’industrie écotouristique de la Colombie-Britannique ces dernières années. Des dizaines de promoteurs (guides, pourvoiries, hôtels, lodges de luxe, etc.) de partout dans la province courtisent les touristes fortunés et avides de sensations fortes. La municipalité de Bella Coola ne fait pas exception. « C’est une bonne nouvelle pour notre économie, mais ça pose un sérieux problème de sécurité », dit Eva Smith, guide bénévole au parc provincial Tweedsmuir que nous avons rencontrée près d’une section de la rivière Atnarko. La veille, au même endroit, des touristes et des photographes se sont dangereusement approchés des ours, encerclant deux bêtes. « Les gens ne respectent pas les consignes de sécurité, n’évitent pas le contact direct avec les yeux, ne fuient pas dès que possible… Et il n’y a qu’un garde forestier pour patrouiller dans les 9 810 km2 du parc Tweedsmuir, déplore Eva Smith. Va-t-on attendre qu’il y ait des morts avant d’ajouter du personnel ? » Encore l’an dernier, à Bella Coola, un homme a survécu de justesse à une attaque en faisant le mort.

Quoi qu’elles fassent, les autorités du parc Tweedsmuir ne pourront pas éradiquer entièrement le danger. Les habitants de Bella Coola le savent : là où il y a des grizzlis, il y aura toujours un risque pour les humains. Fille d’un des guides les plus respectés de la région, Shannon Ellis n’a jamais eu peur des ours. Pourtant, quand elle part en randonnée dans les montagnes environnantes, elle emporte toujours sa carabine. On n’est jamais trop prudent.

Sur le chemin du retour, notre guide aperçoit au loin une femelle grizzli et son petit dans une rivière qui longe la route. Elle gare son véhicule et nous laisse nous approcher d’eux. Oubliant aussitôt les consignes, Bob et moi quittons la chaussée pour nous diriger lentement vers la rivière, séparée de la route par un bosquet. Après tout, les ours sont encore à des dizaines de mètres de nous, et ils sont si beaux… Puis, nous les perdons de vue. Nous sommes soudain envahis par le doute. Et si les grizzlis avaient traversé de ce côté-ci de la rivière ? Et si nous nous retrouvions face à face avec une maman ourse en colère ?

En cas d’attaque, inutile de courir, nous avait-on dit. Mieux vaut faire le mort, face contre terre, les mains derrière la tête. Pendant que nous retraitons anxieusement vers la camionnette, Bob me rassure. « Si l’ours attaque, il suffit de courir plus vite que la personne qui t’accompagne… »

Moins de saumons, moins d’ours ?

Cet automne, des guides ont constaté une diminution importante du nombre de grizzlis dans les rivières. Le président du groupe écologiste Pacific Wild, Ian McAllister, craint que l’effondrement des stocks de saumon kéta, une espèce de grande taille particulièrement prisée des grizzlis, n’ait entraîné la mort de nombreux ours. Cette nouvelle a fait grand bruit en Colombie-Britannique, déjà touchée par une crise sans précédent dans l’industrie de la pêche au saumon : 10 des 12 millions de sockeyes attendus pour la période de frai l’été dernier dans la rivière Fraser, dans le sud de la province, n’étaient pas au rendez-vous.

Le gouvernement a entrepris une étude. En attendant les résultats, des groupes environnementalistes et l’industrie de l’observation des ours réclament l’interdiction de la chasse au grizzli. « Un chasseur ne tire qu’une fois sur un grizzli, tandis que les touristes peuvent mitrailler des milliers de fois la même bête avec leur appareil photo », dit Kathy Wyatt, de la Commercial Bear Viewing Association.

Laisser un commentaire