Fumée : comment bien se protéger ? 

La fumée des feux de forêt a de quoi inquiéter : on sait qu’elle est très toxique et qu’elle peut même tuer. Jusqu’où faut-il aller pour s’en protéger ? Les réponses de la chef du bureau science et santé de L’actualité.

Graham Hughes / La Presse Canadienne

Les feux de forêt plongent le Québec dans une situation de crise qui, à bien des égards, ressemble à ce qu’on a vécu avec la COVID. On surveille chaque jour les chiffres clés, on parle de rester confinés, de masques, de purificateurs d’air, de personnes vulnérables… Face à cela, certains haussent les épaules et décident de vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, alors que d’autres sont angoissés par cette pollution qui donne en outre des airs de fin du monde au paysage noyé dans la brume jaunâtre. Voici ce qu’il faut savoir, selon de nombreux experts, dont la Dre Isabelle Goupil-Sormany, experte en impacts de la pollution de l’air à l’Institut national de santé publique du Québec, pour réagir au mieux.

Quels sont les symptômes à surveiller ?

Les yeux qui piquent, les sinus irrités, un mal de gorge, un mal de tête ou une toux légère sont des signes que vous devriez essayer de limiter votre exposition, car votre corps réagit au smog.

Un essoufflement qui perdure, une respiration sifflante, une grosse toux, des étourdissements, une douleur dans la poitrine ou des palpitations nécessitent un avis médical, voire une consultation aux urgences, selon leur ampleur et votre état de santé préalable.

Qui est particulièrement vulnérable à la fumée ?

« On sait que les personnes qui ont déjà une maladie cardiorespiratoire sont à risque lors d’un épisode de smog, et encore plus si c’est couplé à un épisode de chaleur », répond la Dre Isabelle Goupil-Sormany. Si vous avez une maladie comme de l’asthme ou une bronchite chronique, votre plan de traitement inclut en principe des informations sur ce que vous devez faire quand la qualité de l’air se dégrade. Il se peut, par exemple, que vous deviez augmenter temporairement vos doses de médicaments. Le professionnel de la santé qui vous suit, un pharmacien ou le 811 devraient pouvoir vous conseiller à ce chapitre. Les personnes âgées et les très jeunes enfants, même en bonne santé, sont aussi plus vulnérables à la pollution de l’air, ainsi que les femmes enceintes.

Pourquoi faut-il limiter son activité physique ? 

Quand on s’active, le corps a besoin de plus d’oxygène et le rythme de la respiration s’accélère, ce qui fait qu’on absorbe beaucoup plus de polluants qu’au repos. Dès que le cœur bat plus vite et que la respiration s’accélère, on augmente son risque. Les coureurs, cyclistes et autres personnes qui s’entraînent à l’extérieur auront donc intérêt à s’abstenir lors des pics de pollution, ou à se replier sur des entraînements à l’intérieur. En temps normal, l’air est moins pollué dans les parcs que dans les rues, mais la quantité de particules fines en suspension qu’amène la fumée des feux est telle que cela ne change pas grand-chose dans ce cas. 

Faut-il rester à l’intérieur ? 

Comme la fumée vient de l’extérieur, on diminue logiquement son exposition en demeurant à l’intérieur, mais la différence dépend des caractéristiques du bâtiment. Si votre vieille maison est un vrai courant d’air, les particules y entreront facilement. Si vous avez un échangeur d’air, le mettre en mode « recirculation » évitera d’augmenter le taux de particules à l’intérieur. Selon certains chercheurs, un des bénéfices principaux de rester à l’intérieur lors d’un pic de pollution, même dans une maison pleine de trous, tient au fait qu’on y est moins actif physiquement que dehors.

Évidemment, fermer les fenêtres limite aussi l’entrée des particules. « Cependant, il faut être conscient que la chaleur élevée est plus dommageable que la pollution », prévient Isabelle Goupil-Sormany. Si vous avez trop chaud, pollution ou pas, ouvrez les fenêtres en l’absence de climatisation. Bon à savoir également : les sources de pollution sont nombreuses aussi à l’intérieur, ce qui fait que rester encabané dans un air clos est loin d’être idéal. Entre deux pics de pollution, ouvrez donc grand les fenêtres ou redémarrez l’échangeur d’air. 

Faut-il un purificateur d’air ? 

Les appareils munis de filtres HEPA sont très efficaces pour diminuer la concentration de particules fines dans l’air, à condition qu’ils soient utilisés selon les indications des fabricants, qui spécifient les dimensions de la pièce pour lesquelles ils sont conçus. Les purificateurs d’air, recommandés pour aider les personnes vulnérables à se protéger de la fumée, sont encore plus bénéfiques quand on les place dans un endroit où on passe du temps et qu’on peut garder clos, par exemple la chambre à coucher — à condition de pouvoir y maintenir une température confortable. Un seul petit purificateur d’air dans une maison à aire ouverte est très peu utile. 

Dans tous les cas, il faut aussi veiller à sa santé mentale. Même avec un purificateur d’air, si rester à l’intérieur vous rend anxieux ou vous déprime, sortez en optant pour une activité adaptée à votre état de santé.

Faut-il un masque ?

La fumée produite par les incendies de forêt contient tout un cocktail de gaz, comme de l’ozone, et de particules solides, comme les PM2,5. Dans ce cocktail, les PM2,5, qui ne sentent rien, sont l’élément le plus dangereux pour la santé, parce qu’il y en a beaucoup et parce qu’elles entrent profondément dans les poumons, jusque dans les alvéoles où se déroulent les échanges gazeux avec le sang. Les masques en tissu et les masques médicaux ne bloquent pas les particules PM2,5 ni les gaz, donc ils sont inutiles. Les masques N95 sont connus pour filtrer ces particules, mais le débat perdure sur leur degré d’efficacité quand ils sont portés sans avoir été ajustés par des professionnels. Par ailleurs, ils ne retiennent pas les gaz contenus dans la fumée (comme l’ozone), qui sont cependant un moindre mal en comparaison avec les effets délétères des énormes quantités de PM2,5. Un N95 même mal ajusté est sans doute plus efficace contre la fumée que pas de masque du tout. Les personnes vulnérables qui doivent s’exposer au smog auraient intérêt à se renseigner auprès des autorités de santé publique de leur région, car certaines ont amorcé la distribution de N95 à leur intention.

Étant donné que ce n’est pas une solution magique et qu’il y a un coût financier et environnemental à l’utilisation de ces masques, ils devraient être réservés aux situations où ils peuvent avoir un effet réel. Si vous n’êtes pas vulnérable et que vous ne vous sentez pas mal à cause du smog, vous pouvez sans doute vous en passer tant que le nombre de jours de smog reste limité, et encore plus si vous allez dehors pour peu de temps. « Ça ne vaut vraiment pas la peine dans ce cas », estime Isabelle Goupil-Sormany. Si vous êtes une personne âgée à la retraite et que vous voulez faire une petite marche alors qu’on annonce un jour de smog, vous pourriez probablement juste éviter de sortir ce jour-là. Par contre, un N95 pourrait s’avérer utile pour une personne vulnérable qui travaille dehors à longueur de journée, comme un signaleur routier qui a de l’asthme.

Pourquoi faut-il suivre les recommandations des autorités de santé publique ?

Les conditions actuelles et futures sont prises en compte par les directions régionales de santé publique, qui évaluent le risque pour leur population en fonction de ses caractéristiques et de la disponibilité des services de santé. « Regardez ce qui est conseillé dans votre région », dit Isabelle Goupil-Sormany, qui invite à se méfier des comparaisons. Dans une ville comme Chibougamau, par exemple, où la qualité de l’air est plus souvent mauvaise en ce moment qu’à Montréal, les consignes pourraient être moins strictes, parce que limiter les activités aura de plus grandes conséquences sur la vie sociale et sur le moral de la population. De plus, les hôpitaux ont la capacité de bien s’occuper des quelques habitants souffrant de maladies chroniques cardiorespiratoires. Alors qu’à Montréal, le petit nombre de journées de smog pourrait inciter à se montrer d’autant plus prudent ces jours-là que le bassin de population est énorme, que les urgences sont déjà pleines, que la proportion de personnes vulnérables est plus élevée et que les nombreux îlots de chaleur rendent la situation encore plus périlleuse. 

Comment bien surveiller la qualité de l’air ? 

La fumée des feux peut provoquer une hausse énorme et rapide de la pollution là où passe le panache. Les conditions peuvent donc varier du tout au tout en quelques heures ou à quelques kilomètres près, d’où l’importance de bien s’informer.

Le Réseau de surveillance de la qualité de l’air du Québec produit des données sur la qualité de l’air ambiant à partir d’une soixantaine de stations réparties sur le territoire québécois, dont 11 sont gérées par la Ville de Montréal. Les autres sont sous la responsabilité du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Pour connaître les conditions actuelles, il faut se référer à l’indice de la qualité de l’air (IQA), calculé chaque heure à partir des données sur cinq polluants (dont les PM2,5 et l’ozone) et divisé selon ce que l’on sait des impacts sur la santé de la population des degrés de pollution. On distingue trois niveaux : bon (de 0 à 25), acceptable (de 26 à 50) et mauvais (51 et plus). Cet indice est affiché en temps réel sur le site du Ministère. On peut aussi le suivre sur le site international IQAir ou sur MétéoMédia.

Les prévisions de la qualité de l’air sont produites deux fois par jour par Environnement Canada. Le programme Info-Smog donne des prévisions suivant trois niveaux : bon, acceptable et mauvais. Des alertes sont émises quand un épisode de smog est en vue. Pour certaines régions, Environnement Canada calcule aussi une cote air santé un peu sur le même modèle que l’indice de la qualité de l’air du Québec, sauf qu’il s’agit de prévisions plutôt que de la situation actuelle.

Le ministère fédéral prévoit le trajet des panaches de fumée des feux de forêt avec le système FireWork, qui produit deux fois par jour des cartes de prévisions, qu’on peut consulter par curiosité.

À quel point la fumée est-elle dangereuse ?

La pollution de l’air est une des principales causes de mortalité dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé estime qu’elle a provoqué 4,2 millions de décès prématurés en 2019, dont 89 % se sont produits dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, surtout en Asie et en Afrique. Santé Canada évalue que la pollution atmosphérique contribue chaque année à 15 300 décès prématurés au Canada, dont 4 000 au Québec. Et pourtant, le Canada est un des pays où on respire le mieux dans le monde.

On sait qu’à court terme, un épisode de smog entraîne une augmentation de la mortalité et des consultations aux urgences chez les personnes qui souffrent déjà d’asthme, d’une maladie pulmonaire obstructive chronique ou d’insuffisance cardiaque, entre autres. Des études ont aussi montré que les infarctus et accidents vasculaires cérébraux sont plus nombreux les jours où les taux de PM2,5 sont très élevés. 

À long terme, respirer un air très pollué augmente le risque d’être atteint de maladies cardiovasculaires et respiratoires, y compris le cancer du poumon. De plus en plus d’études laissent aussi penser qu’une exposition répétée et prolongée favoriserait l’hypertension et même le diabète de type 2. Par contre, on ne sait pas à quel point un pic de pollution peut rendre malades des gens qui ne sont pas déjà vulnérables. 

Sur le plan individuel, il faut donc écouter son corps, savoir ce qui augmente ou diminue les risques et se tenir informé pour prendre les meilleures décisions.

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