La petite urgence #5: Le glou-glou.

Une patiente m’explique tard un soir, me fixant intensément et choisissant chacun de ses mots, que depuis longtemps, ça lui fait glou-glou dans la région du coeur, c’est à dire à gauche. Après avoir posé plusieurs questions, je l’examine consciencieusement.

Or, tout est normal et elle n’a aucun autre symptôme. L’électrocardiogramme ne révèle rien de plus, ni les prises de sang. Et malgré le temps raisonnable que j’y consacre (nous sommes tout de même à l’urgence), je ne trouve pas d’explication pour ce glou-glou.

Ce qui lui déplaît.

Pendant un moment de silence réprobateur, j’en profite pour lui rappeler que le coeur est plutôt au centre, bien protégé par le sternum, et non à gauche, comme on le pense assez souvent. Mais elle n’est visiblement pas très intéressée par l’anatomie.

Je lui demande alors ce qui l’inquiète vraiment. « Rien, dit-elle. Absolument rien. Mais je veux savoir d’où vient ce glou-glou. »

Il faut en convenir, nous étions dans une sorte de cul-de-sac thérapeutique. À 23h54, ce n’est jamais souhaitable.

Je lui suggère alors de revenir si les symptômes empirent. Le temps donnera peut-être la réponse ou, qui sait, peut-être que le problème se règlera de lui-même?

J’ajoute avec humilité qu’on touche parfois aux limites de la médecine.

La patiente quitte l’urgence sans me remercier. Je pense même qu’elle a jeté sa jaquette par terre.

*

Il est difficile d’admettre pour un médecin de n’avoir pas de vrai diagnostic à proposer. L’absence d’une explication plausible constitue également une source d’inquiétude pour le patient. Certains d’entre nous compensent parfois avec une explication qui donne le change, sinon bonne conscience.

N’allez pas croire que je n’aime pas soigner les anxieux. C’est un grand défi. Surtout quand ils nient leur anxiété, les plus difficiles.

Certes, ce n’est pas toujours évident de distinguer le « vrai » malade de l’inquiet (je sais, l’anxiété est aussi une maladie). Mais c’est le lot quotidien du médecin d’urgence.

Une fois éliminés les problèmes graves, la clef, c’est de tenter de découvrir la vraie raison de la consultation, même si le problème apparaît bénin.

Généralement, si on cherche bien, on trouve. Et bien souvent, l’explication d’un symptôme curieux, notamment quand ça touche le coeur, c’est la peur.

La peur de mourir. Rien de moins. Le cœur qui ne repartira pas.

Après avoir identifié l’origine de l’inquiétude, c’est souvent plus facile de calmer l’angoisse. Mais pas toujours.

Au fait, je ne reproche jamais à un anxieux de consulter à l’urgence, même si a posteriori ce n’était pas tout à fait la bonne place. La crainte est toujours réelle. Par ailleurs, mieux vaut être venu pour rien… que le contraire.

Et pour ce qui est de cette histoire de glou-glou, je m’en suis remis. On ne peut pas réussir à tous les coups.



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