Grande séduction en Outaouais

Tristes champions des listes d’attente et des urgences engorgées l’an dernier, les hôpitaux de Hull et de Gatineau ont repris des couleurs depuis. Radiographie d’un traitement prometteur.

Dès son arrivée au bureau, le matin, André O. Rodier, directeur général du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Gatineau, parcourt les quotidiens de la région. Les deux hôpitaux du CSSS font la manchette pour ainsi dire chaque semaine depuis presque un an… « Le palmarès de L’actualité a été ma première crise médiatique à gérer », dit le gestionnaire de 55 ans, en poste depuis un an.

L’Hôpital de Hull et celui de Gatineau ont terminé tout à la fin de la liste du Bilan de santé des hôpitaux de L’actualité (1er avril 2007), qui mesurait l’accessibilité aux soins. La durée moyenne du séjour sur civière aux urgences y était respectivement de 18 et de 27 heures, et plus du tiers des patients avaient attendu plus de six mois pour une opération non urgente.

Aujourd’hui, la situation s’est un peu améliorée. Le ministère de la Santé assure que le déficit sera épongé d’ici le 31 mars 2008. D’avril 2007 à janvier 2008, personne n’a dû patienter plus de six mois pour une opération de la hanche, du genou ou de la cataracte. Mais dans les urgences, le séjour sur civière est toujours aussi long.

À la fin de l’été 2007, deux urgentologues de Hull ont démissionné. Trois mois plus tard, c’était au tour du chef du Service d’obstétrique-gynécologie de Gatineau — il continue cependant de traiter des patientes. Surmenés, trois de ses collègues ont menacé de quitter le navire. Et en janvier, des infirmières de Hull ont fait un sit-in à la cafétéria, refusant de faire leur quart de travail avec un personnel réduit…

En Outaouais, la pénurie de main-d’œuvre dans le système de santé est criante. En juin dernier, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a d’ailleurs reconnu le « statut particulier » de la région et lui a accordé 20 millions de dollars, entre autres pour recruter du personnel. Les établissements doivent en effet y ferrailler contre ceux d’Ottawa, où une infirmière gagne environ 5 000 dollars de plus par an qu’au Québec. Et la concurrence sera plus grande encore lorsque, en 2009, l’hôpital universitaire francophone Montfort, à Ottawa, aura doublé sa superficie et embauché 700 nouveaux employés.

André O. Rodier, lui, a fait le chemin inverse : il vient de l’Hôpital général de Hawkesbury, près d’Ottawa. « Ce qui m’a attiré ici, dit-il, c’est le défi. » Et c’en est tout un ! Avec ses quelque 5 000 employés et médecins, le CSSS de Gatineau (deux hôpitaux, trois CLSC, quatre CHSLD et une maison de naissance) est le deuxième employeur en importance dans l’Outaouais, après l’administration fédérale.

« Notre CSSS est un gros bateau », explique le capitaine Rodier, un grand costaud à la barbichette blanche. « Le bateau n’est ni en train de couler ni à la dérive. Il entreprend un virage dans la bonne direction. » Changer de cap prendra encore un an, prévient-il de sa voix calme comme une mer d’huile.

L’opération « grande séduction » va bon train. En janvier dernier, le CSSS a invité 10 étudiantes en soins infirmiers du Saguenay à visiter ses établissements — et la région — durant une fin de semaine. « Neuf ont confirmé qu’elles viendraient travailler chez nous ! » dit Johanne Robertson, directrice des ressources humaines. Elles ont de bonnes chances d’avoir alors un mentor, une infirmière expérimentée qui les soutiendra.

Depuis l’automne, l’Agence de la santé et des services sociaux de l’Outaouais offre un « cadeau de bienvenue » : 3 000 dollars aux diplômés qui arrivent d’une autre région. Les spécialistes (tels que les gynécologues obstétriciens, la priorité), eux, reçoivent 20 000 dollars par année, pendant trois ans.

On mise également sur la formation. L’Agence a lancé cet automne, en collaboration notamment avec Emploi-Québec, un programme destiné aux infirmières auxiliaires qui voudraient devenir infirmières : pendant leurs études, elles reçoivent une rémunération hebdomadaire équivalente à 25 heures de travail.

Recruter, c’est bien. Mais encore faut-il garder la main-d’œuvre embauchée, fait remarquer Micheline Blais, infirmière de 58 ans en retraite progressive. « On est à bout de souffle », dit cette belle grande femme, attablée à la cafétéria. Il y a un an et demi encore, elle faisait régulièrement des heures supplémentaires à la salle d’opération. Maintenant, elle rencontre les patients pour les préparer à l’intervention. « Le plus beau poste de ma carrière », dit-elle avec une brève étincelle dans ses yeux pâles fatigués.

D’avril à décembre 2007, le CSSS de Gatineau a embauché 86 infirmières. Mais 85 autres sont parties, certaines pour la retraite, d’autres pour un nouvel emploi…

En février dernier, la direction a organisé, avec les syndicats, un « forum de mobilisation ». Une centaine d’employés ont causé de sources d’irritation au travail et de pistes de solution. Malgré tout, Élizabeth Leduc, 54 ans, présidente du syndicat des infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes du CSSS, peine à cacher son scepticisme. Depuis 2000, la direction a changé cinq fois. « M. Rodier a de bonnes intentions, dit-elle, les yeux baissés. Il est à l’écoute des gens. Peut-être que cette fois, cela va fonctionner… »

Pour encourager les troupes, des primes (de 10 %) ont été offertes aux infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes affectés aux urgences et aux soins intensifs. Même chose pour ceux qui travaillent le soir et la nuit (12 % plutôt que 4 %). Il est également possible de travailler 12 heures par jour à un salaire supérieur (de 7 %).

« Ce dont on a besoin, ce ne sont pas des primes, mais des gens », dit calmement Patrice Tremblay, infirmier de 28 ans, qui travaille à l’Hôpital de Hull depuis 2003. En mai, il a marché avec 800 autres personnes dans les rues de Gatineau à l’invitation d’Outaouais à l’urgence, phase 2, coalition formée de représentants du public, d’organismes communautaires et de professionnels de la santé. Au début des années 1970, celle-ci a contribué à l’obtention d’équipement médical pour l’Outaouais. Relancée en 2007 (d’où le « phase 2 »), elle dénonce le sous-financement de la région par rapport à d’autres, comme le Saguenay. Elle réclame de Québec 150 millions de dollars de plus par an. Quelque 40 000 personnes ont jusqu’à présent signé sa pétition.

Afin de pallier la pénurie, la coalition propose aussi de mettre sur pied un centre de formation, affilié à l’Université McGill, qui formerait, en français et sur place, en Outaouais, des professionnels de la santé (ergothérapeutes, médecins, nutritionnistes, etc.). « La population augmente très rapidement en Outaouais », dit le Dr Gilles Aubé, urgentologue à l’Hôpital de Hull — notamment en raison du taux de natalité plus élevé que la moyenne québécoise. Le Dr Aubé soutient que la région n’a que 1,5 lit de soins de courte durée pour 1 000 habitants, contre 2 pour 1 000 en moyenne au Québec. « Il manque 220 lits, dit-il. C’est un hôpital au grand complet ! »

La répartition des ressources est équitable, rétorque le ministère de la Santé. Le budget est attribué en fonction du nombre d’habitants, mais aussi de l’âge de la population — les besoins de soins augmentent avec le vieillissement. Or, on compte plus de jeunes en Outaouais qu’ailleurs au Québec. De plus, Québec consacre 50 millions de dollars par an au paiement de soins que les Outaouais ont reçus en Ontario.

« Les établissements d’Ottawa sont de moins en moins enclins à accueillir les Québécois, dit le Dr Guy Morissette, PDG de l’Agence de la santé et des services sociaux. Ils doivent servir leur propre population. » Pour rapatrier ses malades, Québec investit notamment dans les infrastructures. Ainsi, les urgences seront prochainement rénovées. À Hull, le coup d’envoi des travaux devrait être donné cet été.

Sur le terrain, deux médecins ont récemment été mandatés pour trouver des solutions à l’engorgement des urgences. Leur première proposition ? Transférer rapidement les patients sur civière vers les étages, même si tous les lits y sont occupés. Selon eux, le fardeau des urgences doit être partagé. Déjà, des voix s’élèvent contre cette idée.

Du temps. C’est ce que demande André O. Rodier à son personnel. « On sait que les gens travaillent très fort et vivent une situation difficile. Les employés et les patients commenceront à voir l’effet des mesures en 2008. » Et en 2009, le bateau prendra sa vitesse de croisière…

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