Il y a toujours quelqu’un qui a peur

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Je suis un tueur masqué. J’ai les cheveux longs et sales. Vêtu de noir des pieds à la tête, je porte de lourdes chaines.

Je serre mon couteau. Je fixe, immobile, ceux qui osent approcher. Les enfants frissonnent, se serrent les uns contre les autres, essaient de rire un peu. Ils poussent un cri nerveux si je bouge. Ils pleurent. Alors les mères m’injurient, je reste de glace. J’ai l’habitude.

Les hommes n’ont pas peur. Ou bien ils le cachent. Mais ils deviennent agressifs quand j’approche. Faut se méfier, il ne s’agit pas de recevoir une baffe.

Bien des adolescents ne supportent pas. Et quelques femmes adultes.

Il y a toujours quelqu’un qui a peur.

On peut le repérer dans la foule. Ça se cache de biais, regarde ailleurs, reste en retrait, tire sur la manche des autres pour s’en aller. Avec un peu d’entraînement, la peur est facile à déceler.

Je les vois tous, alors que personne ne voit mes yeux. Ceux du masque sont blancs et exorbités.

C’est par les yeux que le courant passe.

Parce qu’à un moment donné, la personne en face comprend que je la fixe. Elle a beau se cacher, le contact se fait.

C’est là que le bal commence.

Alors j’avance. Imperceptiblement, d’abord. Mais la personne le sait. Elle recule un peu, tire sur la manche de l’autre, veut s’en aller.

Je marche. La personne regarde ailleurs, rit nerveusement, recule, s’enfarge un peu, s’éloigne. J’accélère, le corps par ailleurs immobile. Au milieu du vacarme et de la boucane crachée partout autour. Ça va vraiment mal.

Elle se met à marcher dans l’autre direction. Je presse le pas. Elle se met à courir. Je la suis. De plus en plus vite. Je bouscule au passage les gens dans la foule. Personne ne réagit.

Puis elle s’enfuit en courant. Là, elle est rendue trop loin.

J’arrête ma course, jette un dernier regard, puis m’en retourne lentement, jusqu’au milieu du stationnement, où je vais de nouveau scruter les gens inquiets, qui me dévisagent de loin. À la recherche d’un autre regard incertain.

*

Que voulez-vous, je suis un enfant le soir du 31 octobre. Il faut bien se laisser aller de temps en temps. Juste un soir par année.

Mais pas cette année, je ne suis pas dispo. Alors je ne fais rien, rien du tout. Pas possible d’y aller juste à moitié. À l’an prochain, plutôt.

J’aime la peur. Non! Pas vrai. Même pas amateur de films d’horreur. Ça m’écœure plus qu’autre chose. Mais c’est vrai que je suis un fan de l’Halloween, la fête qui m’amuse vraiment le plus. Et de loin. Une vraie passion. Mon côté un peu délinquant.

Ce n’est pas la fête des bonbons ni celle des déguisements, ni celle des beaux décors ou des enfants : c’est la fête de la peur, tout simplement. Je m’y adonne avec passion depuis une bonne quinzaine d’années. C’est mon truc. J’ai parfois un peu d’aide, mais c’est surtout moi qui transforme, au grand désespoir de ma femme souvent, mon stationnement en lieu capable de susciter l’angoisse et la peur. Ce n’est pas beau, c’est juste effrayant.

Tout y passe. Notamment mes voitures, qui vieillissent parfois beaucoup à chaque coup. Généralement, je simule un accident : une voiture à moitié juchée sur une petite butte, une roue enlevée, un tronc d’arbre sur le toit, quelques cadavres dessous ou au-dessus. Du sang. Enfin, du ketchup. Abondamment. Des têtes de mort, des rats, des toiles d’araignée, des membres.

Mais surtout, sinon ça ne marche pas : du son et de la lumière qui permettent l’immersion totale. Parce qu’il faut que le cerveau y croie pour que la peur s’installe. La meilleure recette, c’est de plonger les gens dans une sorte de cinéma.

Alors ça prend des sons atroces. Ma bande sonore fait deux heures. Plusieurs jours de travail pour combiner ces milliers de sons horribles tirés de quelques CD d’effets spéciaux hollywoodiens. Crachés par mes deux amplis (de guitare électrique et de basse), ça vous remplit le quartier au complet. Les enfants pleurent, parfois. Souvent. Et des mamans m’engueulent alors : mais elles ne sont pas obligées de pousser leur petit au milieu du décor !

Puis, il y a la lumière : des tas de stroboscopes, mais aussi deux ou trois lampes surpuissantes cachées sous les voitures, qui projettent des ombres partout. Et mon personnage.

*

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J’étais plutôt peureux, jadis. Me semble. Pas quand j’étais tout petit, mais après le déménagement : ma famille s’est retrouvée dans une grande maison et ma chambre était loin de toutes les autres, au bout d’un couloir. J’avais cinq ans.

Maison grande et quelque peu étrange: construite sur le long, et à chaque bout de la maison deux escaliers menaient au sous-sol et en haut. En bas, on plongeait dans un univers de vieilles pierres. 1837. C’est la date de la construction. Une des plus anciennes du coin.

Le sous-sol ne me donnait pas trop confiance. Surtout quand il faisait noir. Tout au fond, sous l’escalier, une ancienne cave à vin sous la galerie maintenant bétonnée. Un vrai capharnaüm, mal éclairé, encombré de vieilles planches. Froid. Lugubre. Et situé directement sous ma chambre. Je n’aurais pas ouvert la porte dans le noir. On ne sait jamais.

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai eu peur, dans ce grand sous-sol. Mais j’adorais monter des coups : me cacher sous le vieil escalier pour surgir dans le noir, attraper la cheville de quelqu’un, me dissimuler sous un des vieux comptoirs en bois massif de l’atelier abandonné. Fermer subitement les lumières et faire des bruits étranges. Bref, des tas de trucs rigolos que tout le monde a faits.

Ah, la peur. Les premiers temps, dans cette nouvelle maison, mon père, qui était plutôt père-poule en fait, s’asseyait dans une chaise et lisait quelque temps, pas très loin de ma chambre. Puis s’en allait. Il s’était éloigné peu à peu. Ce n’était sûrement pas la bonne technique, mais bon. Un soir, il devait lire dans le couloir à quelque distance. Je me suis levé. Mais il n’était pas là. J’ai alors vieilli.

*

Au fait, la peur, ça vient d’où? Apparemment des endroits les plus profonds du cerveau, dans le coin de ce qu’on appelle l’amygdale et autour. De très vieilles structures, qu’on retrouve dans une vaste part du champ animal. La peur est en effet une très vieille émotion. Le cœur qui se met à battre la chamade, la respiration rapide, les sueurs, les pupilles qui se dilatent, l’estomac qui se noue. La peur.

Et parfois, le relâchement des sphincters, ce qu’on appelle vulgairement chier dans ses culottes. Un phénomène réflexe tout à fait banal, ça a failli m’arriver une fois, dans un stage médical. Je vous raconterai un jour. Ou pas.

Mais la peur, c’est la vie. Si nous n’avions pas eu peur, nous ne serions pas là. La peur devant l’ours ou le mammouth qui surgit au détour d’une marche dans la savane. On fige quelques secondes. Puis on sauve sa vie.

charParce que la peur est une émotion de survie. Elle engendre la décharge d’adrénaline et d’autres hormones qui prépare le corps à ce qui va assurer la survie dans l’immédiat : fight or flight, fuir ou se battre. Ce qui n’est guère conseillé contre un mammouth : mieux vaut courir. Dit-on, parce qu’on n’en sait pas grand-chose, en fait. Le plus rapide cent mètres de son histoire.

Cette décharge intense a pour but de faire pomper très rapidement le cœur, qui va devoir fournir à des muscles non préparés une quantité remarquable d’oxygène dans les secondes qui vont suivre, de manière à supporter l’immense effort qui va s’accomplir. Sans cette préparation, on figerait au bout de quelques pas. Ou pire : vu l’appel brutal d’une grande quantité de sang, si la pression ne montait pas tout de suite et si le cœur ne s’accélérait pas, la pression chuterait rapidement, faisant de nous une proie facile pour le tigre qui se pointe. C’est sûrement arrivé souvent, mais ça n’a pas fait des enfants forts.

Cette décharge est si grande, la stimulation cardiaque est si forte et rapide que le cœur peut en souffrir : même sans aucun blocage sous-jacent des vaisseaux coronariens, la demande d’oxygène est trop grande et un certain spasme inhabituel des artères nourricières peut causer un infarctus, et même la mort subite.

C’est très rare, mais ça arrive : on peut mourir de peur. Pour ce qui est des infarctus, j’en ai vus quelques-uns, ils se présentent comme un infarctus classique, causé par un blocage mécanique d’une artère. Mais il n’y a pas de blocage. C’est terrible mais ça porte un joli nom : le Tako tsubo, d’un nom d’un piège à pieuvre japonais dont le cœur prend alors la forme.

Ça, c’est pour les secondes qui suivent l’émotion extrême. Un tout autre genre de problème apparaît quand la peur se prolonge, et devient même chronique. C’est le stress, pas toujours causé par la peur, mais on peut s’imaginer les effets d’une vraie peur qui se maintient dans le temps, comme en zone de guerre par exemple.

Les hormones du stress alors sécrétées de manière continue causent des tas de dommages : hypertension, diabète, troubles circulatoires. Sans compter (ou accompagnant) les problèmes psychologiques graves qui surgissent alors, pouvant mener par exemple facilement au syndrome post-traumatique. La peur, c’est salvateur pour une courte durée. À long terme, c’est une catastrophe.

Au fait, d’autres hormones peuvent lutter contre la peur et le stress. L’ocytocine en est une, dont on a montré les effets antistress. C’est l’hormone de l’attachement, sécrétée par exemple lors de l’allaitement maternel, qui renforce le lien entre la mère et l’enfant. Il semble bien qu’elle diminue l’activité de l’amygdale.

Alors la prochaine fois que vous passerez près de chez moi, pensez fort à votre mère.

Joyeux Halloween!

*

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