Hockey : l’argent du CH et l’odeur de la coupe

Pour le blogueur Alain Vadeboncœur — qui a suivi les séries éliminatoires, comme grand nombre de Québécois —, il est fascinant de constater à quel point les finances et le sport sont imbriqués. «Bienvenue dans le monde du marché des joueurs de hockey», dit-il, revenant sur un article paru dans La Presse au sujet de l’avenir du Canadien.

Boston Vs. Montreal In Eastern Semi-Final Playoff
Photo : Boston Globe via Getty Images

Je suis tombé, lundi matin, sur cet article de La Presse : «Cinq questions sur l’avenir du Canadien». Trois commentateurs chevronnés y répondent à cinq questions cruciales, concernant cinq joueurs — de Budaj à Subban, en passant par Markov, Vanek et Bourque. Un texte fort intéressant, d’ailleurs. C’est tout de même d’actualité, mais on parle de sport ou de finance ?

Je le confesse : je ne m’intéresse pas au hockey en temps «normal». Mais, comme vous, j’ai écouté les séries, et avec toute l’intensité voulue. Un moment père-filles intense, d’ailleurs.

Pour tout dire, j’en ai pratiquement perdu la voix lors du cinquième match contre les Rangers. J’ai ensuite éprouvé quelques secondes de vraie déception à la fin de la troisième période du sixième match. Puis, ce fut presque tout.

En cliquant sur le lien qui menait à ce texte, j’étais tout de même un peu curieux de savoir, moi aussi, quels seraient les défis du club l’an prochain — sans doute ma dernière interrogation avant… les séries de l’an prochain. Si le Canadien y joue, bien entendu.

Bon, je pensais lire à propos des joueurs, de leurs forces et faiblesses, de leurs stratégies — genre : la trappe et autres manœuvres auxquelles je ne comprends pas grand-chose ; voire m’informer, d’un point de vue plus médical, de l’état des hauts et des bas des corps, ou, même, de l’avenir des gardiens.

Mais je ne m’attendais pas à lire cette étude des vraies affaires. Fascinant de voir à quel point les finances et le sport sont imbriqués.

Allons-y question par question, et bienvenue dans le monde du marché des joueurs de hockey, pour ceux qui ne s’y connaissent pas trop… comme moi.

1. «Qu’adviendra-t-il de Peter Budaj ?»

Moi aussi, je trouve que Budaj faisait un peu pitié et qu’il a été beau joueur, félicitant chaque soir Tokarski, qui en mettait plein la vue. Mais j’avoue ne pas y avoir songé d’emblée en termes financiers.

Il s’agissait pourtant de graves questions. Que faire du jeune et du vieux ? Comment l’âge influence-t-il la valeur potentielle du marché ? Un jeune prometteur comme Tokarski peut-il jouer les seconds violons, alors que Price est bien loin de laisser sa place ? Voici ce qu’on en disait :

«Je sonderais d’abord le terrain auprès des autres clubs pour trouver un acheteur pendant que la valeur de Tokarski est à la hausse.»

«S’il n’y a pas d’offre valable, alors Marc Bergevin peut garder Tokarski et reléguer Budaj dans les mineures, ou encore racheter son contrat.»

Bien sûr, on y parlait aussi du bon caractère de Budaj et de son abnégation devant la situation actuelle pas facile, ainsi que du fait qu’il est toujours apprécié des joueurs. Mais je ne sais pas si ces qualités humaines pèsent lourd dans la balance.

2. «Faut-il redonner un contrat à Andrei Markov ?»

À lire cette analyse sur l’avenir de Markov, on comprend qu’on est surtout face à une décision d’affaires difficile. Les prédictions quant au risque, au rendement potentiel et à l’évaluation d’actifs alternatifs sont au cœur des débats.

«Un contrat de trois ans à un salaire semblable à l’actuel, soit 5,75 millions par année, devrait satisfaire tout le monde.»

«La meilleure solution pour le CH serait que Markov accepte un contrat d’un an.»

«Dès l’an prochain, Markov ne vaudra peut-être plus le salaire qu’il gagnait cette année.»

«S’investir au-delà d’une année — deux ans maximum — représente un risque que le Tricolore ne peut pas courir.»

Il y a bien entendu les livres comptables, et ces choses qu’on peut ou non y effacer :

«Il faut rappeler que le prochain contrat de Markov ne pourrait pas être effacé des livres étant donné qu’il sera signé après l’âge de 35 ans.»

«Si le ténébreux Russe veut un contrat de longue durée, s’il s’imagine pouvoir obtenir une entente toute neuve de quatre ans, le Canadien devrait répondre par un gros “non, merci”.»

«Mais un retour de Markov avec un contrat à court terme serait une bonne idée.»

Mais bon, il y a beaucoup d’argent dans le hockey, et mieux vaut voir les joueurs tirer leur épingle du jeu que d’être un peu exploités, comme le furent mes idoles de jeunesse.

Reste que les changements dans l’équilibre des forces du «marché» depuis quelques décennies semblent avoir complètement transformé le langage utilisé.

Je concède qu’on parlait aussi un peu de son genou (à prendre en compte dans l’évaluation actuarielle de son potentiel) et de son caractère sombre.

3. «Faut-il racheter le contrat de Rene Bourque ?»

Tout le monde a aimé la prestation de Rene Bourque en séries. Mais quel est le poids de cette efficience un peu tardive face à la relative déconvenue de sa saison, en regard de sa performance de feu durant les quelques matchs qui comptent vraiment ?

Je n’en sais vraiment rien, mais c’est là un point d’analyse majeur, s’il faut en croire l’article.

«Bourque est encore sous contrat pour un an à 3,3 millions par année, un salaire élevé pour un joueur qui a marqué neuf buts en saison, mais une aubaine pour un attaquant qui a 8 buts en 17 matchs en séries.»

«La décision la plus sage consiste à le garder pour un an et espérer une production à sa dernière année de contrat.»

«Racheter un contrat pour racheter un contrat n’est pas bien constructif.»

Le plafond salarial a du bon, mais l’introduction de ce marché contrôlé fait en sorte qu’il faut soupeser chaque décision d’investissement en regard de son rendement :

«Le Tricolore ne devrait considérer cette possibilité que si cela lui permet de libérer l’argent nécessaire à l’embauche d’un joueur de haut calibre.»

«Si jamais son bon printemps a réveillé l’intérêt d’autres formations, explorer une transaction m’apparaît préférable.»

«C’est certes tentant… mais ça coûterait un peu cher.»

«Racheter le contrat du mystérieux Rene, c’est beaucoup d’argent mort ; quelque 1,6 million de dollars sur la masse salariale pour les deux premières années du rachat, puis quelque 833 333 $ pour les deux suivantes. C’est beaucoup.»

«À moins qu’un autre DG ne fasse une offre au Canadien ?»

Je ne sais pas ce que le Rocket penserait de tout ce beau langage.

4. «P.K. Subban fera-t-il sauter la banque ? Pour combien d’années devrait-il signer ?»

C’est LA question, et une source majeure d’angoisse pour l’amateur.

Bien sûr, quand on occupe le haut du marché comme le formidable P.K. et que les négociations sont ouvertes, l’avenir est assuré. Tant mieux pour lui. Cette fois, les investissements seront ajustés au rendement passé — promesse, en son cas, d’un rendement futur.

Il semble y avoir consensus parmi les chroniqueurs : il faut miser sur P.K., et il faudra y mettre le prix, qui sera salé :

«Cette fois, le Canadien ne pourra pas l’avoir au rabais comme la dernière fois.»

«Il faut lui donner huit ans de contrat à un salaire supérieur à 7 millions, comme les meilleurs de sa profession.»

Mais si le Canadien veut continuer avec lui — le contraire serait surprenant, les amateurs ne le pardonneraient pas à Bergevin —, il va falloir investir beaucoup. Pas juste pour convaincre P.K., mais surtout pour le protéger d’un genre d’offre publique d’achat (OPA) hostile, finalement :

«C’est clair que Subban touchera le magot. Pas seulement parce qu’il est le meilleur défenseur du Canadien. Et pas seulement parce qu’il faut le protéger d’une offre hostile. Il touchera le gros lot parce qu’il a démontré du leadership et un niveau de jeu supérieur au moment où ça comptait le plus.»

«La direction peut lui offrir une prolongation de contrat de huit ans. Je m’attends à la limite en termes d’années… et une moyenne annuelle tout juste sous la barre des 8 millions.»

Ici, les comparables du marché deviennent un élément moteur dans la négociation.

«On parle souvent de Drew Doughty, le défenseur des Kings de Los Angeles qui a accepté un contrat de 8 ans pour 56 millions en 2011.»

«Pour Subban, ça part de là, et ce sera plus que ça, pas mal plus que ça. Au moins 8 millions par année, chuchotait-on il y a quelques mois.»

Ça me fait penser : combien gagnent les médecins ? Mais bon, ça n’a bien entendu pas rapport. D’abord, ce n’est pas un marché. Ensuite, les médecins sont payés par l’État, c’est à dire nous tous. Enfin, les chiffres dont on parle ne tiennent pas compte des innombrables jambons de hockey qui végètent dans les ligues de garage plutôt que de s’être retrouvés sous les feux de la rampe. Je n’ai qu’à rappeler que j’ai moi-même plafonné à Pee-Wee B. OK, je retire la question.

5. «Thomas Vanek négociera-t-il avec le Canadien ? Serait-il un atout pour la prochaine saison ?

Nous sommes en pleine répétition de l’épisode Gomez, version 2. Pour les joueurs qui, comme Vanek, n’offrent pas le rendement attendu, l’avenir est plus incertain. On est actif ou pas, ce qui fait de nous un actif ou pas.

On avait beaucoup misé sur Vanek, qui est plutôt passé à la trappe des rendements décroissants durant les séries. Cela ne suffit pas pour que s’effondre entièrement sa valeur, parce que ça reste un bon joueur, dit-on — mais de toute évidence, les ardeurs sont refroidies du côté de la direction.

«Marc Bergevin devra être prudent dans ses négociations avec Vanek.»

Au fait, prudent, ça veut dire quoi ? Une bagatelle, comme on le voit :

«J’offrirais à Vanek un contrat de cinq ans pour 30 millions, mais je ne participerais pas à une surenchère.»

Ouf ! Mais il y a encore beaucoup d’incertitude, notamment la valeur au marché, qui doit passer par le marché pour être testée, justement :

«Il veut tester sa valeur sur le marché et décider de sa prochaine destination.»

Par contre, on sait où le Canadien pourrait trouver des liquidités :

«Si jamais Brian Gionta revient avec l’équipe, son salaire de 5 millions sera réduit considérablement. Cela donnera une marge de manoeuvre suffisante à Bergevin.»

Il y avait aussi quelques commentaires touchant sa «disparition lors des séries», et les doutes quant à sa capacité réelle de changer les choses pour le Canadien. On peut comprendre qu’il y aura sans doute entente à l’amiable pour mettre fin à cette relation contractuelle infructueuse.

D’analyste de hockey à analyste financier

Signe des temps, les analystes de hockey sont devenus des analystes financiers, soupesant le marché, le risque et le potentiel, comme des actuaires de haut vol. Sans doute n’ont-ils plus le choix : ce genre de pratique est maintenant au cœur de notre sport national.

Il m’avait pourtant semblé que l’aspect business du hockey rebutait les amateurs. Vous vous souvenez, la grève d’il y a deux ans ? Ces «enfants gâtés» de joueurs qu’on dénigrait un peu partout ? On doutait alors du retour des amateurs dans les gradins.

Il faut croire que c’était beaucoup de bruit pour rien et que non seulement le business fonctionne toujours à merveille, mais qu’il a même incorporé le langage et les habitudes du monde des affaires.

Reste à voir si tous ces savants calculs et pronostics financiers sont assez justes pour prédire ce qui compte vraiment, c’est-à-dire une place dans les séries au départ, puis la coupe. Quelqu’un pourrait-t-il en faire la démonstration ? À tout le moins, il faut éviter que le bleu-blanc-rouge ne soit dans le rouge.

Posons autrement la question : est-ce que ça sent davantage la coupe quand on investit de l’argent qui n’a pas d’odeur ?

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, il enseigne l’administration de la santé et participe régulièrement à des recherches sur le système de santé. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter : @Vadeboncoeur_Al.

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Deux petits mots à propos de la comparaison impliquant le salaire des médecins, dont vous dites que ça n’a pas rapport. D’abord, les médecins sont susceptibles de soigner les gens et même de sauver des vies et on ne parle pas de leurs qualités humaines visu-à-vis de leurs nombreux patients ; pas les joueurs de hockey. Alors, par une logique étrange, les joueurs de hockey ont une valeur plus grande. Enfin, il ne faut pas occulter le fait que les joueurs de hockey (tout comme le reste de la hiérarchie sous laquelle ils évoluent) sont payés par les mêmes personnes qui payent les médecins car jusqu’à présent, l’argent ne poussent pas dans les arbres. D’ailleurs, c’est aussi un prérequis (que des gens payent pour) d’une ville souhaitant avoir une franchise.

Et puis, marché, marché, marché, faut pas trop exagérer. Avec la LNH, il y a un paquet de restrictions sur la liberté de jeter son argent par les fenêtres. Par exemple, il y a un plafond salarial (ainsi qu’un plancher, dans les cinq chiffres, plutôt rare dans d’autres marchés, notamment celui de l’emploi (pas tout le monde peut se vanter de toucher le salaire minimum)).

Mais, même si avec une bonne campagne de marketing on pourrait déplacer l’équipe du CH pour, par exemple, une franchise d’une quelconque ligue féminine de volley-ball, le hockey n’est pas un sport si moche lorsqu’on regarde une partie sans penser au signe de $. Et à la limite, s’il n’y avait pas les questions de gros sous, les journalistes sportifs devraient se concentrer sur le sport uniquement et s’attarder sur ce qui est significatif là-dedans, ce qui est très difficile dans le sport organisé. On n’a qu’à penser aux succès prévus des Blue Jays de l’an dernier ou de ceux de Tampa Bay cette année (quoiqu’il reste encore 4 mois pour ne pas faire mentir les oracles) pour s’en convaincre.

Subban, Gallagher, Galchenyuk, Pacioretty, Plekanec , Eller, Desharnais, Price et ou Tokarski sont l’avenir du canadien, les Gionta, Vanek, Bourque, Brière, Markov seront du passé bientôt. L’équipe devra se trouver des joueurs de plus de 6 pieds et 3!

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