Homme ou femme ?

Simple ? Pas tant que ça… Le corps a de ces mystères dont les fédérations sportives devront un jour tenir compte. Et on ne parle pas de dopage, ici.

Photo : Anja Niedringhaus / AP / PC
Photo : Anja Niedringhaus / AP / PC

L’athlète sud-africaine Caster Semenya, championne du monde du 800 mètres, est-elle une « vraie femme » ? Selon un journal australien, les examens ordonnés par la Fédération internationale d’athlétisme démontrent qu’elle est hermaphrodite : elle n’aurait pas d’ovaires, mais des testicules internes qui produisent de la testostérone. Ce qui l’avantage par rapport à ses concurrentes.

La question demeure : cela fait-il d’elle une « moins vraie femme » ?

On aura beau soumettre l’athlète à toutes sortes de tests, il est impossible de répondre à cette question de manière scientifique. Du point de vue de nombreux spécialistes, cela n’a même aucun sens : il n’existe aucune limite définie entre ce qui constitue un homme, une femme ou une personne intersexuée. Les caractéristiques biologiques de l’être humain sont bien trop diversifiées pour ça !

Depuis une soixantaine d’années, les fédérations sportives et le Comité international olympique s’évertuent pourtant à classer les athlètes en deux catégories, histoire de démasquer les hommes tricheurs qui voudraient se faire passer pour des femmes, mais aussi d’honnêtes femmes que Dame Nature a dotées d’avantages qu’on pourrait estimer déloyaux.

On a longtemps soumis les athlètes féminines à un examen des organes génitaux assez dégradant – aux hommes, on n’a jamais rien demandé. Puis, les généticiens ont proposé qu’on examine plutôt les chromosomes sexuels. Aux J.O. d’hiver de 1968, on a inauguré une nouvelle méthode : prélever un échantillon de salive pour y rechercher le corpuscule de Barr (un amas d’ADN présent dans le noyau des cellules), qui indique la présence de deux chromosomes X. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que ce n’était pas si simple ! Certaines femmes ont un chromo­some X et un Y (plutôt que XX), et cer­tains hommes ont deux chromosomes X et pas de Y (plutôt que XY). Il y a même des gens qui ont trois chromosomes X !

Aux J.O. d’Albertville, en 1992, on a opté pour une méthode théoriquement plus fiable : la recherche, grâce à un test génétique, d’une séquence d’ADN précise dans le chromosome Y, censée être présente uniquement chez les hommes. Cette méthode montra aussi très vite ses limites : on a trouvé des femmes porteuses de cette portion d’ADN, alors que des hommes ne l’avaient pas (ils auraient pu tricher pour concourir avec les femmes)… « Le recours aux tests génétiques a ouvert une boîte de Pandore tant pour les athlètes que pour les officiels », dit le chercheur britannique Jonathan Reeser.

Des endocrinologues ont également proposé leur vision des choses. Les niveaux d’hormones sexuelles sont habituellement assez distincts entre hommes et femmes, n’est-ce pas ? Dans ce domaine aussi, on s’est aperçu qu’il était impossible de séparer strictement les êtres en deux sexes. Il peut exister des différences de niveaux de testostérone bien plus grandes entre deux hommes qu’entre certains hommes et certaines femmes.

En 2006, la Fédération internationale d’athlétisme a décidé de remplacer tous ces tests par un comité d’experts chargé de trancher au cas par cas. Cette manière de procéder peut être extrêmement traumatisante pour l’athlète, estime la psychologue américaine Alice Dreger, spécialiste des questions d’appartenance sexuelle.

D’où sa proposition : si on veut vraiment séparer l’humanité en deux, écrivons les règles du jeu à l’avance, plutôt qu’à la tête du client. Et n’ayons pas peur de dire qu’elles sont arbitraires. La liste précise de critères à respecter pour s’inscrire comme homme ou femme devrait être publiquement abordée par des scientifiques, puis validée ou améliorée au fil des ans. Avec une telle liste, aussi imparfaite soit-elle, les Caster Semenya de ce monde seraient fixées sur leur cas dans le secret d’un cabinet médical plutôt que sur la place publique. Ce serait peut-être discriminatoire, mais moins ravageur que le cirque médiatique actuel. Et qui sait, cela pourrait aussi permettre à des « pas tout à fait assez femmes » de battre des hommes dans leur catégorie !

Laisser un commentaire