Hydrocarbures : une équipe de rêve pour les évaluations environnementales

Québec a annoncé qu’on procédera à deux évaluations environnementales stratégiques (ÉES) au cours des prochains mois : la première sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures, et l’autre sur le cas spécifique de l’île d’Anticosti. Reste maintenant à choisir qui va se charger de cette tâche pour le moins délicate, dit Valérie Borde.

CANADA-QUEBEC-OIL-GAS-ENERGY
La chute Vauréal, sur l’île d’Anticosti – Photo : AFP / Getty Images

Il y a quelques jours, Québec a annoncé qu’on procédera à deux évaluations environnementales stratégiques (ÉES) au cours des prochains mois — d’une part, sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures, et d’autre part, sur le cas spécifique de l’île d’Anticosti.
Sante_et_science

Reste à choisir qui va se charger de cette tâche pour le moins délicate.

Or, le Plan d’action gouvernemental sur les hydrocarbures est, pour l’instant, très avare de détails à ce propos.

Le document de 24 pages dresse seulement la liste des thèmes qui seront abordés dans ces deux évaluations, ainsi que les objectifs visés par l’évaluation globale sur les hydrocarbures.

Une ÉES consiste à évaluer les répercussions environnementales, économiques et sociales d’une politique en amont de projets précis. Elle est considérée comme un moyen proactif de planifier le développement durable.

Le concept a été inventé dans les années 1960, comme l’explique cet article écrit par deux chercheurs allemands sur l’état de l’art, en 2012. Mais ce n’est qu’au cours des dix dernières années qu’il a réellement commencé à être mis en application à grande échelle, dans une soixantaine de pays.

Il existe cependant de nombreuses manières de mener des ÉES et de multiples guides (voir ici et , par exemple) pour savoir comment s’y prendre — des guides qui, néanmoins, ne disent pas tous exactement la même chose.

Par exemple, certains considèrent qu’une ÉES doit impérativement se pencher sur les effets des solutions de rechange aux politiques étudiées.

Dans le cas des hydrocarbures, cela veut donc dire qu’il faudrait analyser si le non-développement de cette filière pourrait aussi avoir des répercussions environnementales, économiques et sociales.

C’est un travail colossal et possiblement sans fin, qui pourrait par exemple impliquer de se pencher sur les effets des sources actuelles d’hydrocarbures consommés au Québec, lesquels proviennent en majeure partie d’Afrique.

Cinq ans déjà

Au Québec, le gouvernement a mené pour la première fois une ÉES en 2009, dans le but d’analyser la mise en valeur des hydrocarbures en milieu marin.

L’exercice a été confié au privé et mené en deux phases : d’abord dans l’estuaire maritime et au nord-ouest du golfe du Saint-Laurent, ensuite dans les bassins d’Anticosti, de la Madeleine et de la baie des Chaleurs.

La firme AECOM Tecsult a publié le rapport de la première ÉES en 2010, ce qui a conduit la ministre libérale Nathalie Normandeau à décréter un moratoire sur l’exploration et l’exploitation pétrolière dans l’estuaire du Saint-Laurent.

Le rapport de la seconde ÉES, menée par la firme Genivar, a été publié en septembre 2013 — un an après la date prévue. Les consultations publiques qui doivent y faire suite sont en cours.

En mars 2011, une nouvelle ÉES a été lancée, cette fois sur l’industrie du gaz de schiste au Québec.

Comme le lui a conseillé le BAPE, le gouvernement a alors changé sa façon de faire et a nommé à la tête de l’ÉES un comité formé de représentants des milieux municipaux, gouvernementaux, privés et universitaires, plutôt qu’une entreprise privée.

Plusieurs groupes écologistes ont néanmoins contesté la nomination, après coup, de François Tanguay — l’ex-directeur de Greenpeace Québec — parmi les membres de ce comité.

Qui plus est, plusieurs chercheurs se sont opposés aux méthodes de travail du comité, et un Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste a vu le jour en marge des travaux en 2011.

Cette fois-ci, le ministre Pierre Arcand a précisé, en conférence de presse, que l’ÉES globale sur la filière des hydrocarbures serait conduite par une équipe de spécialistes universitaires et de représentants du gouvernement.

On semble donc avoir laissé tomber l’idée d’inclure des représentants de la société civile.

Mais l’exercice sera-t-il réellement plus objectif s’il est mené uniquement par des scientifiques ?

Pas sûr.

Pour estimer les effets de la filière, les membres du comité vont devoir s’appuyer sur des études scientifiques, mais surtout sur leur interprétation de centaines de rapports gouvernementaux ou de documents techniques d’entreprises.

Les références citées dans l’ÉES de 2013 (note : en version pdf — la liste des références va des pages 700 à 760…) donne une idée de l’abondance de documents à analyser.

Tout va donc reposer sur l’expertise des membres. Pour que l’exercice soit crédible, il doit être mené par des chercheurs qui ont des expertises réelles et variées — en génie, en biologie, en géologie, en économie et en sciences sociales, par exemple — et surtout, qui appartiennent à plusieurs écoles de pensée.

Il faudra aussi faire attention aux conflits d’intérêts, puisque certains experts sont parfois très proches de l’industrie des hydrocarbures.

Cependant, dans ce domaine, il ne faut pas se leurrer : peu de scientifiques qui connaissent bien les techniques de forage ou de levés sismiques n’ont jamais travaillé avec l’industrie, et s’en passer signifie aussi se priver de leur expertise. Tout est affaire de jugement… et de transparence.

Chose certaine, le comité devra être formé de manière à minimiser les risques que des comités «alternatifs» voient le jour. Car dans ce cas, il devient très difficile pour le citoyen moyen de savoir à quel saint se vouer.

Les deux ministres en charge du dossier, messieurs Arcand et Heurtel, ont donc tout un défi devant eux : former l’«équipe de rêve» qui saura le mieux servir le Québec. Ils devront recruter parmi les meilleurs joueurs et inclure des attaquants et des défenseurs, qui auront à se débrouiller pour performer dans les temps. À suivre…

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Une fois n’est pas coutume, le comité serait dès lors conduit et appuyé par des gens qui savent de quoi ils parlent et qui poseraient les bonnes questions. Ce n’est pas la tradition ici, on nomme généralement des gens qui pensent avoir toutes les réponses aux seules questions qu’ils se posent.