Il a soigné la Nouvelle-France

Le cancer de sœur Marie Barbier. L’hydropisie du gouverneur de Callières. L’épidémie de petite vérole de 1702. tous ces défis n’ont pas empêché le Dr Michel Sarrazin d’étudier les castors et de répertorier les plantes canadiennes pour l’Académie des sciences de Paris.


Peinture à l’huile de Pierre Mignard, Musée de l’Île Sainte-Hélène.

En Nouvelle-France, on ne soignait pas que les âmes. Le chirurgien bourguignon Michel Sarrazin y débarque en 1685, dans la petite colonie de 15 000 habitants regroupés en 12 paroisses catholiques disséminées le long du Saint-Laurent. Il a 26 ans. Dans le contexte de la guerre interminable des Français contre les Anglais et les Iroquois, et compte tenu de la dureté de la vie dans le Nouveau Monde, ses compétences seront vite appréciées. Il sera d’ailleurs assez rapidement nommé « chirurgien-major » des troupes du Roy.

Il soigne sur tous les fronts, médecin à l’Hôtel-Dieu de Québec, chirurgien des troupes à Montréal. Lourde tâche, d’autant que Sarrazin n’est pas une force de la nature. Il aura d’ailleurs de très sérieux ennuis de santé durant l’été de 1692. Lors d’un séjour à Montréal, il doit entrer lui-même à l’hôpital, où il passera un mois entre la vie et la mort. L’affaire est assez sérieuse pour qu’il rédige son testament. Contre ses propres attentes, il se remet sur pied. À 32 ans, il décide d’abandonner la chirurgie ; il se retire du monde, fait son entrée au Séminaire de Québec et ambitionne de devenir prêtre.

Un an plus tard, il retourne en France. La vocation sacerdotale du chirurgien ne tient pas la route, et Michel Sarrazin quitte le Séminaire pour s’inscrire en médecine à Paris. Il faut noter qu’au 17e siècle être chirurgien ne voulait pas dire, et de loin, être médecin. Les deux corporations étaient nettement distinctes et la médecine tenait le haut du pavé. Le chirurgien était considéré comme un « ramancheux », celui qui amputait, cautérisait, soignait les plaies vives et ouvertes, les blessures et les fractures. Il versait aussi dans la pharmacopée, question d’apaiser les douleurs, de réduire les enflures ou de favoriser la cicatrisation.

À 38 ans, Michel Sarrazin est reçu docteur en médecine à Reims. La nouvelle parvient en Nouvelle-France, où l’on manque cruellement de médecins. Après des négociations serrées le Dr Sarrazin est très à cheval sur les principes de la reconnaissance, du statut et des émoluments , ce dernier décide de revenir au pays. Il se mettra à l’ouvrage sans perdre de temps, car une épidémie de purpura (maladie caractérisée par de petites hémorragies disséminées de la peau) éclate sur le navire durant la traversée, et le docteur lui-même en est atteint.

La décennie qui suit son retour est fort occupée. Michel Sarrazin soigne les « grands de ce petit monde », Mgr de Laval et Mgr de Saint-Vallier. Il traite l’hydropisie chronique (qui entraîne des oedèmes généralisés) du gouverneur de Callières. En 1700, il est le médecin-chef de l’Hôtel-Dieu, des Ursulines et de l’Hôpital général. Sa tâche est colossale. Il s’attaque à la pleurésie avec assez de bonheur. Il doit faire face à l’épidémie de petite vérole qui ravage la vallée du Saint-Laurent en 1702-1703. Il s’intéresse aussi au cancer et aux soins antidouleur. Soeur Marie Barbier de l’Assomption, de la congrégation de Notre-Dame, à Montréal, vient à Québec le consulter pour une plaie au sein. Cette plaie était ouverte, la maladie progressait. Sarrazin reconnut un cancer. Pour la sauver d’une mort aussi certaine que prochaine, il osa tenter une mastectomie. Il semble bien que l’opération fut un grand succès à tous égards : soeur Marie Barbier retourna à Montréal et elle vécut encore 39 ans, sans souci de santé.

Dans l’intervalle, le Dr Sarrazin commence à répertorier les plantes canadiennes en testant leurs vertus curatives. Il devient correspondant canadien de l’Académie des sciences de Paris. Botaniste sur le terrain, Sarrazin herborise et envoie à Paris des spécimens, qu’on ajoutera à la collection du Jardin des Plantes. À l’Académie, on donnera à une plante américaine répertoriée par Sarrazin le nom scientifique de Sarracena purpurea.

 

Sarrazin fera la première étude scientifique complète sur la nature du phénomène de la sève de l’érable à sucre. Il fera aussi connaître les vertus du bleuet canadien, que les Amérindiens utilisaient abondamment. Mais sa curiosité était plus vaste encore. Malgré ses laboratoires de fortune, il devient biologiste et anatomiste, montrant une folle passion pour l’étude de certains animaux sauvages d’Amérique. Il observe avec précision la forme du piquant de ce qu’il appelle le « porte épy ». Mais là où il donnera sa pleine mesure, ce sera dans l’observation de la physiologie du castor et du rat musqué. Ses mémoires scientifiques sur le castor sont des ouvrages majeurs. Il a commencé ses recherches dès 1701. Pendant des années, il poursuivra une recherche obsédante, décrivant tout dans le moindre détail anatomique.

En 1712, à l’âge de 53 ans, il se marie. Ce célibataire endurci, bourreau de travail, convole en justes noces à Montréal avec Marie Anne Hazeur, qui n’a que 20 ans. C’est une Canadienne de Québec, fille d’une famille riche. Son père a été membre du Conseil supérieur ; c’est un homme d’affaires très en vue.

Avec la jeune épouse vient une fortune. L’épouse, pour sa part, hérite d’un époux bien particulier. On le dit chagrin, rêveur, mélancolique, pessimiste et parfois cynique. Il y a chez Sarrazin une certaine amertume. Sans être casanier, il est surtout routinier, nullement mondain, simplement absorbé par son travail. Ce n’est pas un aventurier et, malgré sa passion pour les animaux sauvages, il ne fréquente pas le territoire et ne va pas en forêt. Bien sûr, il voyage beaucoup entre Québec et Montréal ; il ira une fois en Gaspésie évaluer son fief dit de l’Étang. Mais sa vie se résume à ses habitudes urbaines dans la petite ville de Québec, qui compte alors 7 000 habitants. Il aura deux enfants avec Marie Anne Hazeur.

S’il est vrai qu’il a un caractère chagrin, il n’en demeure pas moins que l’homme est bon et généreux. C’est un excellent médecin. Toutefois, ni sa pratique ni ses travaux savants ne l’ont enrichi. Pis encore, il a l’impression d’avoir été floué. C’est que Michel Sarrazin, simple correspondant de l’Académie sur le terrain, aspire à une plus belle reconnaissance : il se voit membre à part entière de ladite Académie. Lui qui a disséqué, observé, décrit, révélé et découvert des données originales sur les plantes et les animaux d’Amérique a vu ses travaux repris par de grands noms, Réaumur, Fontenelle, qui, disons-le, en ont injustement reçu le mérite. Il faut être à Paris pour rayonner et nul ne saurait briller dans une province éloignée.

Michel Sarrazin vieillit dans l’impatience et l’amertume. Profitant de la fortune de sa femme, il commet l’imprudence de se lancer dans le commerce. Il y a une carrière d’ardoise sur ses terres de l’Étang, en Gaspésie. L’affaire semble prometteuse et il décide de l’exploiter. L’intention est de fournir de l’ardoise pour la construction des toits des maisons et édifices de Québec et de Montréal, proposition architecturale mais aussi gage de sécurité dans la lutte contre les incendies. Cependant, rien n’est gagné. Se pose d’abord le problème de la main-d’oeuvre qualifiée. De surcroît, le coût du transport s’avère prohibitif. L’un dans l’autre, cette aventure commerciale s’écroulera rapidement, non sans engloutir une partie du patrimoine foncier que Sarrazin avait engagé en tant que promoteur principal. Pour se reprendre et se refaire, l’homme discret s’engage alors dans une autre entreprise de taille : les pêcheries. Ce qui devait lui rapporter gros lui coûta ce qui restait de son patrimoine. Cette dernière affaire le ruina.

En 1734, à 75 ans, Michel Sarrazin pratique encore la médecine. Les épidémies faisant toujours leurs ravages, la société de Québec ne peut se passer des services d’un aussi bon médecin. C’est en soignant des malades à l’Hôtel-Dieu que Sarrazin contracte une fièvre maligne venue d’un navire en provenance de la France. De cette fièvre, il ne se relèvera pas : il meurt quelques jours plus tard, en septembre 1734. L’homme qui soignait si bien les malades a rejoint la cohorte des vies épuisées.

À sa façon, Sarrazin fut un explorateur, un ermite au long cours, un homme résistant, étonnant, éprouvé par les obstacles, usé par son temps. À la manière des savants les plus méticuleux, n’avait-il pas compris des pans entiers de la nature du monde nouveau dans lequel il vivait, comme si l’Amérique française était un gros castor, avec sa cour de rats musqués et de porcs-épics, avec un peu de sirop d’érable pour son bonheur et une coupe de bleuets contre le cancer ?

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