Il faut sauver la préposée Ryan

Je savais que ça allait plutôt mal dans certains CHSLD. Mais pas à ce point. Une heure au téléphone avec une amie médecin m’a fait comprendre bien des choses. Notamment ce qu’il fallait faire pour aider ces équipes à bout de souffle.

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Sonné, je viens de raccrocher. Une heure à jaser avec une amie médecin de famille. Disons une connaissance, une collègue côtoyée jadis et croisée depuis de temps en temps. En raccrochant, je fais le compte : ça fait huit ans déjà, c’était en 2012, lors d’une certaine marche durant le printemps érable. Je devrais me coucher, je suis un peu crevé, mais je me sens obligé de vous raconter ce qu’elle m’a confié.

C’est une fille impliquée, dynamique, dévouée, qui aime son métier et a choisi, depuis quelques années, de travailler à temps plein dans un CHSLD public de taille moyenne, quelque part à Montréal. Je ne vous dirai pas où, ça ne change pas grand-chose et ce qu’elle m’a dit durant cette heure pourrait s’appliquer à plusieurs centres.

Après avoir abordé au cours des derniers jours la question des CHSLD sur les réseaux sociaux, j’ai reçu beaucoup de témoignages. Certains plutôt positifs, soulignant la qualité des soins prodigués dans ces lieux où nos parents, nos grands-parents vont s’installer pour n’en plus ressortir. Des témoignages de gratitude, aussi, envers le dévouement du personnel. De belles histoires, dont on parle assez peu, surtout ces temps-ci, où on décrit surtout ce qui ne va pas bien.

Mais à force de gratter, je suis pas mal sûr que le portrait qu’elle m’a dressé, parfois au bord des larmes, de ce qui se passe dans son CHSLD pourrait être transposé ailleurs.

Elle a commencé par me décrire les patients, qu’elle adore et qui meurent trop ces jours-ci. Plus que d’habitude. Beaucoup plus, qu’elle me dit. Rien à voir avec une grosse saison de grippe. Elle-même n’est pas surprise : ce virus menaçant peut terrasser rapidement les personnes âgées vulnérables. Et c’est ce qui arrive.

Dans les unités prothétiques, où l’on regroupe les patients aux prises avec des troubles de démence en les laissant circuler, les jours où les couloirs sont vides, c’est que ça ne va pas du tout. Mon amie se rend dans les chambres et trouve ses marcheurs alités, pâles, fébriles, respirant parfois avec difficulté et ne lui souriant plus.

Elle leur prescrit quelques médicaments pour les soulager. Le soir, l’un d’eux halète. Elle augmente les doses et avise la famille. Le lendemain, c’est terminé. Sans doute un cas de COVID-19. On ne saura pas, on ne teste pas. Un de plus.

Au début, en février, des enfants asymptomatiques revenant de voyage ont introduit le virus. Un patient a été infecté, puis deux, trois… Un peu avant la mi-mars, les visites ont été interdites, comme ailleurs. La contagion a continué, les cas se sont multipliés. Ça ne pouvait plus qu’être le personnel qui exposait ainsi les résidents au pire. Plusieurs soignants sont tombés malades et ont dû être retirés, d’autres ont été mis en quarantaine, ajoutant à la charge de ceux qui restaient.

Quand le virus est entré dans le centre, mon amie a tout de suite pensé que ça irait très mal. Avec sa collègue médecin, elle a fait le tour des inventaires de masques, de gants, de blouses. Il n’y en avait pas beaucoup. Ça ne tiendrait pas longtemps. Elle a fait des appels, ça n’a pas trop fonctionné.

Dans ce milieu où on manquait déjà de personnel, il y a eu des départs sans avertissement, des recrues ont vite tourné les talons, d’autres sont tombées malades pour cause de surcharge, d’heures supplémentaires obligatoires, de stress, de COVID-19. Les responsables passaient et passent encore leurs journées au téléphone pour combler le quart de travail suivant, puis le suivant, puis le suivant. Un par un.

Là où normalement travaillent 16 préposés, il n’y en avait parfois que 6 sur le plancher ! Pour une centaine de patients, des personnes malades, non autonomes, avec des besoins immenses qu’on n’arrive plus à combler.

Pour les infirmières, c’était la même chose. Deux infirmières pour s’occuper de 100 patients, qui prennent une foule de médicaments, requièrent des soins de plaies, se voient prescrire des protocoles de soins de fin de vie. Trop de médicaments, trop de soins, alors on fait court. Malgré les appels à l’aide, il n’était pas possible de combler les manques. Celles qui sont sur place s’épuisent, mais tiennent bon. Elles font des miracles.

Mon amie a contribué en allégeant la tâche de ces infirmières. En retirant des médicaments inutiles. En simplifiant les horaires de prescription. En repoussant la pose d’un cathéter urinaire au lendemain. Ça n’a pas suffi. Elle continuait de croiser des patients déshydratés, grabataires, affectés par la COVID-19 ou d’autres infections qu’elle n’avait pas le temps de diagnostiquer, et qui souffraient parce que les médicaments ne pouvaient arriver à temps.

Les patients sont tombés malades les uns après les autres. Le matériel de protection manquait toujours, les appels à l’aide restaient sans réponse. Après avoir tenté de régler les choses avec le CIUSSS, elle a appelé au ministère de la Santé, a parlé à plein de gens. De hauts responsables. Elle leur a décrit sa situation, celle de bien des centres comme le sien. Elle a expliqué la détresse des infirmières, l’épuisement des préposées, son sentiment d’impuissance. On lui a promis des actions.

Quand elle me raconte son histoire, l’image du général Dallaire me vient en tête, lui qui s’est épuisé à dénoncer le génocide rwandais en devenir sans susciter de réactions et a lutté sans succès avant de sombrer dans une profonde dépression. Je sens mon amie fragilisée par ce qui se déroule sous ses yeux. Je lui demande pourquoi elle m’a appelé.

Je comprends qu’elle est désemparée et ne sait plus comment faire bouger les choses. Comment éveiller l’attention des autorités ? Comment obtenir de l’aide ? Son appel est un appel à l’aide.

Ce qu’elle voit l’effraie. Elle n’a jamais vécu ça au cours de ses années de pratique. Les morts, bien entendu. Mais surtout, l’effondrement des équipes. Les infirmières qui n’en peuvent plus, mais continuent de soigner, parce qu’elles ne peuvent pas laisser tomber leurs patients. Les préposées à bout de nerfs à force d’être plongées dans tout ça sans pouvoir se protéger. Les gestionnaires qui font ce qu’elles peuvent.

Ça ne va vraiment pas bien. La vague, celle qui n’a pas frappé les hôpitaux, où toute l’attention était concentrée, est bien plus forte que celle des grippes. C’est du jamais-vu, de mémoire de médecin. Ça me fait regretter un peu d’avoir critiqué l’usage du mot « hécatombe » dans les médias. Je commence à trouver que ça ressemble à ça.

À cause du manque de personnel, les choses se désorganisent. On essaie de combler les besoins, mais les gens sont à bout de souffle, on ne peut leur demander plus. On pare sans arrêt au plus pressé, ce qui menace la qualité des soins.

Quand les patients approchent de la fin, que la respiration se fait plus difficile, que l’anxiété monte, mon amie prescrit les protocoles de sédation pour soulager cette détresse. Le problème est qu’il manque d’infirmières, et celles qui sont là ne peuvent suivre le rythme des prescriptions, même simplifiées. Mon amie allège les tâches pour faciliter leur travail.

Mais ça ne suffit pas et quand les patients souffrent tout de même, que ça devient inacceptable, on les transfère à l’hôpital – ces lieux habituellement bourdonnants et congestionnés, plutôt tranquilles ces temps-ci – pour leur permettre de recevoir les médicaments qui vont les soulager. Ils vont y terminer leur vie dans les heures qui suivent, dans un environnement inconnu, mais calme.

Les équipes ont finalement reçu du matériel de protection. Un préposé a eu l’idée de laver les blouses, dont on dispose maintenant en quantité suffisante. On peut se protéger. Mieux vaut tard que jamais. En espérant que ça tienne le coup.

Et mon amie ? Elle tient le coup. Elle travaille tous les jours. Elle constate ses décès. Elle est fatiguée. Mais a-t-elle besoin d’aide comme médecin ? Non, du moins pas maintenant. Elle et sa collègue suffisent à la tâche. Elle veut surtout que ses équipes soient soutenues. Que les équipes soient sauvées.

Nous parlons un peu de l’appui des médecins spécialistes qui s’en vient, sans doute dès jeudi. Elle trouve ça louable. Mais elle doute que ça aide vraiment. C’est que dans son milieu où le chaos s’installe graduellement, le problème n’est pas médical, c’est avant tout une question de soins.

Elle craint, comme moi, que les médecins jouent alors aux médecins, dans un lieu qu’ils ne connaissent pas, avec des patients tout aussi inconnus et qui ont des besoins particuliers. Elle craint que les docteurs évaluent, prescrivent, traitent.

Or, les infirmières ne peuvent soigner plus, relever plus de prescriptions, traiter plus. Elles sont déjà à l’extrême limite de leurs capacités, elles ne peuvent en faire plus. Mon amie, qui a travaillé fort pour limiter les prescriptions, les traitements, les médicaments, craint que la présence des spécialistes n’engendre plus de chaos.

Nous tombons d’accord sur les vrais besoins : ces équipes maganées, poussées à bout, affaiblies, malades, doivent être solidement appuyées par des personnes capables d’évaluer, de soigner, d’organiser les choses, de prendre en charge. D’autres infirmières, d’autres préposées et d’autres soignantes comme elles, afin qu’elles puissent reprendre leurs forces, partager la charge, se reposer.

Pas goutte à goutte, pas en dépensant toute leur énergie à recruter, former, retenir, sans réussir à stabiliser les effectifs. Pas en devant travailler fort pour intégrer dans leurs rangs des professionnels qui connaissent mal leur métier.

Quand j’étais impliqué en 1998 dans la cellule de crise médicale mise sur pied à la suite du verglas, nous avions rapidement constaté les besoins criants, la désorganisation sur le terrain, la faiblesse des équipes de soins elles-mêmes sinistrées, l’importance de donner un coup de barre. Nous avions fait appel, partout où c’était nécessaire, à des soignants habitués d’œuvrer dans des conditions difficiles, de gérer le chaos, d’affronter de grands défis.

Nous avions fait appel à l’armée et déployé ses équipes d’infirmières, de paramédicaux, d’assistants-médecins et de médecins dont elle dispose. Elles ont organisé des hôpitaux de fortune, des cliniques mobiles, des équipes de soins afin de fournir efficacement les soins dans les abris où s’accumulaient par centaines les citoyens.

Ces équipes ont relevé les soignants fatigués, structuré les approches, pris en charge les points névralgiques, offert leur expertise pour maîtriser les situations difficiles. C’était beau à voir aller. C’est normal, c’est leur métier. Ne pourrait-on pas les concentrer sur les centres les plus en souffrance actuellement ?

Au fait, c’est ça que mon amie voulait me dire, finalement. Dans les centres en difficulté comme le sien, agir ponctuellement ne suffira pas. Il faut sauver les équipes de soins en demandant dès maintenant à l’armée (ou à la Croix-Rouge ou à des contingents d’étudiants en soins infirmiers peut-être, que sais-je) de rétablir immédiatement l’offre de soins.

Nos gens ont tout donné dans les dernières semaines. Trop donné. Les équipes ont besoin d’aide. Les infirmières. Les gestionnaires aussi. Les préposés. Comme cette jeune préposée qui a dû travailler tous les jours et  à qui on a imposé des heures supplémentaires obligatoires. Je vais l’appeler Émilie Ryan.

Il faut de l’aide solide pour passer à travers cette crise. Pour soigner les patients. Pour sauver les infirmières et les préposés.

Il faut sauver la préposée Ryan.

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5 commentaires
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Si l’arrivée des médecin spécialistes devrait être une solution de dernier recours, et s’il faut privilégier d’abord les étudiants en médecine , et autres….. Pourquoi l’opinion des médecins en CHSD ne se rend pas aux décideurs , au ministère? Pourquoi l’urgence nationale ne permet pas d’assouplir les règles d’embauche, pour les bénévoles? Pourquoi il y a t il tant de différences entre ce qui se vit sur le terrain et sur ce qui se dit au ministère ……..En plus d’’avoir un problème de ressources, il y a un énorme problème d’efficacité organisationnelle .On pourrait même dire qu’il s’agit là du principal boulet au pied du ministère de la santé.

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Je suis tout de même un peu ahurie de constater à quel point les médecins spécialistes sont considérés plus inaptes que la plupart des professionnels du réseau ou même les aidants naturels à poser de simples gestes de soignants dans ces circonstances particulières.
En effet, on désigne les proches aidants comme étant plus aptes; on juge préférable « d’emprunter » les préposés aux bénéficiaires oeuvrant à domicile, délestant ainsi ce secteur névralgique de l’aide essentielle; on pointe vers les étudiants sans aucune expérience terrain dans ces lieux de soins …mais on semble ne pas croire possible que des spécialistes ou des médecins de famille soient véritablement en mesure d’aider; d’après l’amie du dr Vadeboncoeur, ils pourraient même être plus nuisibles qu’utiles dans un tel contexte. On semble les juger incapables de s’adapter à un autre rôle que celui qu’ils jouent d’habitude dans le confort de leur clinique, de leur bureau ou de leur salle d’opération. Pourtant, plusieurs parmi eux ont la marge de manœuvre nécessaire en ce moment et au moins autant de connaissances de base que n’importe quel bénévole de bonne volonté pour apporter l’aide réclamée…
Mais tout bien considéré, quand me reviennent à l’esprit les derniers contacts que j’ai pu avoir avec certains médecins spécialistes, je comprends mieux les réticences exprimées par cette médecin dévouée qui évolue dans un CHSLD. Ce qui fait le plus défaut à plusieurs, ce ne sont pas les aptitudes purement techniques, mais d’autres plus humaines comme la compassion et l’humilité.
Heureusement, certains n’en sont pas dépourvus, mais on a parfois l’impression qu’ils ne sont pas majoritaires…

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Le Québec n’a jamais connu de guerre. Celle-ci devra-t-elle nous apprendre à se constituer une armée de réservistes pour les rares années oû on en aura besoin? Pour relever le personnel régulier? L’armée entretient une telle réserve, depuis longtemps.

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Je vais scandaliser bien des lecteurs avec ce commentaire mais la situation commande une certaine diversion de point de vue. Je suis devenu allergique à une notion de vie à tout prix. à titre d’aîné moi-même et jouissant d’une santé de mon âge j’ai de puis un bon bout de temps accepté de mourir un jour et surtout je me suis résolu de ne pas étirer la survie quand vivre aura perdu son sens. Je comprends la détresse des préposés aux soins qui sont confrontés à une réalité complètement contradictoire à celle de notre médecine à tout prix. Ils ont besoin d’être confortés devant l’hécatombe actuelle. Cela n’exclut aucunement le respect et la compréhension des malades qui font face à une mort en toute conscience autant qu’à ceux qui n’en ont déjà plus. Un préposé qui ne peut accepter de composer avec la triste réalité qui a cours a besoin qu’on l’aide à cheminer rapidement au plan spirituel sinon en tout respect qu’il se doit il fait mieux d’abandonner la tâche impossible qu’il s’impose. Le malade n’a surtout pas besoin de voir un préposé plus mal en point que lui-même. Je suis un aîné confiné. Je n’ai jamais occupé un tel emploi. Je suis disponible et me crois apte à affronter l’épreuve d’accompagner mes semblables prisonniers de ces lieux de désespoir. Me prendrait-on? M’accepterait-on avec pareil point de vue?

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