Ils ont eu peur de Darwin

Aucun commanditaire prestigieux n’a voulu s’associer au Musée royal de l’Ontario, qui présente une exposition pourtant unique sur l’auteur de L’origine des espèces. Trop controversé !

Pas fou, le bonhomme Darwin. Il a attendu plus de 20 ans avant de publier son Origine des espèces par voie de sélection naturelle. Parce que, croit-on, il voyait venir la controverse que sa théorie susciterait. Il savait que l’espèce humaine, qui se croyait installée par Dieu sur un piédestal d’où elle régnait sur toute la nature, n’accepterait pas facilement de devenir un animal comme les autres.

Mais c’était il y a 150 ans. Et le chercheur britannique serait peut-être découragé de voir que, même au 21e siècle, sa théorie est encore si « dangereuse » que pas une banque, une société pharmaceutique ou une entreprise de haute technologie n’a accepté de s’y associer publiquement à l’occasion d’une exposition unique…

On est pourtant dans le travail scientifique sérieux. Cette initiative est née il y a cinq ans, lorsque quatre établissements ont répondu à l’invitation de l’American Museum of National History de New York — et de son conservateur Niles Eldredge —, qui rêvait de monter une exposition sur Darwin. La conception a nécessité deux ans de travail et l’exposition a été inaugurée en 2005, à New York. Elle a ensuite été présentée au Museum of Science de Boston et au Field Museum de Chicago avant d’arriver au Musée royal de l’Ontario, à Toronto, où elle restera à l’affiche jusqu’en août. Son étape finale : le National History Museum de Londres, où elle coïncidera avec le 200e anniversaire de la naissance de Darwin, en février 2009.

« Ça n’arriverait jamais ici », s’était dit William Thorsell, directeur du prestigieux Musée royal de l’Ontario, quand ses partenaires américains se sont fait claquer la porte au nez par les commanditaires potentiels. Il se trompait. Au Canada, comme en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Darwin est resté orphelin. « Too hot to handle » [ce sujet est trop épineux], résume William Thorsell, médusé par la tournure des événements. « Certains de nos bons amis de l’entreprise privée m’ont téléphoné pour dire qu’ils donneraient une raison officielle à leur refus. Mais la vraie raison est que Darwin est trop controversé… »

Aucun des musées n’a reculé, heureusement pour le public. Et la version torontoise de l’exposition, intitulée Darwin : La révolution de l’évolution, vaut la visite. Au menu : des animaux vivants, des spécimens d’insectes et de fossiles recueillis par Darwin lui-même ainsi qu’un emplacement « découverte » pour les enfants. Il y a également des carnets de notes du chercheur, des films et des tableaux explicatifs. Bref, tout ce qu’il faut pour suivre le scientifique dans ses voyages et dans l’évolution de sa pensée.

Dans sa vie quotidienne, aussi. L’exposition présente une reconstitution de son bureau-labo et un film qui permet au visiteur de découvrir Sandwalk, le sentier privé où Darwin a marché tous les jours pendant des années, à Downe, en banlieue de Londres.

L’entomologiste Chris Darling, professeur à l’Université de Toronto et conservateur au Musée royal de l’Ontario, a fait partie de l’équipe de concepteurs engagés dans cette aventure. L’actualité l’a rencontré au Musée au début de mars, quelques jours avant l’inauguration de l’exposition.

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Quel objectif principal les concepteurs se sont-ils donné ?

— Présenter l’homme, sa pensée, son temps. C’était un grand esprit, et nous voulions raconter qui il était, comment il a vécu, ce qu’on croyait à son époque et ce qu’il a changé dans notre vision du monde. C’était aussi une personne intéressante et il a laissé des tonnes de livres et d’articles ainsi que 14 000 lettres. Il a correspondu pendant des décennies avec plus de 2 000 personnes ! Et il a tout gardé. Cela permet de suivre sa vie et sa pensée à la trace, de voir comment sa théorie a évolué, quand et pourquoi il a changé d’idée.

L’exposition est un grand travail d’équipe…

— Peu d’établissements ont les moyens de réunir les ressources humaines — experts et designers — nécessaires à la création de telles expositions. Et il est à la fois plus facile et plus intéressant de les concevoir pour qu’elles puissent voyager. D’où l’idée de la coproduction, qui permet le choc des idées qui crée la lumière. Et qui signifie aussi des déménagements délicats. Sans compter que les spécimens et les artefacts qui ont appartenu à Darwin doivent retourner à Londres entre chaque étape. Les conservateurs qui gèrent Down House, où Darwin a vécu la plus grande partie de sa vie, l’ont exigé. Ils viennent en personne emballer les artefacts pour les expédier à Londres, où ils sont examinés soigneusement avant d’être réexpédiés vers le lieu d’exposition suivant. Gare au partenaire qui abîmerait une coccinelle épinglée par le grand maître…

Il y a aussi des défis intellectuels ?

— Le plus grand défi est celui de la précision et de l’exactitude historique et scientifique. Car il existe une véritable industrie Darwin : des dizaines de chercheurs qui étudient l’homme et son œuvre sous toutes ses coutures. Ces spécialistes, bien sûr, regardaient par-dessus notre épaule, surveillant tout ce qu’on faisait. Et comme ils ne s’entendent pas toujours entre eux… Dans ce sens aussi, la collaboration entre plusieurs établissements était une bonne chose, car elle réduisait les risques de dogmatisme. Parce que, aux nombreuses questions qu’on pose sur Darwin, il y a plusieurs réponses possibles.

Par exemple ?

— Vers 1846, alors qu’il avait probablement terminé d’élaborer sa théorie de la sélection naturelle, Darwin a mis de côté la rédaction de son Origine des espèces pour passer huit ans à étudier la bernacle, une sorte de crustacé marin. Pourquoi ? Certains disent qu’il était malade et qu’il se consacrait à quelque chose de plus facile que son ouvrage. D’autres croient qu’il voulait établir sa crédibilité de chercheur : à son époque, c’est par l’étude méticuleuse d’une espèce animale qu’on y arrivait. D’autres encore sont convaincus qu’il a pris peur en voyant l’accueil réservé à un autre ouvrage [Vestiges of the Natural History of Creation, publié anonymement par Robert Chambers en 1844] qui traitait aussi d’évolution et qui avait été démoli par la communauté scientifique. Quand il s’agit d’interpréter, la prudence s’impose.

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