Internet à pédales ? Non merci !

Télécharger une banque de données à l’aide d’une connexion Internet téléphonique ? Bonne chance. Mais bien souvent, c’est le seul moyen pour les internautes en région. Qui en ont marre. Et qui s’organisent.


 

Il pleut sur Londres, où Michel Borduas s’apprête à atterrir après un vol mouvementé au-dessus de l’Atlantique. « La piste no 8 est libre. Veuillez confirmer votre position », ordonne d’une voix métallique l’opérateur de la tour de contrôle de l’aéroport d’Heathrow.

Bien campé devant son ordinateur, Michel Borduas, 63 ans, a accumulé ces dernières années des milliers d’heures de vol aux commandes de son DC-8 virtuel. Et il a aussi perdu des centaines d’heures à maugréer en tentant péniblement de télécharger les toutes dernières données météo pour améliorer le réalisme de son simulateur de vol et ainsi tirer davantage de plaisir de son passe-temps préféré.

Comme les internautes de dizaines de localités rurales du Québec, Michel Borduas doit se contenter d’un lien Internet par téléphone. Une source de frustration grandissante pour cet ancien chef du développement technologique à la radio de Radio-Canada, qui se démène depuis des années pour forcer son fournisseur, Bell, à offrir Internet haute vitesse à la clientèle de Saint-Julien, le bucolique village des Appalaches où il réside. « Je me suis fait répondre qu’on n’avait pas besoin d’Internet en région rurale ! Sommes-nous des citoyens de seconde classe ? »

Comme pour la majorité des Québécois, Internet est devenu bien plus qu’un passe-temps pour Michel Borduas, qui offre un service de dépannage informatique aux gens de sa région. C’est une partie de son quotidien. « Nos gouvernements et nos institutions financières nous invitent de plus en plus à nous en servir », dit-il.

Depuis la naissance du World Wide Web (www), il y a une douzaine d’années, Internet a bien tissé sa toile au Québec. Les deux tiers des Québécois sont désormais branchés et pas moins de 84 % d’entre eux jouissent d’un branchement à haute vitesse. Mais ces chiffres cachent une réalité moins rose dans les régions rurales, où des centaines de milliers d’internautes ne peuvent compter que sur leurs vieilles lignes téléphoniques pour télécharger des contenus multimédias toujours plus lourds.

« Il y a une grande fracture numérique entre la campagne et la ville », dit Yves-Marie Sénamaud, 63 ans, conseiller municipal à Saint-Théodore-d’Acton, localité rurale située entre Saint-Hyacinthe et Drummondville, dans les basses terres du Saint-Laurent. Cet ancien technicien agricole au vocabulaire coloré a livré une longue bataille, avec le maire de la municipalité, pour obtenir un service haute vitesse au village. « Internet a longtemps été vu comme une bébelle, mais ce n’est plus le cas », dit-il.

Des gîtes touristiques, qui recrutent la majorité de leurs clients par le truchement d’Internet, aux propriétaires de garages, qui achètent de plus en plus de pièces d’autos en ligne, de nombreuses entreprises situées en région rurale ont intégré le Web à leurs pratiques commerciales. À l’heure où les sites de toutes sortes — information, finance, divertissement — se précipitent pour offrir des vidéos et d’autres contenus multimédias lourds à télécharger, les régions qui ne peuvent offrir la haute vitesse à leurs entreprises et à leurs résidants ont le sentiment d’être laissées pour compte. Car pour un nombre croissant d’internautes, naviguer sur le Web sans pouvoir télécharger de la musique, voir rapidement des galeries de photos ou visiter des sites de partage vidéo ou de réseautage (tels YouTube et MySpace), c’est comme se contenter de regarder les bandes-annonces au cinéma. Frustrant.

« L’autoroute de l’information, c’est devenu aussi important que l’autoroute pour nous », dit Lisa Guérette, 37 ans, coordonnatrice de Ristigouche-Partie-Sud-Est, minuscule hameau de 183 âmes sur la Matapédia, à un jet de pierre du Nouveau-Brunswick. « On n’a pas cessé d’entretenir la route 132, qui traverse notre village, sous prétexte qu’on a un petit bassin de population. Il devrait en être de même pour le réseau de communication moderne. L’avenir de la Gaspésie passe par les PME et les travailleurs autonomes. Donnez-nous les outils pour développer notre région ! »

Sous la pression des élus locaux, on a mis en place un large réseau de fibre optique autour de la péninsule gaspésienne grâce à des fonds publics. Les écoles, les cégeps, les hôpitaux et les mairies s’y sont branchés, mais la majorité des simples citoyens n’y ont pas accès. Compte tenu des faibles bassins de population, les entreprises de télécommunications jugent peu rentable d’investir dans la construction d’un réseau qui relierait chacun des foyers à la haute vitesse.

Michel Borduas, de Saint-Julien, a fait appel au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour tenter de forcer la main à son fournisseur, Bell. Sans succès. (Le CRTC a répondu qu’« avec le temps les pressions de la concurrence et les progrès technologiques permettront d’inclure de plus grandes vitesses de transmission dans le service de base ».) Québec et Ottawa ont quant à eux mis fin à leurs programmes visant à aider les localités éloignées à se relier à la haute vitesse.

« Le gouvernement veut-il une véritable occupation du territoire ? » demande Didier Dufour, agent de concertation et de développement à la Conférence régionale des élus (CRE) de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. « Si oui, il faudra prendre des décisions. Quand le gouvernement a décidé d’électrifier les campagnes, les derniers clients dans les rangs coûtaient très cher. Mais on a fait le choix politique de les relier au réseau, parce qu’on a jugé que c’était important. »

De nombreux citoyens se tournent vers leurs pouvoirs locaux pour mener la bataille de la haute vitesse. C’est le cas des habitants de Saint-Théodore-d’Acton. « La fibre optique dans les campagnes, ça va arriver quand ? Quand on aura disparu ? » demande le conseiller municipal Yves-Marie Sénamaud. Il n’a pas voulu prendre de risque… Muni d’une liste de clients potentiels et tirant profit du lien de fibre optique déjà installé à l’école du village (en vertu du programme public « Écoles branchées »), il a conclu une entente avec la coopérative de télécommunications CoopTel, de Valcourt. Les techniciens ont prolongé le réseau jusqu’au garage municipal, à côté duquel ils ont érigé une tour de transmission. La municipalité a fourni gratuitement le terrain et financé la construction des fondations de l’antenne, qui relaie le signal Internet aux abonnés situés dans un rayon de 12 km. « Notre but, c’était de fournir le service à l’ensemble de la municipalité, pas seulement aux villageois, mais aussi à ceux qui habitent dans les rangs, dit Yves-Marie Sénamaud. On ne voulait pas créer deux catégories de citoyens. » Pari réussi : grâce à la technologie WiMAX (voir l’encadré « Deux solutions pour les régions rurales »), l’antenne de Saint-Théodore-d’Acton « arrose » même le village voisin de Saint-Nazaire.

Dans leur croisade, les élus municipaux ont obtenu l’appui indéfectible de plusieurs agriculteurs, dont Stéphane Gauthier, de la ferme Clovis Gauthier et Fils. Âgé de 40 ans, Stéphane Gauthier a un enfant et 30 000 poules pondeuses. Il a aussi un ordinateur branché sur Internet haute vitesse, dont il ne saurait plus se passer. À son écran, il suit quotidiennement les cours de la Bourse des grains, effectue ses opérations bancaires, met à jour ses logiciels de comptabilité et de gestion, contacte des fournisseurs de machinerie agricole… Il consulte également des sites de conseil en ligne, où il se renseigne notamment sur les normes environnementales, et visite régulièrement le site du ministère de l’Agriculture. « Je veux tout savoir sur les dernières épidémies. Si un parasite s’attaque à nos cultures, il faut réagir vite ! »

Le conseiller Yves-Marie Sénamaud souhaite que d’autres municipalités s’inspirent de son village et se tournent vers le WiMAX. « Si on veut que les jeunes reviennent s’installer en région, il faudra faire une plus grande place aux professionnels, dit-il. On serait étonné de voir combien de citadins veulent revenir à la campagne, mais il faut leur offrir de bons services. »

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