« J’ai peur que je meure. » Phrase d’urgence.

Travailler à l’urgence, c’est entendre des phrases fortes, souvent graves, parfois drôles, toujours pleines d’humanité et parfois de détresse.

Ces mots des patients de l’urgence, c’est précieux, d’abord pour faire un diagnostic. Mais c’est aussi une poésie concrète, drue, âpre, rarement banale, toujours pleine de sens. Et que j’aime beaucoup.

Un sens bien souvent caché. Mon rôle est de le retrouver. Ça fait partie du métier.

Les quarts de soir sont propices aux mots de la détresse, surtout juste avant la nuit. Les vendredis, les samedis. La fatigue de la semaine, sans doute. L’alcool, souvent. La solitude. L’écoeurement. La vie.

Une jeune femme consulte pour des palpitations. Dans la vingtaine, en bonne santé, mais stressée, certainement, les traits tendus, le regard un peu perdu. Et elle a mal dormi.

Elle dort mal parce que son cœur donne des coups. De temps en temps. Et qu’elle n’en peut plus. Rien d’autre, pas de douleur, ni d’essoufflement, ni de perte de conscience. Juste des coups. Et des pauses, brèves, après ces coups. Qui résonnent, là, du côté gauche. Et qui reviennent chaque dix minutes.

Ça nous est tous arrivé, à moi aussi d’ailleurs. C’est un peu dérangeant, parfois beaucoup. Mais c’est habituellement sans conséquence : ce qu’on appelle des “extrasystoles”, un phénomène banal. La systole est la contraction normale du coeur. L’extrasystole est une contraction de plus, spontanée, sans danger. Un extra. Gratis.

C’est très fréquent. Je lui explique le mécanisme: chacune des cellules du cœur peut envoyer un petit signal électrique. Et ce gros muscle hyperspécialisé, conçu pour propager rapidement l’impulsion électrique, se contracte alors hors phase, « off-beat » ressenti parfois fortement.

Je montre l’analogie avec la paupière, ces soubresauts fugaces, qui arrivent à tout le monde, de même nature.

Mais la jeune femme n’est toujours pas rassurée. C’est que je n’ai pas encore posé la question qui permet d’aller plus près du fond de choses:

“De quoi avez-vous peur?
– J’ai peur… que mon cœur ne reparte pas. J’ai peur que je meure.”

Et vous savez: c’est toujours ça.

Quelqu’un vient à l’urgence pour de banales palpitations mais ressent l’angoisse la plus fondamentale: que le coeur ne reparte pas, qu’il arrête là son travail. Mourir là, bêtement. Syncope.

Ça peut paraître ridicule. En fait, c’est pratiquement impossible — mais la peur est bien réelle.

Alors comme souvent, les yeux de la jeune femme se sont remplis de larmes. Le mot était prononcé: la mort. Et la tension était tombée.

Ayant compris, je peux la rassurer mieux. Expliquer que ça ne mène pas à l’arrêt cardiaque. Que chaque cellule cardiaque est conçue pour prendre la relève. Que ces palpitations dérangent, mais ne sont pas mortelles.

Et j’essaie aussi de voir un peu ce qui ne va pas, au-delà des symptômes. Souvent les mêmes causes: stress, manque de sommeil, pression au travail, problèmes financiers, enfants difficiles, ruptures amoureuses. Les aléas de la vie.

Ou même rien du tout: alors un trouble anxieux, sans cause immédiate, parfois conséquence d’une vieille blessure. Je ne saurai pas toujours, pas ce soir, parce que je ne pourrai pas aller plus loin. Nous sommes à l’urgence, il y a d’autres patients.

“Si ça arrive encore, allez prendre une marche. Ça aide, souvent. Le coeur accélère et les cellules rebelles se taisent.”

Elle se lève, me remercie, mais hésite avant d’ouvrir la porte du bureau.

“Je vous le dis, votre coeur s’arrêtera pas. En tout cas pas avant un bout de temps.”

Elle sourit, un peu. Essuie ses yeux. Elle semble quelque peu rassurée. Pour tout de suite. Elle quitte.

Prochain patient. Des douleurs à la poitrine. C’est plus complexe: il a déjà fait un infarctus. Prudence.

Je prends son dossier et me rends jusqu’à sa civière. Il dort. Bon, j’en profite pour aller me chercher un café. C’est une longue soirée.

 

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