Jamais sans ma tablette !

Elle transforme notre manière de soigner, de voyager, d’apprendre… La tablette électronique a conquis les derniers irréductibles tout en ralliant les cracks de la techno.

Elle transforme notre manière de soigner, de voyager, d’apprendre… La tablette é
Photos : Joannie Lafrenière

« Quel objet ridicule. Ça ne marchera jamais ! » disais-je à propos du iPad, au début de 2010, quand Apple a annoncé la mise en marché de la première version de sa désormais célèbre tablette à écran tactile. « Ça se dit mobile, alors qu’on ne peut même pas le glisser dans sa poche… Et puis, ça ne fait que la moitié de ce que fait un véritable ordinateur. »

Quelques mois plus tard, je m’en mordais les doigts.

Première surprise : plusieurs voisins de train de banlieue en avaient un. Des gens de plus de 35 ans en majorité. Pas du tout la clientèle technophile habituelle.

Deuxième surprise : ma conjointe, la reine des allergiques aux gadgets électroniques, réclamait le sien. Je lui ai donc donné un iPad 2 pour la fête des Mères (O.K., c’était un peu pour moi aussi). Et depuis, elle s’endort carrément avec !

Le iPad a fait tomber les derniers obstacles entre elle et le monde numérique. Fini le clavier. Exit la souris ! L’interface, c’est elle. Ou plus exactement, son index. Cette facilité d’utilisation change tout. « Enfin, me dit-elle, j’ai l’impression d’être au 21e siècle, moi aussi ! »

À l’âge vénérable de 91 ans, Antoinette Laoun-Nicopoulos ne pourrait pas, elle non plus, se passer de son iPad. Ses enfants et petits-enfants lui en ont offert un pour son 90e anniversaire. Quand elle l’a oublié au moment de partir en voyage, quelques mois plus tard, un de ses petits-fils a dû traverser l’île de Mont­réal, de l’aéroport Trudeau jusque chez elle, pour aller chercher son précieux appareil !

« Qu’est-ce que j’allais faire sans mon iPad ? » dit la dame en riant ! Elle l’utilise surtout pour regarder, sur YouTube, des clips ou des spectacles de ses chanteurs favoris, comme Enrico Macias. Parmi ses applications préférées, il y a Facebook (elle y a 56 amis) ainsi que les jeux de poker ou de black-jack en ligne, auxquels elle joue avec de purs inconnus.

La techno n’a plus de secrets pour elle, puisque pour ses 80 ans elle avait reçu un ordi­nateur portable. « J’ai oublié l’ordinateur, maintenant, déclare-t-elle en balayant l’air de la main. Le iPad, c’est beaucoup plus facile. »

En fait, les tablettes sont des ordinateurs, mais d’une espèce plus évoluée. « Le iPad fait aujour­d’hui partie de notre vie de famille », résume Martine Gingras, rédactrice pigiste et créatrice de Banlieusardises, un blogue sur des « choses futiles et agréables » (cuisine, jardin, santé, vie de famille…). L’appareil distrait ses filles de quatre et six ans au cours des longs trajets en voiture. Son conjoint s’en est servi pour faire des rénovations avec une application qui permet d’enre­gistrer des mesures sur une photo du chantier. Et elle lit désormais ses magazines sur sa tablette.

« Le iPad est toujours à portée de la main. Il s’ouvre rapidement. Et ça marche tout le temps ! » dit en riant cette habituée des ordinateurs… et de leur propension à tomber en panne.

Les tablettes restent margi­nales au Québec. À peine 6 % des Québécois en possèdent une, selon une enquête du Centre francophone d’informatisation des organisations (CEFRIO), publiée en décembre 2011. « Mais 10 % des adultes ont l’intention de s’en procurer une en 2012 », précise sa directrice de la recherche marketing, Claire Bourget.

Le coût élevé de ces appareils demeure un frein, selon elle : de 300 dollars pour un PlayBook de Research in Motion jusqu’à 850 dollars pour le plus gros modèle des iPad d’Apple. « Quand les prix baisseront, avance-t-elle, le marché va s’ouvrir, comme c’est arrivé avec les cellulaires. »

Les tablettes font même leur chemin jusqu’à… l’île de Baffin ! L’archéologue Claude Picard a apporté la sienne, à l’été 2011, sur un site de fouille pour une compagnie minière qui s’installera bientôt au nord du 70e parallèle. Avant de partir, il a copié rapports, plans et photos aériennes dans son appareil, qu’il rechargeait chaque soir grâce à la génératrice du campement. « Ç’a été extrêmement pratique, parce qu’avant on trimbalait de gros tubes remplis de cartes topographiques, dit ce spécialiste de l’archéologie arctique. Ça me coûtait assez cher d’excédent de bagages ! » Sans compter que ces cartes, déroulées, s’envolaient à la moindre brise.

Yvan Bastien a fait la même chose lorsqu’il s’est rendu au Burkina Faso, à l’automne 2011. Ce producteur laitier de Sainte-Anne-des-Plaines, dans les Laurentides, y a donné des formations. « J’ai dans ma bibliothèque une multitude d’articles sur la gestion des fourrages, des vaches laitières ou sur la façon de faire des bandes riveraines aux abords des cours d’eau. » Tout ça sur son nouveau iPad 2. Il possède aussi un portable, qui trône sur le comptoir de sa laiterie. « Mais je ne voulais pas apporter un appareil comme ça », dit-il en faisant allusion aux trois kilos que pèse l’ordinateur… pas si portable quand on le compare avec la tablette de 600 g.

Depuis, Yvan Bastien est l’un des rares agriculteurs québécois à se servir d’un iPad tous les jours, jusque dans son étable, où il a installé un réseau sans fil (Wi-Fi). « C’est un oiseau rare », confirme Sylvain Forget, vétérinaire qui se trouvait là au moment du passage de L’actualité.

« Hier, j’étais avec mon fournisseur de semence de taureau. Il me proposait telle semence pour cette vache-là », raconte Yvan Bastien avec un geste du menton vers l’une de ses 95 bêtes. Immédiatement, il a consulté sur son iPad une base de données génétiques accessible dans Internet. « Je pouvais tout de suite faire un croisement virtuel entre le taureau et la vache pour voir quelle génisse ça allait donner, et décider si c’était un bon choix ou pas. » Il peut consulter tout aussi rapidement des sites d’analyse de lait ou d’autres sur le prix des bovins. « Ça m’épargne de nombreux va-et-vient », dit-il. Et s’il rendait son fragile appareil kapout en l’échappant dans le fumier ? « C’est sûr que j’en achète un autre », répond-il sans hésiter.

Un peu plus au nord, à l’école Cap-Jeunesse, à Saint-Jérôme, il y a de l’électricité dans l’air : dans la classe de français d’Isabelle Goyette, une soixantaine d’élèves de 1re secondaire se partagent deux iPad. Depuis le printemps, l’enseignante laisse les jeunes manipuler son iPad personnel ! L’expérience a tellement plu à la direction qu’elle a acheté un second appareil. « C’est un fichu de beau laboratoire », dit Jean-Luc Vaillancourt, directeur de cette école de plus de 1 200 élèves.

Ce jour-là, le travail consistait à corriger des phrases dont l’orthographe était fautive. Quelques élèves chanceux peuvent utiliser les iPad pour consulter l’application Antidote et ses nombreux dictionnaires. Mais les autres ? Isabelle Goyette a tout un parc informatique : un iPod touch, cinq portables, un ordinateur de table… Et il ne faut pas oublier les dictionnaires imprimés ! « C’est important de savoir s’en servir, insiste-t-elle. Mais il ne faut pas se priver des technologies non plus. »

Une rotation permet à tous les élèves d’employer les convoités iPad. Pas de pagaille : l’appareil semble avoir un effet apaisant sur les jeunes. « Je surveille ce qu’ils font, dit l’enseignante, et ils sont toujours au travail. Ils sont autonomes, et j’ai donc moins de gestion de classe à faire qu’avant. »

À l’école polyvalente de Paspébiac, en Gaspésie, où tous les élèves disposent d’un iPad depuis octobre, on a remarqué le même phénomène. « Ce qui a le plus surpris les profs, c’est l’attention des élèves. Ils sont plus engagés dans leur apprentissage », rapporte Vincent Tanguay, vice-président du CEFRIO, qui supervise le programme. Alors que leur manque de motivation était un problème, les élèves se sont mis à suggérer des outils ou des activités, précise-t-il. « Ils donnent carrément des trucs à leurs profs. »

« Les élèves deviennent des producteurs de contenu », explique pour sa part Martin Gagnon, conseiller pédagogique en technologies de l’information à la commission scolaire de Mont­réal. « Grâce à des applications qui permettent de fabriquer des livres illustrés, par exemple, on commence à voir des bibliothèques scolaires qui prêtent non seulement des livres sur iPad, mais des livres créés par des élèves de l’école ! »

Le potentiel pédagogique des tablettes semble illimité. Les deux filles de Martine Gingras apprennent à lire l’heure et à tracer les lettres de l’alphabet sur l’écran tactile. Même dans les jeux, dit-elle, elles apprennent : « Dans Angry Birds, il y a des notions de logique et de physique. »

Martin Gagnon souligne que les tablettes peuvent être par­ticulièrement utiles pour les élèves atteints d’un trouble envahissant du développement. L’application Marti, par exem­ple – mise au point par l’Université du Québec à Trois-Rivières en janvier -, permet aux autistes non verbaux de s’exprimer en plaçant des mots à l’écran ou en déclenchant des sons. Elle semble prometteuse. Et il y en a tellement d’autres que cet ex-enseignant en adaptation scolaire s’exclame : « C’est bien simple, moi, ça me tenterait de retourner enseigner dans une classe ! »

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