Je mange, donc je m’empoisonne ?

Les produits chimiques qui entrent dans la fabrication de nombreux aliments sont-ils nocifs pour la santé ? Une journaliste présente les résultats de son enquête dans un livre-choc. Pas rassurant…

Je mange, donc je m'empoisonne ?
Photo : Lester Lefkowitz / Getty Images

Notre poison quotidien est le fruit d’une conviction que j’aimerais faire partager : il faut se réapproprier le contenu de notre assiette, reprendre en main ce que nous mangeons pour qu’on cesse de nous infliger de petites doses de poisons qui ne présentent aucun avantage.

Comme me l’a expliqué Erik Mill­stone, un universitaire britannique, dans le système actuel, « ce sont les consommateurs qui prennent les risques et les entreprises qui reçoivent les bénéfices ». Mais pour pouvoir critiquer les (multiples) failles du « système » et exiger qu’il soit revu de fond en comble, il faut comprendre comment il fonctionne.

Je dois admettre qu’il ne fut pas aisé de décrypter les mécanismes qui président à l’établissement des normes régissant l’exposition à ce que le jargon édulcoré des experts appelle les « risques chimiques ». Ce fut par exemple un véritable casse-tête que de reconstituer la genèse de la fameuse « dose journalière acceptable » – ou « admissible », dite DJA – des poisons auxquels nous sommes tous exposés.

Je soupçonne même que la complexité du système d’évaluation et de réglementation des poisons chimiques, qui fonctionne toujours derrière des portes closes et dans le plus grand secret, est aussi une manière d’assurer sa pérennité. Qui va en effet mettre son nez dans l’histoire de la DJA, ou des « limites maximales de résidus » ?

Et si, par hasard, un journaliste ou un consommateur trop curieux osent poser des questions, la réponse des agences de réglementation est généralement : « Ça marche grosso modo. Et puis, vous savez, c’est très compliqué, faites-nous confiance, nous savons ce que nous faisons… »

Le problème, c’est qu’il ne peut pas y avoir de grosso modo quand il s’agit de données toxicologiques dont l’enjeu est la santé des consommateurs, y compris ceux des générations futures. C’est pourquoi, persuadée à l’inverse que « le diable est dans les détails », j’ai décidé de prendre le parti contraire. J’espère donc que le lecteur me pardonnera ce qu’il pourra considérer parfois comme un souci exagéré de la précision ou de l’explication, la multiplication des notes et des références. Mais mon objectif, c’est que chacun puisse devenir, s’il le désire, son propre expert. Ou, en tout cas, que chacun dispose d’arguments rigoureux qui lui permettent d’agir autant que ses moyens le lui permettent, voire d’influer sur les règles du jeu qui gouvernent notre santé. Car savoir, c’est pouvoir…

[…]

Depuis sa création, l’Institut [Ramazzini, institut privé italien de recherche en cancérologie environnementale] a testé quelque 200 polluants chimiques, comme le benzène, le chlorure de vinyle, le formaldéhyde et de nombreux pesticides. Ses études ont souvent contribué à la baisse des normes d’exposition en vigueur, car leurs résultats sont inattaquables.

D’abord, contrairement à la grande majorité des études industrielles, celles de l’Institut sont conduites sur des méga-cohortes, comprenant plusieurs milliers de cobayes, ce qui bien sûr renforce leur pouvoir statistique. Lors de ma visite, le 2 février 2010, j’avais été impressionnée par l’étendue du laboratoire, qui couvre 10 000 mètres carrés. D’énormes installations circulaires abritaient alors 9 000 rats soumis à différents niveaux d’ondes électromagnétiques pour une expérience que le docteur Morando Soffritti, qui a succédé à Cesare Maltoni [fondateur de l’Institut Ramazzini], m’avait présentée comme « top secret » avec un large sourire entendu.

« La deuxième caractéristique de notre Institut, m’avait-il expliqué, c’est que contrairement aux recommandations du guide des « bonnes pratiques de laboratoire », nos études expérimentales ne durent pas deux ans, mais nous laissons vivre nos animaux jusqu’à leur mort naturelle. En effet, 80 % des tumeurs malignes détectées chez les humains le sont après l’âge de soixante, soixante-cinq ans. Il est donc aberrant de sacrifier les animaux expérimentaux à la cent quatrième semaine, ce qui, rapporté à l’espèce humaine, correspond à l’âge de la retraite, où la fréquence d’apparition des cancers ou des maladies neurodégénératives est la plus élevée. »

« C’est la principale force des études de l’Institut Ramazzini, m’a confirmé James Huff [directeur adjoint de la cancérogénèse chimique du National Institute of Environmental Health Science]. Quand on interrompt arbitrairement une étude au bout de deux ans, on risque de passer à côté des effets cancérigènes d’une substance. »

[…]

Les deux études de l’Institut Ramazzini sur l’aspartame sont très inquiétantes. Plus inquiétant encore est le rejet de ces deux études par l’EFSA [Autorité européenne de sécurité des aliments] et la FDA [Food and Drug Administration] et, dans la foulée, par toutes les agences réglementaires nationales (dont, bien sûr, l’ANSES française [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation]). Et je dois dire que, j’ai beau tourner leurs arguments dans tous les sens, ils ne parviennent pas à me convaincre…

Publiée en 2006, la première étude portait sur 1 800 rats, qui ont ingéré des doses journalières d’aspartame com­prises entre 20 mg/kg et 100 mg/kg, depuis l’âge de huit semaines jusqu’à leur mort naturelle. Résultat : une augmentation significative, corrélée à la dose, des lymphomes, leucémies et tumeurs rénales chez les femelles, et des schwannomes (tumeurs des nerfs crâniens) chez les mâles. « Si nous avions tronqué l’expérience en l’arrêtant à deux ans, nous n’aurions sans doute pas pu montrer le potentiel cancérigène de l’aspartame, écrivent les auteurs dans leur publication. Les résultats de cette méga-étude indiquent que l’aspartame est un agent cancérigène multisite puissant, y compris à la dose journalière de 20 mg/kg, qui est bien inférieure à la DJA. »

Curieusement, alors qu’elle se contente en général fort bien des résumés de données que lui envoient les fabricants, la FDA a, dans ce cas précis, beaucoup insisté pour obtenir l’ensemble des données brutes de l’étude. C’est en tout cas l’argument officiel qu’elle n’a cessé de brandir, à l’instar de David Hattan [toxicologue de la FDA chargé des additifs alimentaires], qui me l’a resservi sans sourciller : « Nous n’avons pu examiner qu’une petite partie des données brutes, m’a-t-il expliqué avec une moue navrée, et il nous a semblé que les changements observés étaient sporadiques et somme toute habituels dans ce genre d’expérimentation. Malheureusement, nous n’avons pas pu obtenir toutes les données, car l’Institut Ramazzini nous a dit que le règlement interne lui interdisait de les partager avec des tierces parties. »

« Pourquoi avez-vous refusé de communiquer les données brutes de l’étude ? ai-je demandé à Morando Soffritti, le directeur scientifique de l’Institut Ramazzini.

– Je suis surpris que la FDA ait pu vous dire cela, m’a-t-il répondu avec son indéfectible sourire en coin. Nous sommes entrés en contact avec la FDA dès 2005 et nous lui avons envoyé toutes les données en notre possession. »

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En 2007, l’équipe du docteur Soffritti a publié une seconde étude, encore plus inquiétante que la première. Cette fois-ci, 400 rates en gestation ont été exposées à des doses journalières d’aspartame de 20 mg/kg et de 100 mg/kg et leurs descendants ont été suivis jusqu’à leur mort. « Nous avons constaté que, quand l’exposition commence pendant la vie fœtale, le risque d’avoir les tumeurs observées lors de la première étude augmente de manière très significative, a commenté Morando Soffritti. S’y ajoute l’apparition de tumeurs mammaires chez les descendantes femelles. Nous estimons que ces résultats devraient conduire les agences réglementaires à agir au plus vite, car les femmes enceintes et les enfants sont les plus grands consommateurs d’aspartame. » Dans leur publication, Morando Soffritti et ses collègues soulignent  : « [À] leur demande, nous avons fourni aux agences réglementaires toutes les données brutes de l’étude. »

Pourtant, David Hattan m’a soutenu le contraire : « Nous n’avons pas examiné la seconde étude de l’Institut Ramazzini, car malheureusement, nous n’avons pas pu trouver un accord pour obtenir les données brutes », a affirmé le toxicologue de la FDA.

« Ce n’est pas vrai, a rétorqué le docteur Morando Soffritti depuis son laboratoire de Bentivoglio.

– Vous prétendez que David Hattan ment ? ai-je insisté.

– On peut dire qu’il ment. »

 

notre-poison-quotidien


Notre poison quotidien : La responsabilité de l’industrie chimique dans l’épidémie des maladies chroniques Par Marie-Monique Robin
Stanké
En librairie

 

 

 

 

 

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ELLE ÉCRIT AVEC SES POINGS

La journaliste française Marie-Monique Robin, 51 ans, a réalisé de nombreux documentaires, qui lui ont valu une trentaine de prix internationaux. Fille d’agriculteurs, elle s’est notamment intéressée à l’alimentation et aux grandes cultures vivrières. Parmi ses écrits et ses films les plus percutants : Le monde selon Monsanto : De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien ; et Voleurs d’organes : Enquête sur un trafic.

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