Je n’ai pas de médecin

« Je ne risque pas de me trouver un médecin de sitôt. De toute manière, après tout ce que j’ai écrit sur le sujet, mes collègues ne voudront peut-être jamais de moi dans leur auguste bureau. »

Photo : Daphné Caron

Après 55 années de vie, peut-être faudrait-il que je me trouve un médecin de famille ? Vous me direz qu’étant toubib, c’est plus facile pour moi de m’en passer que pour vous. Il est vrai que si j’éprouve quelque symptôme inquiétant, je peux l’analyser, en observer l’évolution, soupeser les diagnostics possibles, écarter les moins probables et consulter si le besoin s’en fait sentir.

Je frôle ainsi l’autodiagnostic, c’est une seconde nature, impossible d’agir autrement. Pour ce qui est de l’autotraitement, je ne vais à peu près jamais jusque-là, souhaitant un regard externe quand c’est assez sérieux. Je respecte ainsi le principe selon lequel un médecin ne se soigne pas lui-même. Lorsque je suis vraiment malade, ce qui est rare, je consulte donc à l’urgence s’il n’y a pas d’option en clinique — ce qui est souvent le cas.

Mais alors, qu’en est-il de mes suivis, examens de routine, prises de sang annuelles, bilans de santé, tests variés, explorations diverses et tutti quanti ? Bonne question, à laquelle j’apporte une réponse assez nette qui en étonnera plusieurs : depuis longtemps, la science nous donne à penser que ces pratiques n’améliorent pas la santé et n’allongent pas la vie. Or, quand elle ne réussit ni l’un ni l’autre, la médecine — et le médecin qui la prodigue — est inutile. C’est plus souvent le cas qu’on pourrait le penser.

Restent les dépistages, auxquels il faudrait croire, n’est-ce pas ? Quoi de plus sensé que de trouver une maladie avant qu’elle cause des symptômes ? J’en ai subi quelques-uns. Une prise de sang pour un projet de recherche, voilà une dizaine d’années, qui a montré un taux de cholestérol plutôt bas ; et comme ce cholestérol est surtout un produit de la génétique, son niveau ne varie pas tant si on conserve de saines habitudes de vie. J’ai aussi fait prendre ma pression quelques fois, et elle était normale.

Le seul dépistage en profondeur — c’est le cas de le dire — que j’ai subi, c’est une coloscopie. Mon père a eu un cancer du côlon, ce qui me place dans un groupe à risque un peu plus élevé. J’avais aussi certains symptômes qui laissaient planer le doute — ce qui nous éloigne un peu du concept de dépistage, qui s’adresse plutôt aux asymptomatiques. Mais je ne sais plus trop si je vais la répéter, après avoir beaucoup lu sur le sujet. C’est que les effets favorables de ce genre de dépistage sont au mieux mitigés, pour ne pas dire nuls dans certains cas, comme pour le cancer de la prostate. Démontrer que le dépistage des cancers permet vraiment d’allonger la vie est souvent impossible.

Rien ne me pousse donc à trouver un médecin ; je ne sais trop ce qu’il accomplirait pour moi. Je pourrais bien sûr nouer une bonne relation et disposer d’un allié sûr si quelque chose ne tournait plus rond, physiquement ou mentalement. En attendant, comme tout va plutôt bien sur ces plans, je n’aurais pas grand-chose à raconter. Je serais même un peu gêné de prendre la place d’un vrai malade. Bien entendu, je doute parfois comme tout le monde de ma bonne santé et je pense alors — ma femme me le répète souvent — que je devrais chercher plus sérieusement un confrère qui serait prêt à m’endurer.

Ce n’est toutefois pas la lecture du plus récent résumé scientifique de la Collaboration Cochrane sur les bilans de santé, publié en 2019, qui me poussera à changer fondamentalement d’avis sur le sujet. C’est qu’on y confirme de nouveau que ces bilans n’ont aucun effet sur la mortalité générale, ni sur la mortalité par cancer ou maladie cardiaque, ni sur les crises cardiaques, ni sur les AVC. Bref, que les bilans annuels pratiqués sur les gens en bonne santé ne contrecarrent pas les avancées des principaux tueurs. Cela peut sembler aussi contre-intuitif que brutal, mais les preuves sont bétonnées et les constats sont clairs : les bilans de santé, ça ne marche pas.

Comme je ne souffre d’aucune maladie et n’ai aucun symptôme particulier — un suivi médical serait alors nécessaire —, consulter un confrère me semble inutile, puisque je sais pertinemment que cela ne m’aidera pas à vivre plus vieux ni à vivre mieux. Soit, c’est un constat contradictoire avec l’idée communément admise que d’avoir un médecin de famille est vital : quand on est malade, sûrement ; quand on a des symptômes sérieux, certainement ; mais pour des suivis et des bilans de santé, pas vraiment.

Je ne risque donc pas de me trouver un médecin de sitôt. De toute manière, après tout ce que j’ai écrit sur le sujet, mes collègues ne voudront peut-être jamais de moi dans leur auguste bureau.

Bah, il me reste toujours l’urgence, si ça va mal.

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11 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Oui, nous le savons. Espérons que tous les médecins se sont mis en mode accès adapté…

Tous, sans doute pas, mais c’est un mouvement qui a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années. Au fait, l’accès adapté, c’est la médecine que pratiquaient mon grand-père et mon arrière-grand-père: voir les gens quand ils sont malades, les soigner au besoin et leur donner des conseils à cette occasion. Rien de magique! Bonne journée à vous.

J’ ai travailler 25 dans un hopital. Je n’ avais pas besoin de medecin de famille…si je toussais un peu j’ en avais quelques uns qui voulaient pas que je sois malade alors on s’ occupait de moi lollll

Bonjour,
J’ai 72 ans. À l’âge de 40 ans me suis dit qu’il me fallait un médecin de famille. Facilement trouvé à cette époque. Le voyais une fois par année, prise de sang, pression, etc…Toujours le même verdict, « tout est parfait monsieur, pas de diabète, pas d’obésité, glycémie OK, imc parfait, fume pas, en forme physiquement, cholestérol, triglycerides, ldl, hdl, tout est OK. »
23 ans plus tard, à 63 ans, toujours en pleine santé, bang, 4 pontages. Pas 1, pas 2, pas 3, non, 4.
Suis retourné voir mon médecin de famille pour lui demander ce qui s’est passé malgré ma « belle santé « . Ça doit être votre hérédité. Ah bon, donc le cholestérol et les saturés ont rien à voir ?? Pas de réponse. Je ne blâme pas mon médecin de famille. Alors vous avez raison doc Vadeboncoeur, on ne peut pas « prévenir ». Encore pire maintenant avec tous ces mouvements vegan et carnivore, on y perd son latin déjà perdu. D’un côté vous avez tous les Martin Juneau, Michael Greeger et Joël Kahn qui nous disent de manger des légumes et de l’autre les Shawn Baker et autres carnivores qui nous disent de manger de la viande. Qui plus est, tous ces gens sont des médecins (cardiologues) et chercheurs réputés, mais ils ne s’entendent pas entre eux à savoir quoi faire ou quoi manger pour être en santé. Alors, dites-moi, qu’est ce que je fais moi, pauvre citoyen inculte que je suis devant tous ces savants qui ne s’entendent pas ?? Il me reste toujours l’urgence.
Gilles.

Vous mettez le doigt sur un certain nombre de points importants.

D’abord, de toute évidence, vous avez passé beaucoup trop de tests, si vous êtes en bonne santé. Qui plus est, comme vous avez pu le constater (et comme la revue Cochrane l’indique dans cette référence que je cite dans le texte: https://www.cochrane.org/fr/CD009009/les-bilans-de-sante-generaux-pour-la-reduction-de-la-mortalite-et-des-maladies) ces bilans de santé annuels n’ont pas beaucoup d’effets sur la santé, contrairement à une croyance très répandue (mais erronée).

Par ailleurs, comme vous l’avez malheureusement vécu, de bons « bilans de santé » n’empêchent pas de développer des maladies (bien qu’elles sont plus rares chez les gens en bonne santé avec des bilans normaux).

Pour ce qui est de l’hérédité, elle joue beaucoup en santé cardiovasculaire, bien qu’on a montré que les habitudes de vie peuvent contrer l’expression de nos gènes suffisamment pour renverser la vapeur. Mais bon, ce n’est pas parfait. Par contre, sans changement des habitudes de vie, les gènes s’expriment davantage.

Pour ce qui est de l’alimentation, il n’y a pas grand doute sur l’efficacité préventive de la diète méditerranéenne, du végétarisme et du véganisme, qui diminuent les risques et allongent la vie, mais à ma connaissance il n’y a pas (encore) de telles données à propos des diètes cétogènes et compagnie. Il y en aura peut-être. Donc, miser sur les fruits, les légumes, les légumineuses, les noix, le poisson, c’est certainement un bon choix. Mais bon, je suis d’accord que ce n’est pas toujours facile à suivre. Bonne journée!

Je crois qu’idéalement ce ne serait pas nécessaire que tout le monde ait un médecin de famille. Pendant longtemps, je n’avais besoin de consulter que très occasionnellement, et j’étais OK avec le sans-rendez-vous (j’avais la chance d’avoir accès à un vrai – tu te présentes et tu vois un médecin sans avoir besoin de réserver une place ou de téléphoner au préalable). Le problème est au moment où tu as tout à coup un problème nécessitant un vrai suivi, ce qui peut arriver sans qu’on s’y attende. Ça peut prendre un bout avant de te faire attribuer un médecin, même si tu l’indiques sur le guichet d’accès. Et un suivi au sans rendez-vous, ce n’est pas l’idéal.
Ce qu’il faudrait serait un système où tu as des ressources en première ligne facile d’accès pour un problème ponctuel, et la possibilité d’avoir rapidement une prise en charge si tu développes un problème à plus long terme.

Je ne pourrais pas mieux dire: vous définissez exactement ce qui serait un bon système. Cesser de mettre autant d’accent sur le fait d’avoir un médecin de famille quand les besoins sont uniquement ponctuels sauf pour des dépistages occasionnels (qui pourraient être faits par des infirmières) et favoriser une prise en charge rapide quand on est malade. Mais un des problèmes, c’est qu’on voit son médecin quand tout va bien, et quand on est malade… on va à l’urgence. Heureusement, ça commence à changer. Merci pour le commentaire.

Il faut faire attention et donner une définition claire de ce qu’on entend par bilan de santé. Les gens risquent de comprendre de votre propos qu’un « bilan sanguin » chez quelqu’un qui ne se juge pas malade est inopportun. Par exemple, un patient atteint d’obésité à qui je fais passer un bilan de « dépistage » pour le diabète et qui se révèle positif et qu’une prise en charge adéquate s’ensuit va en bénéficier. La notion de « bilan de santé » n’est pas claire pour la plupart des gens.

On ne peut pas tout dire en 4500 caractères, mais je pense que j’ai été tout de même assez précis: « examens de routine, prises de sang annuelles, bilans de santé, tests variés, explorations diverses et tutti quanti ». Dans la fiche préventive du Collège des médecins du Québec, il n’y a rien qui ressemble de près ou de loin à des prises de sang annuelles, sauf pour seule exception: les patients à risque « très élevé » de diabète, soit une minorité de personnes. Pour le reste, dans la documentation que je connais sur les dépistages dans le monde réel au Québec, 30% des hommes + de 80 ans ont eu un dépistage pour le cancer de la prostate, un incroyable débordement des guides de pratiques et un risque très élevé de surdiagnostic. Je serais d’ailleurs fort curieux de voir ce qui en est pour les autres examens, mais j’ai bien l’impression qu’il y a beaucoup d’abus. Heureusement, les médecins sont de mieux en mieux formés et tendent à éliminer cela de leur pratique, parce que ça ne sert à rien. C’est à peu près l’objet de cet article. Merci pour le commentaire.

La «science médicale», laqelle engendre les revenus faramineux des médecins et spécialistes, ne repose, selon mon médecin de famille talentueux, consciencieux, dévoué et honnête, que sur 25 % environ de données probantes.
C’est dire que tout le reste a, approximativement, valeur égale au charlatanisme. (J’exagère…)
Ainsi, au risque de moduler vos propos, cher Dr Vadeboncoeur, s’il est vrai que beaucoup d’analyses et d’examens (et de médicaments) sont prescrits inutilement, voire dangereusement, cela n’en fait pas une règle généralisable pour décréter que les suivis réguliers doivent être proscrits. C’est vraiment du cas par cas et les causes (prédisposantes, déclenchantes, aggravantes, persistantes – comme dirait l’exceptionnel Fougeyrollas) sont tellement systémiquement complexes qu’il est quasi impossible de prédire la maladie, en particulier dans les cas de «bonne santé. »
De plus, et la médecine a été longuement muette et l’est encore bien trop à ces sujets, une belle grosse partie de la santé humaine est affectée par…les médicaments plus dangereux qu’utiles, les transformations industrialisées de l’agroalimentaire (colorants, additifs, sucre et gras transformés, etc.); les cumuls des pollutions; les transferts des contenants (plastiques, aluminium, entre autres) aux contenus; les ondes électriques et magnétiques; l’industrialisation incontrôlée des nanoparticules; etc.)
Je vais toujours considérer tout médecin talentueux, consciencieux, dévoué et honnête comme un allié précieux pour contrer la maladie et prodiguer des conseils de santé.
Mais je ne crains nullement pour quelque médecin quant à son accès aisé à un ou des collègues en cas de besoin…