«Je ne serai pas là pour eux»

Être confronté à la mort n’est jamais facile, surtout quand le médecin ou l’infirmière est encore en formation. C’est pourtant, aussi, une occasion d’apprentissage. Le docteur Alain Vadeboncœur présente ici le récit d’une infirmière de sa connaissance, ébranlée par l’annonce d’une mort prochaine.

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Photo : Getty Images

Comme soignant, être confronté à la mort et aux maladies graves durant son apprentissage est une expérience troublante, souvent bouleversante, qui laisse des traces pour toute la vie. Les médecins, les infirmières et les paramédics y sont souvent mal préparés, parce que peu formés — et, malgré tout, c’est une réalité aussi difficile à aborder qu’à bien intégrer.
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À l’hôpital, les infirmières passent beaucoup plus de temps auprès des patients que nous, les médecins. Elles sont près des patients, qui apprécient leur professionnalisme, leurs soins, leur qualité d’écoute et leur patience, surtout dans les moments les plus difficiles.

Le récit que je partage aujourd’hui avec vous est tout simple, bien qu’il relate une expérience ayant marqué, durant sa formation, une infirmière de ma connaissance, Isabelle Kane, qui œuvre aujourd’hui à l’Institut de cardiologie de Montréal.

*

Je suis sortie de ma zone de confort pour effectuer ce stage. J’ai choisi ce qui me rendait le plus inconfortable : l’oncologie et les soins palliatifs. Et je m’apprêtais à recevoir une grande leçon.

C’était il y a cinq ans, dans un hôpital. Il devait être 9 h. Quatre semaines plus tard, j’allais terminer mon baccalauréat en soins infirmiers.

Je suis à la photocopieuse, au corridor, avec ma préceptrice. J’entends le cri d’un enfant qui court et s’amuse. Je souris.

«Ça fait toujours du bien d’entendre la joie d’un enfant, surtout dans un hôpital !» dis-je.

Nicolas Lancret, « Jeux d’enfants » (c. 1705). Choix de l'oeuvre, Ianik Marcil.
Nicolas Lancret, Jeux d’enfants (c. 1705). Choix de l’œuvre : Ianik Marcil.

Ma préceptrice me répond : «C’est certain. Sauf dans une unité comme ici, où ça prend une autre signification».

Je m’éloigne un peu de la photocopieuse, pour regarder de nouveau l’enfant. Dans le corridor, à l’intersection des bruyants ascenseurs situés entre l’unité d’oncologie et celle des soins palliatifs, un homme est assis sur une chaise, l’air las, sans émotion, comme s’il était figé dans la glace. Ou peut-être sous le coup d’une trop forte émotion.

La bouche entrouverte, il fixe du regard son bébé d’environ trois mois, qu’une femme devant lui porte sur sa poitrine. La femme déplace lentement son regard d’un à l’autre. Derrière elle, un jeune bambin d’environ trois ans court, aussi heureux qu’énergique.

Ma préceptrice me fait un résumé, pour mon apprentissage. L’homme, dans la mi-trentaine, est venu consulter l’urgence de l’hôpital pour un malaise, qu’il avait supporté un certain temps, mais qui était devenu de plus en plus intense. J’ai oublié de quel malaise il s’agissait.

D’examen en examen, les médecins établissent un diagnostic. Il est atteint d’un cancer de stade 4, le plus grave. On lui apprend qu’il lui reste probablement trois semaines à vivre.

Tout bascule. Je ressens un immense sentiment de tristesse et d’empathie. Je viens d’être giflée par la réalité. Je suis en état de choc. Ce nouveau-né qu’il observe est le sien.

Ce jeune papa est un entrepreneur qui réussit bien sa vie. D’ici un mois, sa femme va être veuve, avec deux enfants à charge. A-t-elle un réseau de soutien ? S’en sortira-t-elle financièrement ? Ont-ils fait un testament ? Ont-ils déjà discuté de la mort auparavant ? Qu’adviendra-t-il de l’entreprise?

Je n’en sais rien. Plein de questions se bousculent dans ma tête.

Ma préceptrice se tourne vers moi et me demande: «Toi, comme infirmière, quelle intervention pourrais-tu faire, maintenant ?»

Inconfort et malaise. Je pense : que veux-tu que je fasse, rendue là…

«Sincèrement, j’en ai aucune idée. Je ne sais pas.
– Tu veux que je te raconte ce qu’une infirmière a fait hier ?
– Bien sûr !»

Voici ce qui s’est passé. Devant leur impuissance, composant avec le sentiment de la famille d’avoir «perdu le contrôle», après un temps d’écoute, d’information et de réconfort, l’infirmière était allée les rencontrer longuement. L’homme lui a alors confié que ce qu’il regretterait le plus, c’était de ne pas pouvoir être présent pour les moments importants que vivront ses enfants.

«Je ne serai pas là pour eux. Ils ne me connaîtront jamais.»

Avec le soutien de l’infirmière, l’homme a écrit, pour chacun de ses fils ainsi que pour sa femme, des cartes pour tous leurs anniversaires, jusqu’à l’âge de 18 ans. Il a aussi composé de petits mots pour les moments importants qu’ils vivront durant toute leur vie, comme leur graduation, leur mariage et la naissance éventuelle d’un enfant. Elle venait de redonner à ce patient un minimum de pouvoir et de contrôle sur sa vie.

Ma gorge s’est nouée. J’avais les yeux pleins d’eau, incapable de cacher l’émotion qui m’envahissait. Je n’oublierai jamais cette histoire.

Aujourd’hui, je la raconte pour partager la beauté des gestes simples qui peuvent être posés, même devant des situations sans issue, comme lorsqu’on nous annonce une mort imminente. Et je vis chaque jour, sans dramatiser, avec l’idée que c’est peut-être le dernier.

– Isabelle Kane, Inf. Bsc.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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Je suis professeure à l’UQAc spécialisée sur les rites. Je viens de publier un livre racontez la vie jusqu’à la mort. Très proche de votre dossier. Il est accompagné d’une plate forme web pour soutenir les personnes atteintes d’une maladie grave, en fin de vie ou en deuil .J’aimerais bien recevoir vos commentaires. Pour la plate forme
http://Www.uqac.ca/lepassage/.vius pourrez télécharger
Le livre gratuitement . Comme professeur à l’université c’est ma contribution. Merci de le visiter

Mon gendre a appris à 38 ans qu’il avait la Sclérose latérale amyotrophique alors que sa fille n’avait qu’un an…Il est décédé de la SLA à 41 ans…Il laissait une petite fille qui avait alors presque 4 ans…Il a pris le temps de mettre dans un bac différent à chaque année plein de livres adaptés à chaque âge accompagnés d’une carte pour chacun de ses anniversaires…Il y a quelques jours, Jade rendue à 7 ans, a confié à sa mère que le seul cadeau qu’elle désirait au monde pour Noël était que son papa revienne auprès d’elle…Je lui répéterai que son papa va toujours rester vivant dans le cœur de tous ceux qui l’ont aimé…donc dans son cœur aussi…

Cette infirmière a laissé parler son coeur en suggérant à ce malade d’écrire des cartes pour le futur, permettant ainsi à ce malade d’ëtre présent aux siens lors d’évènements importants qu’ils auraient à vivre. Magnifique !

Très émouvant , et triste car ceci est une situation qui arrive trop souvent malheureusement !

Mais je suis vraiment déçu que l’on parle toujours seulement des docteurs ou infirmières quand l’on sait qu’il y’a également des préposée aux bénéficiaires qui se dévouent corps et âme a leurs travail , c’est eux qui passent le plus de temps avec le patient , qui est le confident et support moral aussi très souvent , qui prend le temps et s’assure que le patient ne manque de rien qu’il soit bien, que la famille aie les ressource nécessaire pour sans sortire ….

J’enlève rien aux infirmière, docteur , auxiliaire , mais les préposées sont ceux qui sont le plus souvent avec le patient pas seulement pour donner les médicament ou prendre la pression ou pour des pénalement et j’en passe mais sont la pour écouter , réconforter , encourager …. Et selon moi c’est le plus important !

J’ai lu coup sur coup le grand voyage et ceci. Il y a une phrase dans le grand voyage à propos de ne pas mourir seul. Il est impossible de savoir si nous serons seul ou non au moment de partir. Quand j’ai fait un infarctus en 2012, si je n’en avais pas rechapée, je m’apprêtais à mourir seule. Mourir entourée d’un urgentologue et de différents membres du personnel soignant, c’est mourir seul au sens ou c’est le contact avec ses proches que nous souhaitons, espérons avant de partir.
Tout comme ce père qui voudrait être avec ses enfants pour les grands événements de leur vie, comme mère mon seul regret au moment ou j’ai cru mourir était de partir sans pouvoir dire aux miens que je les aimais une dernière fois. Comme quoi nous ne pouvons savoir ce que le dernier tournant de la route nous offrira. Beau et triste à la fois. Merci pour ce témoignage.

Les larmes me viennent à moi aussi. Un bon camarade d’école lutte pour sa vie en France. J’aime cet homme qui a été bon pour moi dans le passé. Comme nous tous, il baigne dans l’Éternité d’or, mais il quittera quand même les siens bientôt, si sa maladie prend le dessus. Oui, à chaque instant, un être souffre et s’en va. Quand même, la foi dans nos enfants doit demeurer ! Bonne journée à tous et à toutes ! Et merci à l’auteur de cet article de décrire la vraie vie.

Merci à Isabelle Kane d’avoir partagé cette histoire extraordinaire. Quel beau geste que celui de cette infirmière qui a aidé un patient à apprivoiser un peu la grande peine que lui causait son absence dans la vie future de ses enfants et de sa conjointe! Que dire aussi de cette préceptrice qui a permis à sa stagiaire, Mme Kane, d’apprendre non seulement une belle leçon professionnelle, mais aussi une belle leçon de vie!

Il faut etre fort pour travailler dans l’unite des palliatifs care. Un coup de chapeau pour les medecins et infirmieres