Knock à nos portes

Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix : il faut agir pour limiter les excès de la médecine, pas seulement au théâtre, mais aussi dans la vraie vie.

Photo : Daphné Caron

Quand mon ami Alexis Martin chaussera en septembre les souliers du docteur Knock sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde, on verra que cette décapante comédie écrite par Jules Romains en 1923, réglée au quart de tour, est une étonnante anticipation du XXIe siècle médical. Et qu’elle nous pose des questions brûlantes d’actualité.

Le docteur Knock rachète la clinique de son collègue Albert Parpalaid, qui exerce tranquillement dans le canton de Saint-Maurice, où peu de gens ont besoin de ses services, notamment parce qu’ils jouissent d’une bonne santé. Craignant de s’y ennuyer, sans doute, mais aussi de manquer de revenus, Knock y fomente bientôt sa petite révolution : médicaliser cette paisible société. Pour ce médecin se targuant d’être à la fine pointe de la science — dont il étire quelque peu les concepts —, tout bien-portant est d’abord un malade qui s’ignore.

Mieux vaut prévoir les coups, puisqu’il faut bien que la médecine — et surtout le médecin — vive. À cette époque, mes collègues soignaient tant bien que mal — plutôt mal, en fait — les maladies qui affligeaient leurs concitoyens, qui vivaient dans l’insouciance (quand tout allait bien) et mouraient fréquemment (quand tout allait mal), bon nombre de traitements aujourd’hui efficaces (comme les antibiotiques) n’ayant pas encore été inventés.

Fin psychologue, Knock table sur notre disposition humaine à imaginer les pires drames, décrivant par exemple dans le menu détail ces bactéries qui squattent notre peau, d’autant plus terrifiantes qu’elles sont invisibles. Ces procédés assez peu désintéressés lui permettent d’étendre son emprise sur une société auparavant à l’abri de telles angoisses, sur lesquelles il fonde rapidement son empire médical.

Si on lit dans cette pièce l’attrait des médecins pour l’argent, leur tendance à exercer indûment leur pouvoir, l’exploitation de la naïveté populaire, voire la volonté de détourner les gens d’autres révolutions possibles, on y reconnaît aussi, avec le recul que permet le passage du temps, une surprenante anticipation de la médecine actuelle.

Certes, dans la seconde moitié du XXe siècle, quand les régimes d’assurance maladie des États-providence ont démocratisé l’accès aux soins, les médecins ont commencé à sauver plus de vies, mais ils se sont également retrouvés de plus en plus poussés à « soigner » les troubles mineurs ou même imaginaires de notre quotidien, ce qui a instauré une mécanique sociale complexe qu’il est aujourd’hui difficile de remettre en question.

C’est que la médecine déploie maintenant une technologie à faire pâlir d’envie Knock. Elle permet en effet d’obtenir des images de chaque parcelle du corps, d’analyser tous ses constituants, de mesurer des milliers de paramètres, de poser des diagnostics à l’infini et d’appliquer chaque jour de nouvelles thérapies. Si bien que, pour ne pas rater le train médical, tout le monde souhaite « avoir » son médecin, le rencontrer souvent pour s’assurer que tout va bien et subir des bilans de santé répétés — dont on comprend pourtant désormais l’inutilité pour les personnes en bonne santé.

Ce désir de retourner chaque pierre afin de ne manquer aucun diagnostic est néanmoins à la source de dérives qui minent les fondements mêmes de nos systèmes de santé. On ouvre ainsi la voie à des questions — contre-révolutionnaires pour Knock — que la science commence tout juste à explorer, comme la surmédicalisation et le surdiagnostic, véritables « maladies » qui gangrènent notre médecine. On s’étonnera peut-être de l’ampleur des problèmes (30 % des actes seraient inutiles) et de leur coût faramineux (cinq milliards ainsi perdus chaque année juste au Québec). Quant à leurs réels effets néfastes sur la santé, ils sont largement documentés.

J’aurais presque le goût de monter sur scène pour aller dire ses quatre vérités à ce docteur Knock avant qu’il ne soit trop tard ! Mais de telles aventures n’arrivent qu’en rêve, heureusement pour lui — et pour les spectateurs. Ayant toutefois contribué à la pièce comme conseiller médical, j’ai pu accompagner le metteur en scène Daniel Brière dans sa réflexion sur ces enjeux, qui devraient nous occuper autant que Knock à l’époque, quoique pour des raisons opposées.

Que cette comédie grinçante d’un autre siècle porte une analyse toujours aussi pertinente montre encore une fois l’étonnante capacité humaine à se projeter dans l’avenir — à défaut d’en éviter les écueils. Mais aujourd’hui, nous n’avons plus le choix : il faut agir pour limiter les excès de la médecine, pas seulement au théâtre, mais aussi dans la vraie vie. Parce que sinon, merde ! (Comme on dit aux comédiens quand ils montent sur les planches, bien sûr.)

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3 commentaires
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Dr Vadeboncoeur, vous faites là une analyse intéressante de la surmédicalisation, toutefois je n’attribuerais quant à moi, pas ses causes « aux régimes d’assurance maladie des États-providence » : leur but a été et demeure de démocratiser l’accès aux soins et il n’a jamais été d’en abuser.

Les abus viennent d’ailleurs, comme vous n’êtes pas sans le savoir…

Les médecins ont certes « commencé à sauver plus de vies », mais je ne dirais pas qu’ ils se sont « retrouvés (victimes? Encore?) de plus en plus poussés (par qui, que diable?) à « soigner » les troubles mineurs ou même imaginaires de notre quotidien » parce que cela atténue à outrance le fait qu’ils ont, de façon générale, volontairement collaboré et contribué, aux côtés mercantiles tentaculaires de l’industrie pharmaceutique et de l’industrie des technologies médicales de pointe, à la surmédicalisation et aux surdiagnostics qui assuraient simultanément leur monopole professionnel, leurs escalades salariales et leur pouvoir sur la gestion, non de la santé, mais de la maladie.

Il serait drôlement intéressant de lire quelles influences néfastes a exercé sur la gente médicale l’appât du gain de l’industrie pharmaceutique et comment, au fil des décennies, cette dernière a acheté la complicité, somme toute docile, du corps (et – d’une partie – de l’âme) médicaux.

Il serait tout aussi instructif de voir les liens financiers qui lient l’industrie pharmaceutique et l’industrie agroaélimentaire de haute transformation, laquelle nous gave de sucres et de gras, tout en altérant de façon souvent irréversible notre système endocrinien, afin que…
les médecins puissent nous prescrire les médicaments qui vont « soigner » notre diabète, notre cholestérol et notre équilibre hématopoïétique…

Je crains fort que la « virginité médicale » qui eût garantie son immaculée conception ait été déflorée par prostitution de fort longue date…

Aucune profession ne devrait se faire de pouvoir avec l’humain : c’est vrai de la médecine, de la justice, de l’éducation (dont je suis) et, finalement, de tout ce qui et de tous ceux qui se servent avant de servir….

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En effet, en tout respect à vos propos Dr, faut aussi voir l’excès de la rémunération des médecins qui a augmenté de 14 à 22% du budget global au cours de la dernière décennie, alors que l’usage des technologies (et ses gains d’efficacités) affiche plusieurs décennies de retard. Sans oublier que notre médecine « gratuite » accapare 50% du budget total de la province … 42B$ / année !

Il serait aussi intéressant de rééditer, et lire, « La lumière médicale » de Norbert Bensaïd, paru en 1982.
J’ai toujours une copie de ce livre, et la thèse à l’effet que la médecine assoie son pouvoir sur une promesse, somme toute impossible à réaliser, à l’effet que si le patient suit scrupuleusement tous les conseils médicaux, la santé lui est assurée, demeure toujours d’actualité.
En attendant, on ira applaudir Alexis Martin, ou ressortirons Louis Jouvet des boules à mites!
https://www.livrenpoche.com/la-lumiere-medicale-e20324.html

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