La désastreuse saga des isotopes médicaux

isotopesLes pénuries d’isotopes médicaux provoquées par l’exploitation du réacteur nucléaire désuet de Chalk River resteront à l’histoire du Canada comme l’un des pires exemples de gestion politique de la technologie. Et comme souvent, c’est la population qui va en payer le prix.

Le gouvernement se retrouve avec un choix déchirant à faire en matière de gestion du risque : mettre en danger la vie des milliers de malades qui ont besoin d’isotopes médicaux pour être diagnostiqués ou soignés, ou celles des habitants de l’ouest du Québec et de l’est de l’Ontario qui vivent à proximité du réacteur nucléaire de Chalk River.

Aurait-on pu prévoir qu’on allait en arriver là ? Oui. A-t-on pris les bonnes décisions pour que cela n’arrive pas ? Non. Selon William Leiss, professeur en santé publique à l’université d’Ottawa et spécialiste de la gestion du risque, qui l’explique fort bien ici, le gouvernement s’est mis la tête dans le sable et a prié « Mon Dieu, faites que cela n’arrive pas pendant mon prochain mandat ». Le coupable, selon lui, c’est le ministre des Ressources naturelles qui n’a jamais alloué suffisamment de fonds pour à EACL (Énergie Atomique du Canada Limitée) pour qu’elle parvienne à concevoir deux nouveaux réacteurs pour prendre la relève de celui de Chalk River, en fin de vie.

Voilà cinq clés pour comprendre comment on en est arrivé là.

Comment sont produits les isotopes?

L’isotope le plus utilisé pour repérer des cellules cancéreuses, des déficiences du muscle cardiaque ou suivre la circulation du sang dans le cerveau est le Technétium-99m, un élément radioactif qui résulte de la désintégration du Molybdène-99 (99Mo). Ce dernier est produit dans le réacteur nucléaire de Chalk River à partir d’uranium enrichi. Le réacteur est exploité par EACL. Le 99Mo est ensuite vendu à la compagnie torontoise MDS Nordion, une spin-off de EACL créée en 1991, qui le purifie avant de l’envoyer à une compagnie de Boston, Lantheus. Celle-ci le conditionne et le vend  aux hôpitaux.

L’installation de Chalk River, inaugurée en 1945, a longtemps suffi à couvrir la majeure partie des besoins mondiaux en isotopes médicaux, même si la demande s’est considérablement accrue depuis la seconde guerre mondiale. Encore aujourd’hui, le réacteur de Chalk River et celui de la compagnie Covieden aux Pays-Bas, qui date de 1961, fournissent 80% des isotopes médicaux utilisés dans le monde. Mais ces deux installations sont en fin de vie, et les pannes se multiplient à un rythme inquiétant depuis quelques années.

Pourquoi y a-t-il si peu de producteurs d’isotopes médicaux?

On n’en avait pas besoin tant que les installations existantes fonctionnaient correctement.

La communauté internationale a limité autant que possible les installations recourant à de l’uranium enrichi, pour diminuer les risques que cet élément ne finisse entre les mains de certains pays mal intentionnés ou de groupes terroristes.

Les fabricants d’isotopes comme EACL ont garanti l’approvisionnement en 99Mo à leurs clients, qui n’ont donc guère fait de pression pour que d’autres fournisseurs voient le jour.

Comment le Canada s’est-il préparé au vieillissement du réacteur de Chalk River?

Mal. En 1996, MDS Nordion et EACL se sont entendues pour concevoir et construire deux nouveaux réacteurs sensés prendre la relève du réacteur vieillissant en 2000. Largement sous-financée par le gouvernement fédéral pour mener à bien cette tâche, EACL n’a jamais réussi à honorer ce contrat. En 2008, les réacteurs MAPLE (pour Multipurpose Applied Physics Lattice Experiment ) n’étaient toujours pas terminés ni conformes aux normes. Le projet est officiellement abandonné en mai 2008 par Stephen Harper, qui affirme alors que sa décision n’exposera pas les Canadiens à une pénurie d’isotopes médicaux. En juillet, MDS Nordion a décidé de poursuivre EACL pour bris de contrat, pour un montant de 1,6 milliard de dollars. La compagnie estime avoir perdu 350 millions de dollars américains dans le fiasco des réacteurs MAPLE.

Y a-t-il une solution à court terme?

Non, comme le regrettait dans un article de Nature en janvier dernier le physicien Tom Ruth, spécialiste des isotopes médicaux au centre de recherche Triumf, à Vancouver, et responsable du dossier pour l’Agence du cancer de la Colombie-Britannique. Aucun équipement dans le monde ne sera prêt à prendre la relève avant au moins cinq ans, puisque tout le monde attendait les réacteurs MAPLE promis par le Canada !

Et à moyen terme?

Oui, m’a affirmé Tom Ruth dans un long courriel. Mais à condition qu’on prenne le problème à bras le corps le plus vite possible. Plutôt que de produire le 99Mo dans un réacteur nucléaire à partir d’uranium-235, le chercheur suggère qu’on le fabrique en bombardant de l’uranium 238 dans un accélérateur de particules. La quantité de 99Mo produite serait bien moindre, mais il n’y aurait pas de fission nucléaire et l’uranium-238 est beaucoup plus sûr. Le démantèlement de l’installation en fin de vie serait aussi bien moins coûteux que celle d’un réacteur nucléaire.

Toute la difficulté consiste à générer un flux de particules suffisamment puissant pour réaliser cette transformation. La communauté internationale des physiciens des particules pense que c’est possible. « Il faudrait probablement cinq ans de recherche pour finaliser la conception, puis trois ans pour construire une installation capable de fournir tout le Canada en 99Mo, soit environ 5% de la demande mondiale », explique Tom Ruth. Chaque accélérateur coûterait entre 50 et 125 millions de dollars, et il en faudrait plusieurs pour remplacer un seul réacteur nucléaire, qui coûte au bas mot un demi-milliard de dollars.

Qu’attend Ottawa pour passer à l’action ?

Photo : Un spectromètre à l’extérieur du réacteur de Chalk River. Fred Chartrand / PC

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Merci pour le lien à mon blogue et à l’article de Professeur Leiss, rédigé en 2007. Si le gouvernement n’a pas pu prévoir la crise en 2007, c’est effroyable que personne n’ait RIEN fait pour prévenir la crise de 2009!