La fièvre des cadrans solaires

Le plus ancien date de 1634. Le plus récent? Il vient probablement de sortir de l’atelier d’un artisan et ornera bientôt une maison, un parc ou même une école. Grâce à un passionné, le Québec redécouvre le charme de ces mystérieux objets qui mesurent le temps.


 

Dans la cour de l’école Saint-Arsène, à Montréal, une poignée d’élèves curieux entourent André Beaulieu, le sculpteur qui a fabriqué le cadran solaire fixé au mur, au-dessus de leurs têtes. «Pendant des siècles, le soleil était la seule façon de savoir l’heure», explique-t-il, en montrant du geste la pierre gravée où l’ombre du gnomon indique midi trente précis…

La Commission des cadrans solaires du Québec, un organisme privé, a répertorié 334 de ces objets d’art et de science dans la province. «Notre commission n’en a certainement recensé qu’une partie; il y en a probablement autant d’inconnus», dit son fondateur, André Bouchard. À titre de comparaison, la Commission française des cadrans solaires, dont Bouchard s’est inspiré, en a dénombré plus de 16 000 en France. Le plus ancien cadran d’ici date de 1634 et est situé sur un terrain privé de la rue Northcliffe, à Montréal.

Le profane ne peut imaginer la somme de calculs nécessaires à la confection de ces objets. Bien sûr, depuis leur invention, huit siècles avant notre ère, ils sont toujours composés d’une surface marquée sur laquelle l’ombre projetée par une tige indique l’heure. Cette tige se nomme style ou gnomon (mot d’origine grecque), d’où le nom de gnomonique donné à la science qui lui est rattachée. Certains cadrans solaires tiennent dans la main, d’autres sont monumentaux, comme celui de Matane, fait avec un mât de navire, ou celui de Labelle, avec des rails de chemin de fer!

Avec l’aide de quelques mordus, André Bouchard se fait un devoir de décrire en détail chaque nouveau cadran dans son site. On trouve rarement deux œuvres identiques. L’artiste a divers choix: le cadran peut être horizontal ou vertical, polyédrique (à plusieurs faces), occidental (tourné vers l’ouest), méridional (vers le sud) ou septentrional (vers… le nord, étonnamment). La table peut être en bois, en ciment, en bronze, en aluminium ou en toute autre matière; les chiffres y sont gravés, dessinés, peints ou collés. Les segments du cadran y ont différentes dénominations: l’heure temporaire ou artificielle marque le temps qui sépare le lever du coucher du soleil, divisé par 12; l’heure babylonique est comptée à partir du lever du soleil; l’heure italique, depuis son coucher; l’heure sidérale est la somme de l’ ascension droite d’une étoile et de son angle horaire ; et l’heure moyenne, que nous utilisons tous, est fixée à partir de Greenwich, en Angleterre.

Comme si cela ne suffisait pas, le gnomon n’a pas le même angle selon l’endroit où l’on se trouve, car il doit impérativement être orienté vers l’étoile polaire. À Montréal, il aura une déclinaison de 45º par rapport à l’horizon; à Québec, de 47º; à Matane, de 49º; à Saint-Hyacinthe, de 46º. Enfin, le cadran porte presque toujours une devise: c’est la signature du cadranier. Celle de l’école Saint-Arsène est Carpe diem, des Odes du poète latin Horace, ce qui signifie «mets à profit le jour présent» (Petit Larousse).

Dans le bureau d’André Bouchard, au sous-sol de sa maison d’Outremont, on se croirait transporté dans le monde de Harry Potter. S’y empilent des livres de gnomonique, des plans de cadrans, des esquisses, des modèles portatifs. Sur une tablette repose un sextant, cet outil optique qu’utilisent les marins pour s’orienter en mer, et une réplique de l’astrolabe de Samuel de Champlain.

«On me demande souvent à quoi servent les cadrans solaires. Je réponds qu’ils ne servent à rien, sinon à ennoblir l’esprit!» dit ce gnomoniste de 71 ans, qui, dans une autre vie, a obtenu un doctorat en sciences de l’éducation et travaillé comme professeur puis directeur des services pédagogiques au collège Jean-de-Brébeuf.

À leur heure (solaire) de gloire, les gnomons ont orné d’innombrables places publiques, des temples, des églises, des palais, des villas. Certains édifices en portent encore la trace. Les Égyptiens les ont aussi «inventés», bien que sous une forme légèrement différente, et des ensembles comme Stonehenge, le célèbre jardin de monolithes du sud de l’Angleterre, marquaient la progression du soleil. Les Incas étaient férus de cadrans solaires, par contre on n’en trouve aucune trace chez les peuplades nordiques. En Nouvelle-France, la première mention d’un cadran solaire remonte à l’année de fondation de la colonie, 1608: il se trouvait sur l’«abitation» que Samuel de Champlain construisit à Québec.

Il y a quelques siècles qu’on ne compte plus sur ces appareils pour nous donner l’heure juste. Comme ils ne peuvent servir que le jour — et encore, par ciel clair —, ils ont été graduellement délaissés au profit d’instruments plus fiables. Aujourd’hui, nos montres sont réglées sur des horloges atomiques beaucoup plus précises. Au 19 e siècle, la gnomonique a même failli disparaître complètement. Pierre Chastenay, astronome au Planétarium de Montréal, concède que l’ombre du soleil est un bien piètre moyen de mesurer le temps. La rotation de la Terre ne prend pas 24 heures précises, mais entre 23 heures 53 et 24 heures 07. Pourtant, selon Chastenay, les cadrans solaires relèvent de la science la plus authentique. «Pour faire un cadran solaire, il faut être fort en astronomie. Mais l’observation du ciel se fait en plein jour, détail que bien des astrophysiciens envient aux cadraniers.»

Des savants comme Isaac Newton et Albert Einstein se sont intéressés à la mesure du temps. «Le président américain Thomas Jefferson et le philosophe allemand Friedrich Hegel se consacraient à la gnomonique durant leurs loisirs», dit André Bouchard. Il n’est pas peu fier de son cadran en granit, ancré pour toujours dans sa cour, un cadran polyédrique fait en 1998, dont cinq des six faces donnent l’heure. «Si je déménage, je le vends avec la maison.»

C’est en 1993, à l’occasion d’une visite qu’il fait dans la Ville lumière, muni du livre Cadrans solaires de Paris (d’Andrée Gotteland et Georges Camus, éditions CNRS, réédité en 1997), qu’André Bouchard s’éveille à la gnomonique. Il découvre avec stupéfaction la variété de ces cadrans, dont certains datent de l’Antiquité. «J’ai été séduit par ces merveilleux objets et par le fait qu’ils sont les témoins de notre rapport au temps.» Entré en contact avec la Commission française des cadrans solaires, il décide d’en créer une section canadienne et de répertorier tous les cadrans du Québec. Douze ans plus tard, la Commission des cadrans solaires du Québec (CCSQ) compte 120 membres à part entière, a son site Web et son périodique, Le gnomoniste.

Le cadran solaire semble devenir populaire auprès des architectes paysagistes. Dans les jardins du Château Montebello, par exemple, André Beaulieu en a installé un de près de trois mètres de diamètre l’été dernier. Son gnomon atteint les deux mètres. Gravé sur un calcaire gris foncé de l’Indiana, ce cadran est de type équatorial (la table est inclinée, dans un plan parallèle à celui de l’équateur ).

Cet autodidacte est, de loin, le cadranier le plus productif du Québec. Dans son atelier de la rue Fullum, ce grand-père affable et verbomoteur initie des gens de tout âge à la gravure sur pierre et au délicat travail de mise au point d’un cadran. «J’ai appris mon art en consultant des manuels spécialisés, dit cet ancien marin. Beaucoup de jeunes découvrent la science avec plaisir par le truchement des cadrans solaires.»

Mélanie Desmeules, spécialiste de l’histoire des sciences, a pris goût à la gnomonique au club d’astronomie du Saguenay, il y a 10 ans. Elle a contribué à la construction de six cadrans, dont celui du Vieux Port de Chicoutimi. «C’est un aspect très concret de l’astronomie, commente-t-elle. Quand on construit un cadran solaire, on s’initie aux mouvements des astres, à la dynamique du système solaire.» Auteure de plus de 40 articles dans le périodique de la CCSQ, Le gnonomiste, elle contribue sans relâche au répertoire de la Commission. Ses destinations de voyage incluent désormais la tournée des cadrans solaires. En Angleterre, l’an dernier, elle a découvert celui que Charles Darwin avait fait installer sur sa propriété londonienne.

Le cadran de l’école Saint-Arsène servira à aborder des notions d’astronomie, de géométrie et de physique. «Nous sommes impatients de l’insérer dans le programme pédagogique de l’école», dit la directrice, France Rolland. Il ne reste plus qu’un détail: former les enseignants à la gnomonique, cette science qui remonte à 2 500 ans…

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