La grande migration

«Voilà. Elle nous a quittés, ancêtre de presque un siècle, à qui nous devons tous la vie. Au terme d’une grande migration, elle a réussi à nous réunir». Martin, un ami du docteur Alain Vadeboncœur, raconte comment les membres de sa famille et lui-même ont vécu le deuil de Brigitte.

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Photo : Getty Images

Martin est un ami. Médecin d’urgence œuvrant à Gatineau, c’est un homme tout ce qu’il y a de passionné et d’impliqué, dans son milieu comme auprès de tout le monde ; aussi sportif, conjoint heureux et père d’un jeune garçon de 5 ans, Liam, qui fait sa joie. Bref, il respire le bonheur.
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Mais il y a quelques jours, il écrivait ce texte émouvant, à la veille d’un long voyage qui allait le mener auprès de sa Brigitte. Je le laisse nous la présenter.

*

Tous les membres de notre famille ont entrepris un périple inattendu. Même si l’appel était prévisible, ce genre d’invitation surprend toujours un peu.

Nous traversons le Québec d’ouest en est pour nous rendre au chevet d’un ancêtre. Enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants, nous allons tous souhaiter au revoir à Brigitte qui, à 94 ans, s’apprête à nous quitter. C’est comme une grande migration familiale vers une des sources de notre existence.

J’espère arriver à temps à son chevet, accompagné de mon fils, pour l’embrasser et lui dire que je l’aime. J’ai préparé Liam, 5 ans. Je lui ai expliqué que sa «vieille» grand-maman était très malade d’un cancer et que nous faisions toute cette route pour la revoir une dernière fois, pour lui donner un dernier baiser. Je lui ai expliqué que grand-maman aura besoin de beaucoup d’amour avant de partir pour son dernier voyage.

Je lui ai aussi dit qu’elle ira rejoindre grand-papa Émilien et qu’elle sera comme une étoile dans le ciel. Nous ne verrons plus son corps, mais son amour restera dans notre cœur, dans notre mémoire, et c’est ainsi qu’elle survivra pour toujours, car nous ne l’oublierons jamais.

Je n’ai pas de religion, mais j’aime bien l’idée que c’est l’amour que nous donnons à notre famille et à nos amis qui nous permet d’atteindre l’éternité. En entourant mon fils d’amour, en lui donnant tout ce que j’ai, je lui transfère le meilleur de moi-même — et c’est ce qu’il y a de plus beau en moi qui survivra à travers lui, à travers ses actions, et ce qu’il donnera en retour à sa famille et à tous les gens qui auront la chance de croiser son chemin.

Dans mon travail, j’ai eu le privilège d’accompagner des dizaines de personnes dans les derniers moments de leur existence. Pouvoir me rendre avec mon fils, ma femme et le reste de ma famille au chevet d’un des miens qui attend, aux portes de la vie, le grand passage, ce sera une expérience marquante et pleine de sens pour tous. En particulier les tous petits, qui n’ont pas encore connu la mort mais qui, j’en ai la conviction, ne doivent pas être écartés de ces épreuves.

Chaque personne a sa manière de mourir. Peut-être qu’elle partira dans un moment de solitude. Peut-être qu’elle nous quittera en tenant la main d’un de ses enfants. Le plus important pour moi, c’est qu’elle sache à quel point nous l’aimons tous et que nous avons tous entrepris ce grand voyage simplement pour être à ses côtés.

Ce soir, mon cœur est rempli de puissantes émotions. C’est réconfortant de pouvoir les partager et de savoir que je ne suis pas seul à vivre ce genre d’expérience.

Martin Pham Dinh, médecin
Gatineau

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Je lui ai demandé, l’autre soir, l’autorisation de publier son texte à l’occasion de ce Dialogue avec la mort. Il m’a répondu oui, sans hésiter. Il est comme ça, Martin. C’est un gars simple et direct, qui souhaite partager ses beaux moments, comme ses heures plus difficiles.

Il a joint le texte suivant à sa réponse.

*

Voilà. Elle nous a quittés, ancêtre de presque un siècle, à qui nous devons tous la vie. Au terme d’une grande migration, elle a réussi à nous réunir. Hier soir, autour d’une table et d’un festin, nous avons passé la soirée ensemble. C’était une belle soirée ; mémorable, même.

Gustav Klimt, « Morte e Vita » (1916) - Oeuvre choisie par Ianik Marcil
Gustav Klimt, Morte e Vita (1916) – Œuvre choisie par Ianik Marcil

Ce matin, je regardais mon fils s’amuser avec son cousin dans le lobby de l’hôtel. Je les entendais courir, rire et même crier de joie. J’éprouvais un grand bonheur à les voir jouer, nos enfants. J’ai eu alors une simple révélation : nous voir tous ensemble réunis, riant et souriant, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, aurait été pour elle la source d’un ultime bonheur.

C’est ainsi que je la laisse me quitter, sachant que nous avons bien honoré sa mémoire et bien célébré sa vie.

Au revoir, Brigitte Roy. Nous t’aimerons toujours.

Dans ces jours de deuil, la tristesse est occultée par la grâce du moment, par la certitude de la délivrance, par ce puissant sentiment d’union et d’appartenance que ressentent tous les membres de cette grande et belle famille. La célébration de sa vie a apporté davantage de joie que la peine causée par son départ.

Frank Herbert exprime mieux que moi cette idée alors je me permets de le citer:

« Malgré mon chagrin, et même a l’intérieur de mon chagrin, la joie remplit mon âme pour tout l’amour qu’elle m’a donné et qu’elle continue de me donner encore. Rien de toute la tristesse que m’a causé sa mort n’est un prix trop élevé à payer pour l’amour que nous avons partagé … »

Ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai la chance d’appartenir à une solide famille, je considère que c’est un grand privilège.

Ce matin en allant travailler, j’ai vu un énorme chêne dépourvu de feuille et endormi, mais bien vivant.

J’ai compris que Grand-mère n’était pas disparue, qu’elle participe seulement aux cycles de la vie.

En tombant, la feuille nourrira un jour les racines de l’arbre.

Martin Pham Dinh

* * *

Toutes mes condoléances, et prends soin de toi et des tiens.

 

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Très émouvant; ça me rappelle mes propres « au revoir » aux miens et nos réunions familiales. Merci du partage.

Je dis souvent à mes nièces : une famille c’est là pour s’aider, pour s’aimer aussi, pour se soutenir quand les coups sont difficiles.. pour se voir, les vrais amis aussi, ça sert une famille à ne pas être seule, avec les phones intelligents ou pas..
et quand viendra le temps du voyage aller seulement, avec mon petit sac à dos très léger, je souhaite qu’ils soient près de moi. Je ne veux pas partir seule…!