La gym des neurones

La technologie du jeu vidéo peut-elle vraiment retarder le vieillissement du cerveau ?

Photo : Claude Lacasse / Journal Forum de l’Université de Montréal

Beau temps, mauvais temps, grand-maman Rita se plie tous les matins à sa gymnastique intellectuelle. Une heure d’exercices, qu’elle exécute religieusement. Ses coachs : Brain Age et Neuroactiv, des programmes d’entraînement du cerveau et de la mémoire.

Créés et commercialisés par un peu tout le monde, que ce soit de simples médecins ou des neuroscientifiques réputés, les produits de ce genre font fureur. Selon la société d’études de marché et de service-conseil SharpBrains, aux États-Unis seulement, le marché a doublé de 2005 à 2007, pour atteindre 225 millions de dollars américains. Parce que les personnes âgées craignent le naufrage que représente la maladie d’Alzheimer. Ou qu’elles refusent de vieillir, tout simplement.

« Tout le monde se plaint d’être moins performant, moins rapide. À tort ! » dit Sylvie Belleville, neuropsychologue à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Car les différences indivi-duelles entre les performances cognitives d’un homme de 30 ans et celles d’un autre de 50 ans sont à peu près inexistantes. « Pour les percevoir, il faut effectuer des études sur un très grand nombre de sujets. Et même là, les écarts sont minimes. »

La chercheuse ne conseillerait d’ailleurs pas à sa mère de dépenser 300 dollars pour un logiciel comme Brain Age afin de stimuler sa mémoire. Le problème, c’est la transférabilité, dit-elle. « Je peux m’exercer 20 minutes par jour à suivre des yeux trois, quatre, puis cinq poissons qui nagent à l’écran de mon ordinateur. Dans deux semaines, je serai meilleure à ce jeu. Mais cet exercice peut-il m’aider à rester alerte et attentive aux mouvements des autres voitures sur l’autoroute ? Aucune étude ne l’a démontré. »

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à faire pour se garder le neurone frétillant.

Au cours des dernières années, des chercheurs ont découvert que les cerveaux de certaines personnes mortes à un âge avancé, mais pleinement lucides et fonctionnelles, présentaient pourtant tous les signes de la maladie d’Alzheimer. Depuis, on travaille à comprendre la différence entre elles et les moins chan-ceuses. Les réponses qui commencent à émerger des grandes études épidémiologiques sont à la fois renversantes… et pas du tout étonnantes.

La meilleure recette pour maintenir sa cervelle en bon état de marche consiste à l’utiliser ! « Aller à l’école plus longtemps, pratiquer un métier intellectuellement stimulant, élargir ses connaissances, aller au théâtre ou au musée, lire des romans, apprendre le tango, l’italien ou s’initier à la cuisine marocaine à 75 ans, tout cela semble jouer un rôle primordial », dit Sylvie Belleville. Au même titre qu’une saine alimentation, que l’activité physique (le cerveau a besoin de s’oxygéner et l’exercice aurait un effet neuroprotecteur) et que l’équilibre du diabète et le contrôle de l’hypertension — affec tions qui nuisent à la circulation cérébrale.

« Bien sûr, on perd des neurones en vieillissant, dit Serge Larivée, profes- seur à l’Université de Montréal et spécialiste de l’intelligence. Mais on en a tellement… »

Et, bonne nouvelle, le cerveau est capable — beaucoup plus qu’on ne le croyait — de compenser les pertes. D’autres connexions, même situées dans des parties différentes du cerveau, peuvent prendre en charge des fonctions fragilisées par la maladie.

Il est quand même possible d’utiliser la technologie du multimédia pour améliorer des performances bien réelles. C’est ce que font David Tinjust et Jocelyn Faubert, du Laboratoire de psychophysique et perception visuelle de l’Université de Montréal, grâce à une chambre d’immersion en réalité virtuelle, une salle de cinéma où le spectateur fait en quelque sorte partie du film. Équipés de lunettes 3D, leurs sujets (tous des sportifs de haut niveau) s’entraînent à suivre simultanément plusieurs balles se déplaçant au sein d’un espace 3D suspendu devant eux. Au bout de deux mois, à raison d’une heure d’entraînement par semaine, les sujets avaient amélioré leurs performances de 53 % en moyenne — jusqu’à 150 % dans certains cas. Mais, plus important encore, ils ont remarqué des changements sur la patinoire ou sur le terrain de soccer. Dominique Provost, un des gardiens de but du Centre régional de haute performance de Laval, a décrit le transfert de cet entraînement virtuel vers le terrain. « Je n’ai plus besoin de suivre les autres joueurs des yeux. Je sais toujours où ils sont, à tout moment », dit-il.

La différence entre le labo des chercheurs et votre écran d’ordinateur ? La 3D. « On a fait le test, dit David Tinjust. S’entraîner dans un univers virtuel aussi réaliste que possible donne des résultats clairs. Le même exercice effectué devant un écran plat donne une performance nettement inférieure. » Les deux chercheurs, qui viennent de breveter leur méthode pour entraîner le cerveau des athlètes, s’apprêtent à mettre au point des procédés permettant d’améliorer la performance des sportifs de haut niveau (les hockeyeurs professionnels, par exemple), d’aiguiser les facultés des conducteurs âgés ou encore de concevoir des outils destinés à l’entraînement des forces antiterroristes.

 

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