La longévité dans les zones bleues : entre mythe et réalité scientifique

Que dit vraiment la science sur les zones bleues – comme les montagnes de la Sardaigne ou l’île d’Okinawa, au Japon – et leurs habitants, plus nombreux qu’ailleurs à vivre très vieux et en bonne santé ?

sorbetto / Getty Images / montage : L’actualité

Tapez « zones bleues » dans votre moteur de recherche et vous trouverez d’innombrables recettes miracles pour vivre plus longtemps, surtout au sujet de l’alimentation. Depuis la découverte, il y a une vingtaine d’années, de ces régions géographiques restreintes où la longévité de la population est plus élevée qu’ailleurs, une marée d’informations — à la justesse discutable — déferle. Surtout depuis que le concept a été popularisé par le journaliste américain Dan Buettner, qui a publié plusieurs ouvrages à ce propos, dont des livres de recettes.

Professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, et chercheur principal à l’Université de Tallinn, en Estonie, le démographe Michel Poulain a trouvé la première de ces zones en Sardaigne, une île italienne, au début des années 2000. Il n’a depuis jamais cessé de combattre la désinformation qui les entoure.

Poulain et plusieurs collègues ont d’ailleurs publié en juin 2022 une revue de la littérature qui déboulonne un raccourci trop souvent emprunté : celui de présenter « le » régime alimentaire de ces endroits comme une clé de la longévité.

Une variété de diètes

À ce jour, on dénombre quatre zones bleues reconnues comme telles par des recherches scientifiques : les montagnes de la Sardaigne, les îles d’Okinawa, au Japon, et d’Icarie, en Grèce, et enfin la péninsule de Nicoya, au Costa Rica. Un simple coup d’œil au globe terrestre suffit donc pour se rendre compte que « le » régime zone bleue n’existe pas : chacune de ces régions possède ses propres habitudes alimentaires, étroitement liées à son environnement, son climat, son contexte historique et sa culture, expliquent les auteurs de l’étude. Ensuite, ces habitudes alimentaires ont changé dans le temps et continuent d’évoluer aujourd’hui.

Il existe cependant certains dénominateurs communs. Par exemple, la nourriture consommée dans les zones bleues est surtout d’origine locale, en partie en raison de l’isolement géographique de ces régions.

Cette nourriture respecte également plusieurs des critères de base d’un régime santé, note Benoît Arsenault, professeur rattaché au Centre de recherche de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (Université Laval). Leurs habitants consomment des protéines végétales, peu de graisses saturées, une nourriture pas trop transformée, riche en fibres, en fruits et en légumes. « Mais ce sont les critères d’une saine alimentation que l’on retrouve aussi dans d’autres études de populations. Au-delà de ça, la science ne peut soutenir que tel ou tel aliment va augmenter la longévité », continue le chercheur, qui mène des recherches génétiques sur l’espérance de vie.

La quête de longévité ne passe pas uniquement par les assiettes, rappelle Michel Poulain. « Sinon, il y aurait des zones bleues un peu partout », car d’autres populations ont une alimentation saine, argumente le démographe. Selon lui, la part du régime alimentaire ne pèse pas plus de 15 % dans la balance. 

Et contrairement à la croyance populaire, les produits d’origine animale sont aussi présents dans les régimes alimentaires des zones bleues, bien que consommés avec modération. Les auteurs soulignent que ces pratiques ne sont pas toujours saines, comme le salage du porc pour sa conservation, qui a longtemps eu cours à Okinawa, par exemple, ou l’ajout de lard salé dans la soupe, encore courant en Sardaigne.

De faux centenaires ?

Parce que le concept de zone bleue a été largement médiatisé, souvent à tort et à travers, les recherches scientifiques associées à cette idée en ont pâti. « J’ai dû me battre pendant 10 ans pour prouver à mes collègues scientifiques que ce que je disais n’était pas de la médiatisation sans fondement », explique Michel Poulain.

« Le village sarde de Villagrande a compté près de 60 centenaires pour 3 000 habitants au cours des 30 dernières années, alors que pour le même village dans ma région, en Belgique, il y aurait tout au plus un centenaire », illustre le démographe. Pour la petite histoire, lors de cette découverte, il s’est mis à encercler avec un marqueur bleu sur une carte les villages sardes où se trouvaient le plus grand nombre de centenaires, ce qui a donné le nom au concept. Depuis, d’autres chercheurs se sont intéressés à ces zones et tentent d’en percer les mystères.

« Le point le plus névralgique de l’étude des centenaires est la validation de l’âge », estime Michel Poulain. Il y a beaucoup d’allégations de fraude concernant l’âge que prétendent avoir certaines de ces personnes, affirme Benoît Arsenault, que l’idée même de zone bleue laisse sceptique. « C’est le sujet tabou du domaine », souligne-t-il. Ces fraudes, justement, Michel Poulain a passé sa carrière à les débusquer, à la recherche des vrais centenaires.

Alors qu’actuellement, quatre zones bleues ont été validées grâce à des méthodologies strictes, bien d’autres ont été reléguées aux oubliettes parce qu’elles n’avaient pas résisté à ce processus de vérification. Et le travail n’est pas toujours facile. « Les gens ont avantage à mentir sur leur âge », expose le professeur Arsenault. Ils peuvent ainsi profiter plus tôt de rentes de retraite et bénéficier de la considération accordée aux centenaires dans bien des cultures. D’autres ont utilisé ce prétexte pour faire mousser le tourisme local. Souvent, les registres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, où aurait été consignée la naissance de ces gens, sont inexacts, manquants ou détruits.

Enfin, l’évolution de la longévité n’a pas la même dynamique dans toutes les zones bleues, ce qui rend leur comparaison difficile. Par exemple, alors que la longévité exceptionnelle observée en Sardaigne paraît se maintenir, la tendance semble se dissiper au sein de la population d’Icarie, en Grèce, ou de Nicoya, au Costa Rica, et risque bien de disparaître dans quelques années. L’arrivée de la restauration rapide et de la nourriture ultra-transformée pourrait être une partie de l’explication. Le coup de projecteur des médias et des scientifiques sur ces « endroits où l’on oublie de mourir » pourrait en être une autre, en raison du stress qu’il engendre. La réponse est probablement encore plus complexe.

Une équation à plusieurs inconnues

Les zones bleues sont de véritables écosystèmes où la nourriture, mais surtout l’environnement, la culture, les filets sociaux, le passé historique, la qualité de l’air et de l’eau sont autant de facteurs qui interagissent pour créer un microenvironnement favorable à la longévité, explique Michel Poulain.

Outre leur alimentation, les habitants des zones bleues vivent tous dans un milieu encore traditionnel, où toutes les tâches de la journée sont l’occasion de bouger et d’être actif. Là-bas, les plus âgés sont entourés et surtout respectés. « Dans les fêtes de famille, le plus vieux est là. Il va peut-être s’endormir pendant le repas, mais il sera là », plaisante le chercheur. L’optimisme des aînés, l’absence de stress et le fait qu’ils aient tous un objectif de vie, même dans la vieillesse, sont d’autres traits marquants de ces régions, soutient le démographe.

Dans cette histoire, les gènes ont aussi leur rôle à jouer. Le patrimoine génétique serait responsable de 10 % à 20 % de la longévité d’un individu. Si des gènes favorables à la longévité existent dans les zones bleues, ils pourraient s’y être conservés et propagés. « Il y a un siècle, on se mariait en Sardaigne surtout entre les gens du village », expose Michel Poulain, bien qu’aucune étude génétique n’ait permis d’identifier de tels gènes à ce jour.

Une équation complexe, donc, qui est loin d’avoir une solution unique. « Je ne crois pas que je trouverai la réponse avant la fin de ma carrière », avoue humblement Michel Poulain, ce qui ne l’empêche pas pour autant de pousser ses recherches. Avec plusieurs zones bleues potentielles dans le viseur, il espère pouvoir amasser plus de données et mieux cerner la dynamique de ces régions qui semblent se distinguer.

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Je ne trouve rien dans cet article qui justifie le scepticisme qui émane du titre et du début de l’article. Il me semble que la suite montre bien que ces zones bleu de longévité sont bien réelles. De là en déduire que le régime alimentaire serait le seul facteur, il faut se garder une petite gêne, d’autant plus qu’il est bien difficile de le reproduire dans les milieux urbains ou vivent la majorité des habitants de la planète, et où la nourriture offerte est de bien piètre qualité, même pour ceux qui peuvent se payer du bio.
Mais cela montre assez bien que les normes sociales actuelles des pays «développés» sont assez loin de ce qu’il faudrait pour assurer la santé et le bien être de leur population. Et que dire des régions où les gens ne peuvent même pas être sûr de trouver à manger tous les jours?
La richesse ne manque pas pourtant, sur notre planète, mais elle est bien mal utilisée et bien mal partagée.

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Je trouve regrettable qu’il semble plus intéressant et pertinent aujourd’hui de souligner qu’il y a de la désinformation que de mentionner ce qui est vrai et ce qui devrait inspirer les gens à vivre en santé plus longtemps. Personnellement, j’en dit: »Ce n’est pas en disant aux gens ce qu’il ne faut pas faire, que nous leur enseignons quoi faire ».
Les bleues zones sont une mine d’information très intéressante et nous devrions le souligner fréquemment en rappelant qu’effectivement, ce n’est pas juste une question d’alimentation, mais une question de culture; la culture de la longévité. Il est possible pour n’importe qui, n’importe où dans le monde, d’appliquer ces principes et l’impact sur la longévité d’un mode de vie similaire, est scientifiquement clairement démontré. Le fait que ces cultures sont menacées et que le nombre de centenaires reliés baisse, en est juste la démonstration des plus triste.
Malheureusement, je considère que ce type d’article jette un scepticisme inutile pour lequel notre société est déjà trop bien pourvu. Les gens vont croire à tort que ça vaut la peine de prendre soin de leur santé. Que l’impact ne peut pas être significatif comme dans ces régions du monde. Et bien, reprenons un passage à ma façon; »Le patrimoine génétique serait responsable de 10 % à 20 % de la longévité d’un individu » – ainsi, les habitudes de vie comptent pour 80 à 90% des chances de devenir centenaire. C’est sur ce point majeur que le discourt devrait porter.

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Dans quelques décennies on ne pourra plus étudier ces populations car les vieux auront disparu et les jeunes auront déserté.

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Bonjour.
On aura la réponse quand tout sera devenu bio, quand l’homme aura tout apprit sur l’art de la symbiose du vivant sans ajouts chimiques.

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Quand j’ai lu «Là-bas, les plus âgés sont entourés et surtout respectés» je me suis dit que le Québec n’est pas près de devenir une zone bleue! Ici, on méprise les gens âgés et on les laisse mourir dans des conditions souvent déplorables. C’est pire quand l’exemple vient de haut et je fais référence ici aux déclarations de François Legault au début de la pandémie en ordonnant aux plus de 70 ans de rester «à maison», ce qui a entraîné une vague d’hostilité envers les septuagénaires et autres p’tit vieux. On ne doit pas avoir de record de centenaires ici!

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