La méchanceté exagérée du virus d’Epstein-Barr

De la mono au cancer, le virus d’Epstein-Barr a été accusé de crimes très réels contre la santé humaine. Mais certaines personnes ont fait de ce virus un bouc émissaire universel.

hsyncoban, Dr_Microbe / Getty Images

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence.

Qu’est-ce qui cause une maladie ? Nous avons vu cette importante question médicale se poser pendant la pandémie. Des gens ont refusé d’admettre que le SRAS-CoV-2 était à l’origine de la COVID-19 parce que ce coronavirus ne répondait pas aux critères archaïques permettant de prouver qu’un micro-organisme provoque une maladie infectieuse. Mais dans certains coins de l’espace bien-être, nous constatons que l’erreur inverse est commise : être trop rapide à montrer du doigt un virus particulier.

Il existe un virus à l’intérieur de la plupart d’entre nous qui est devenu le croque-mitaine universel des personnes qui cherchent une solution à leur odyssée médicale frustrante. Il a été qualifié d’« un des virus les plus efficaces » dans un article de synthèse publié dans le New England Journal of Medicine, car il a réussi à infecter plus de 90 % de la population humaine. Et contrairement à de nombreux virus, une fois que vous l’avez contracté, il persiste toute votre vie.

Ce petit paquet infectieux d’ADN est le virus d’Epstein-Barr. Son casier judiciaire comprend la mononucléose, diverses formes de cancer, des troubles sanguins et des maladies qui touchent les receveurs de cellules souches, d’organes et de dons de sang. Mais certains prétendent que ce casier judiciaire peut être étendu au syndrome de fatigue chronique, aux vertiges, à la ménopause… et peut-être même au syndrome post-COVID.

Le virus d’Epstein-Barr : menace réelle ou bouc émissaire commode ?

Les condamnations actuelles

Les virus sont des « organismes à la limite de la vie », de minuscules paquets qui contiennent de l’ADN ou de l’ARN et qui ont besoin des cellules d’un hôte pour se reproduire. Les herpèsvirus sont une famille de virus à ADN, et ils comprennent des célébrités virales telles que le virus qui cause la varicelle et le zona, ceux qui entraînent l’herpès, et le virus d’Epstein-Barr. Les membres de cette famille partagent également une caractéristique importante : ils peuvent essentiellement sommeiller à l’intérieur de nos cellules et rester dans ce « cycle de latence » pendant très longtemps. Occasionnellement, ces virus dormants peuvent se réactiver. Le zona est un exemple douloureux d’un herpèsvirus réactivé, connu sous le nom de virus varicelle-zona. Ce virus peut d’abord causer la varicelle, puis demeurer inactif dans nos cellules nerveuses avant de sortir un jour de sa dormance et de provoquer le zona.

Le virus d’Epstein-Barr peut parfois causer le cancer, tout comme six autres virus actuellement connus pour entraîner le cancer chez l’humain, et c’est ce lien avec le cancer qui a conduit les chercheurs à découvrir le virus en premier lieu. Après la Seconde Guerre mondiale, un chirurgien irlandais du nom de Denis Parsons Burkitt a passé de nombreuses années en Ouganda, où il a décrit des enfants atteints de tumeurs à la mâchoire. Cette forme de cancer est devenue connue sous le nom de lymphome de Burkitt. Un jour, le Dr Burkitt en parlait lors d’une conférence à laquelle assistait le Dr Anthony Epstein. Ce dernier savait se servir d’un microscope électronique — qui permet de voir très bien les virus malgré leur petite taille — et il connaissait bien les virus cancérigènes chez les poulets. Il s’est demandé si le cancer de la mâchoire dont parlait le Dr Burkitt pouvait avoir une origine virale. Il a donc prié le Dr Burkitt de lui faire parvenir des échantillons de tumeurs par avion, de nuit, de l’Ouganda à l’Angleterre.

Les premières tentatives pour trouver un virus à l’intérieur de ces cellules cancéreuses se sont révélées vaines, mais en décembre 1963, l’avion transportant le plus récent échantillon vers Londres a été détourné vers le nord, à Manchester, en raison du brouillard. Au moment où le Dr Epstein a finalement reçu l’échantillon, celui-ci était dans un liquide trouble qui laissait penser à une contamination. Mais lorsqu’il a examiné les cellules flottant dans ce liquide au microscope électronique, il a vu des cellules cancéreuses avec des virus à l’intérieur. Les virus ressemblaient à l’herpèsvirus qui cause les boutons de fièvre et l’herpès génital, mais en un peu plus petit. Epstein, son étudiante au doctorat Yvonne Barr et son collègue Bert Achong ont publié leurs découvertes dans The Lancet en 1964, et le virus allait être appelé le virus d’Epstein-Barr.

La découverte d’un virus à l’intérieur d’une cellule malade n’implique pas nécessairement sa culpabilité, tout comme la découverte de bougies sur le lieu d’un incendie de maison ne les rend pas automatiquement coupables. Mais au cours des années qui ont suivi, des preuves convergentes ont démontré de manière convaincante que le virus d’Epstein-Barr est effectivement à l’origine du lymphome de Burkitt et d’autres maladies. Chez les nourrissons et les enfants, une infection par le virus d’Epstein-Barr n’entraîne généralement aucun symptôme, ou sinon des symptômes qui ressemblent à une infection des voies respiratoires supérieures, à une gastro-entérite ou à une otite. Lorsque le virus est rencontré pour la première fois à l’adolescence ou à l’âge adulte, il peut provoquer une mononucléose infectieuse, communément appelée mono. Les symptômes de la mononucléose sont causés par les globules blancs de l’organisme qui attaquent le virus, ce qui se traduit habituellement par de la fatigue, de la fièvre, une hypertrophie des ganglions lymphatiques et un mal de gorge. La mononucléose est également connue sous le nom de « maladie du baiser », car le virus est transmis par la salive.

Chez certaines personnes, le virus d’Epstein-Barr peut entraîner des cancers particuliers, comme le lymphome de Burkitt, la maladie de Hodgkin (un type de cancer du sang) et le cancer du nasopharynx (qui touche le passage derrière la cavité nasale menant à la gorge). Il peut aussi provoquer des problèmes sanguins connus sous le nom de troubles lymphoprolifératifs, et le virus peut s’avérer spécialement préoccupant pour les gens dont le système immunitaire est fortement affaibli. Des preuves s’accumulent également selon lesquelles ce petit virus pourrait jouer un rôle capital dans la sclérose en plaques, bien que des études supplémentaires soient nécessaires.

Si cette liste d’activités pathogènes peut paraître inquiétante, il est important de la replacer dans son contexte. La plupart des gens ont été infectés par ce virus, mais il ne contribue qu’à environ 1,5 % de tous les cancers humains dans le monde. Le virus d’Epstein-Barr est assez inoffensif chez la grande majorité des personnes qu’il infecte, et on comprend encore mal comment et pourquoi il déclenche une maladie comme le cancer chez une très petite minorité de gens.

Même si les scientifiques qui étudient le virus s’empressent de dire que « d’autres études sont nécessaires », certaines personnes influentes dans le domaine du bien-être se sont fiées à leur intuition — et, dans un cas, aux paroles imaginaires d’un être angélique — pour accuser le virus d’Epstein-Barr de toutes sortes de maux.

Les accusations pseudo-scientifiques

En consultant les sites Web des gourous de la santé, vous pourriez en venir à croire que le virus d’Epstein-Barr est aussi maléfique que Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Une naturopathe écrit qu’il peut déclencher une polyarthrite rhumatoïde et affecter la capacité de votre corps à éliminer les « toxines », ces démons mal définis et souvent imaginaires du monde du bien-être. Une coach de santé autoproclamée a reçu un diagnostic d’Epstein-Barr réactivé et affirme avoir été aidée par toutes sortes d’interventions bizarres, comme un traitement à l’ozone dans le sang (votre sang est extrait de votre corps et mélangé à de l’ozone pour tuer les microbes) et l’ingestion de prétendus « antiviraux naturels » tels que l’échinacée et un dérivé de l’huile de coco.

Goop, l’empire du bien-être de Gwyneth Paltrow, propose une longue liste d’aliments « qui renforcent le système immunitaire » pour combattre la réactivation du virus d’Epstein-Barr, dont la mélisse et le basilic sacré, tout en mettant en valeur le « Medical Medium », un auteur à succès dont les livres atteignent le sommet du palmarès du New York Times. Ce dernier n’a aucune formation médicale et prétend qu’un esprit surnaturel venu du futur l’aide à diagnostiquer des problèmes de santé que les médecins ne connaissent pas encore. (Goop affiche une clause de non-responsabilité du type « avoir le beurre et l’argent du beurre » en précisant que l’auteur « agit totalement en dehors des limites de la médecine et de la science ».) Des chuchotements spirituels venus du futur ont informé le médium médical que le virus d’Epstein-Barr provoque en fait des maladies de la thyroïde, des vertiges, des acouphènes, le lupus et la ménopause, et qu’on peut l’attraper en mangeant au restaurant, puisque les chefs se coupent tout le temps et saignent partout sur notre nourriture ! Sa solution consiste en une longue liste de fruits, de légumes et de suppléments (et, vraisemblablement, à s’en tenir à la cuisine familiale).

Il y a une part de vérité dans toutes ces absurdités holistiques, et aussi une raison pour laquelle il est tentant d’accuser le virus d’Epstein-Barr de tous les maux. Comme nous l’avons déjà dit, ce dernier peut rester latent dans nos cellules, principalement dans les globules blancs appelés cellules B, et échapper à la détection de notre système immunitaire. Lorsque le virus entre dans cette phase de latence, sa molécule d’ADN linéaire se transforme en cercle (nommé épisome), et cet anneau d’ADN est copié en même temps que l’ADN de la cellule avant sa division. Chez certaines personnes, le virus émerge de cette phase de latence et redevient infectieux. Cette réactivation peut être déclenchée par le stress d’une maladie aiguë.

Mais ce n’est pas parce qu’un médecin détecte le virus d’Epstein-Barr dans votre corps que celui-ci est à l’origine de la maladie dont vous souffrez. Comme me l’a écrit le Dr Matthew Oughton, médecin traitant à l’unité des maladies infectieuses de l’Hôpital général juif, si un médecin cherche avec suffisamment de soin la cause présumée d’une maladie particulière chez un patient adulte, il risque fort d’y trouver le virus d’Epstein-Barr, en hibernation. Cela revient à « prouver » que l’oxygène est la cause des maladies humaines, car il est démontré que tous les corps humains transforment les aliments en énergie en présence d’oxygène. Le fait que l’oxygène soit présent ne signifie pas nécessairement qu’il a tiré les ficelles de façon malveillante. En science, il est difficile de prouver un lien de causalité, mais recevoir un diagnostic clair (bien qu’erroné) d’un naturopathe qui vous dit que vos symptômes sont dus à une réactivation du virus d’Epstein-Barr peut soulager le stress, procurer un sentiment de résolution et vous mettre en contact avec une communauté de gens portant le même diagnostic.

Et cela nous amène au syndrome post-COVID.

Les enquêtes en cours

Certains chercheurs ont publié des études montrant que de nombreux patients hospitalisés atteints d’une infection active à la COVID-19 présentaient des signes de réactivation du virus d’Epstein-Barr, c’est-à-dire que le virus s’était réveillé après être resté en latence. Un article a ensuite été publié au début de l’été sur la relation entre le virus d’Epstein-Barr et la COVID longue, une constellation mal comprise de symptômes à long terme après une infection aiguë, notamment la fatigue, l’essoufflement et le brouillard cérébral. Une réactivation du virus d’Epstein-Barr pourrait-elle être en cause ?

L’article lui-même est loin d’offrir une preuve définitive. Ses auteurs ont publié des annonces en ligne pour trouver des patients guéris de la COVID. À l’aide d’un questionnaire, ils ont constaté qu’environ un tiers d’entre eux souffraient encore de symptômes de la COVID longue. Certains des malades à long terme et certaines des personnes totalement rétablies ont été choisis pour faire l’objet d’une prise de sang dans un laboratoire, afin de dépister des marqueurs de réactivation du virus d’Epstein-Barr. Les auteurs signalent que la majorité des personnes atteintes de la COVID longue ont eu un résultat positif au test de réactivation, par opposition à un nombre infime de personnes complètement rétablies.

Mais cet étiquetage « positif à la réactivation » repose essentiellement sur un seul marqueur, un anticorps antigène précoce diffus contre le virus connu sous le nom d’IgG EA-D. Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) affirment qu’une personne en bonne santé sur cinq peut avoir ce type d’anticorps pendant des années. La taille de l’échantillon est également faible : 30 malades à long terme se sont prêtés à une analyse de sang et seuls 20 d’entre eux ont obtenu un résultat « positif à la réactivation ». Qu’en est-il des 10 autres ?

De plus, je suis un peu perplexe quant à l’identité des auteurs de ce récent article. Le premier se présente comme un « chercheur indépendant » depuis 1999 au sein de l’« Organisation mondiale » qu’il a fondée en Géorgie, aux États-Unis. Il n’a que quatre publications à son nom répertoriées dans PubMed et elles ont toutes trait à la COVID-19. Le dernier signataire (qui est généralement responsable du groupe de recherche qui a mené l’étude) est un professeur émérite d’une faculté de médecine vétérinaire, dont les intérêts de recherche incluent le système immunitaire des rongeurs et des animaux de ferme. Par souci de justesse, je remarque qu’il a un doctorat en microbiologie-biophysique et on dit qu’il a enseigné sur des sujets particuliers touchant la santé de la population. Mais à la lumière de tout ce qui précède, on peut affirmer que le lien entre le syndrome post-COVID et la réactivation du virus d’Epstein-Barr est loin d’avoir été démontré.

Compte tenu de l’efficacité avec laquelle le virus d’Epstein-Barr a infecté l’humanité, il n’est pas étonnant que ses empreintes digitales soient toujours présentes sur la scène du crime. Mais savoir s’il mérite ou non d’être mis derrière les barreaux pour un mal particulier est une question plus complexe qu’il n’y paraît. Ne brûlons pas les étapes.

Message à retenir :

Le virus d’Epstein-Barr a infecté plus de 90 % des humains et peut causer la mononucléose, certaines formes de cancer et des troubles sanguins.

Il est extrêmement courant de trouver des preuves d’une infection par le virus d’Epstein-Barr, compte tenu de sa facilité à nous infecter, mais sa présence ne signifie pas automatiquement qu’il est à l’origine d’une maladie particulière.

Certains gourous de la santé imputent toutes sortes de symptômes à une réactivation du virus d’Epstein-Barr et recommandent des remèdes qui n’ont pas fait leurs preuves ou qui sont contestés pour s’en débarrasser, comme l’ozonothérapie sanguine et les produits de santé naturels.

Une étude prétend avoir découvert un lien entre le syndrome post-COVID et la réactivation du virus d’Epstein-Barr, mais ces travaux sont loin d’être concluants.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

Les commentaires sont fermés.

Bonjour,
Étant atteinte de la sclérose en plaques, j’ai bien hâte de voir si le virus Epstein-Barr a à voir dans le déclenchement de la maladie. Que 90% de la population ait été infecté de ce virus me fait penser à celui du papillome humain tout aussi répandu et qui lui reste sur notre peau.