La mort des autres

«Les gens qui vivent le deuil d’un proche se transforment. Ils deviennent simples, vrais, évidents, lisibles, pure émotion et plein bouleversement. Ils deviennent pure humanité, ne laissant plus de place au vernis social ou au théâtre des apparences», dit le docteur Alain Vadeboncœur.

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Photo : Getty Images

Si on rencontre un gros lion, mieux vaut se mettre à courir vite.

Blogue_mortJe prétends même que ceux qui avaient jadis le goût de courir, quand un gros lion approchait, sont aujourd’hui mieux représentés dans l’espèce humaine que ceux qui, je ne sais pas, avaient alors le goût de faire des selfies — ou l’équivalent à l’époque.

Notre volonté si forte et largement répandue de survivre n’est peut-être que le fruit d’un mécanisme simple, à savoir que ceux qui voulaient jadis courir ont survécu plus que les autres et se sont ensuite reproduits davantage, ce qui est plutôt darwinien comme vision, j’en conviens.

Bien sûr, quand il s’agit d’expliquer la longévité d’aujourd’hui (alors qu’il y a passablement moins de lions), nos caractéristiques génétiques, de même que notre capacité à résister aux maladies et aux infections, et même, les soins médicaux, parfois, doivent être mentionnés.

Mais surtout, il ne faut pas se tromper : ce qui est le plus déterminant, pour la survie, c’est la culture.

Parce que l’éducation, le soutien social, l’entraide, la redistribution de la richesse, la musique, bref la culture — sociale, politique, économique, artistique, etc. — a beaucoup plus d’effet sur la longévité que les médicaments ou, même, la médecine moderne… ou les médecins.

On le sait aujourd’hui : alors que l’espérance de vie s’est accrue de 30 ans au dernier siècle, dans nos sociétés, seulement huit de ces années sont réellement dues à la médecine. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part, c’est l’effet des déterminants sociaux de la santé — encore bien mal répartis, soit dit en passant. Il y a toujours 10 ans d’écart dans l’espérance de vie constatée entre les résidants d’Hochelaga-Maisonneuve et ceux de Westmount.

Le paradoxe de la vie

Reste que la vie demeure depuis toujours cette «surprenante, fragile et courageuse anomalie, perdue dans un univers voué à sa perte. Depuis des milliards d’années, elle remonte à contre-courant la rivière du désordre universel». (1)

Désolé de vous l’apprendre si vous ne le saviez pas, mais l’univers évolue vers un niveau de désordre de plus en plus grand tout en se refroidissant, pendant que la vie, elle, s’organise et se complexifie depuis des milliards d’années.

«On n’a qu’à comparer une amibe commune à, disons, Angelina Jolie, pour prendre un exemple au hasard. On ne peut même pas imaginer le nombre de millions d’années d’évolution qu’il faut pour passer de la première à la deuxième.»

Par la génétique, nous sommes d’ailleurs cousins des amibes, des animaux et des plantes, tous porteurs de cette information infiniment complexe qui se transmet de génération en génération, depuis la nuit des temps.

Il est remarquable que ce projet biologique soit aussi profondément marqué par cette continuité et poursuive son avancée de manière aussi inexorable :

«La vie cherche en effet à se perpétuer, en tout cas se perpétue objectivement, qu’elle le cherche ou non. L’individu est le résultat bien tangible de cette transmission, mais c’est surtout un moyen utilisé pour perpétuer l’information génétique.»

Quand on parle de mort ou de longévité, c’est d’ailleurs une vision un peu égoïste. On parle de la mort des individus, mais pas de la mort de la vie elle-même, bien entendu.

Écrire sur la mort

Le livre que je viens de publier porte sur la mort et se termine par le récit de la mort de mon père, emporté doucement, à l’âge de 89 ans, par une pneumonie.

J’ai eu l’idée de lancer ce bouquin dans un salon funéraire. Nous étions donc réunis, le 6 octobre dernier, au salon Alfred Dallaire-Mémoria du boulevard Saint-Laurent, un très bel endroit.

Cette soirée, dont je garde ce riche souvenir, j’en partage aujourd’hui un moment avec vous :

La mort, le mort… Je suis parfois moins certain du thème. Et si le livre portait plutôt sur la vie ? N’est-ce pas ce qu’écrit gentiment Guylaine Tremblay, dans sa belle préface ?

«En te lisant, mon cher Alain, plusieurs fois les larmes me sont montées aux yeux, parce que, bien sûr, les départs de ceux qu’on aime font mal, mais ce qui me bouleverse le plus, c’est l’amour qui jaillit de tes histoires, malgré la mort qui y est omniprésente. »

Rétablir l’équilibre

Parler de la vie, l’étudier même superficiellement, écrire à son propos, c’est être constamment étonné, renversé, subjugué par la complexité, la beauté et la résilience. Cette étonnante capacité de rester «en vie», malgré les menaces internes et externes, est inspirante.

Être en vie, c’est être en équilibre. De multiples équilibres, devrait-on dire. Des milliers de processus biologiques constamment surveillés, mesurés, contrôlés, modulés, régénérés, de manière à maintenir la vie :

«En regard de l’éternité, 96 ans, ce n’est rien, mais pour mon ancêtre William Traher, cette longévité a tout de même signifié 3,5 milliards de battements de cœur, 600 millions de respirations sans étouffement, 35 000 cycles de sommeil-éveil et 105 000 repas mâchés et digérés, la température corporelle aura été maintenue autour de 37 degrés, le niveau de saturation d’oxygène au-delà de 95 %, la tension artérielle à plus de 100 mm Hg, le pouls au-dessus de 50 — pour ne nommer qu’un tout petit nombre de ces équilibres essentiels au maintien de la vie et à l’intégrité des organes.»

Comme médecin d’urgence, je travaille au maintien de ces équilibres biologiques complexes. Parfois, le déséquilibre est terrible : un infarctus aigu, une grave pneumonie, un arrêt cardiaque, etc. Dans ces cas, on doit travailler d’arrache-pied pour ramener le patient du côté de la vie. Et on réussit de temps en temps.

À toute heure, je vois des gens souffrir, pleurer, s’effondrer, mourir et revivre, souvent sous les yeux de leurs proches atterrés.

Mon métier se pratique donc en cet endroit bien particulier où les gens passent de la vie à la mort et font souvent le chemin inverse. Ce qui veut dire, essentiellement, que j’aide les gens à retrouver leur équilibre et que parfois, j’échoue.

Il faut rester modeste, parce qu’on ne guérit pas le patient : mon art consiste plutôt à l’aider en attendant qu’il se guérisse lui-même.

Frôler la mort

J’ai raconté un cas extrême sur mon blogue, cette histoire étonnante de la miraculée d’Hochelaga.

À 45 ans, elle est amenée par son mari à toute vitesse à l’urgence. Elle entre, parle à l’infirmière, puis s’effondre. L’équipe lui fait un massage cardiaque pendant près d’une heure. Des dizaines de chocs sont donnés : le cœur repart, puis s’arrête. On continue. On essaie tout ce qu’on fait d’habitude. Et même plus.

Depuis peu, on discutait, au service, d’utiliser un ECMO, un appareil pour oxygéner et faire circuler le sang comme en chirurgie cardiaque. Par hasard, la technicienne est là, un samedi matin.

La patiente est branchée en 15 minutes… et se rend jusqu’en salle d’hémodynamie, où on débloque un gros vaisseau du cœur bloqué. Elle survit, mais reste dans le coma plusieurs jours. Puis, elle se réveille.

Ce cas extrême est improbable. Cette patiente qui n’aurait normalement pas dû survivre se retrouve deux semaines après son admission à la maison, sans séquelles. Ce n’est pas un miracle, mais cela peut paraître miraculeux.

Retour au désordre universel

Ce n’était pas son heure, comme on dit. Mais pour tout le monde, le jour vient où la vie est rattrapée par les déséquilibres et par le règne du désordre universel :

«Les mutations cancérigènes, les infections détruisant les tissus, les chutes qui causent des fractures, les déséquilibres cellulaires entraînant la démence, les belles-mères, etc., bref tout ce qui accroît le désordre biologique, correspond à une augmentation de l’entropie, dont le vieillissement est d’une certaine manière la conséquence, ce qui entraînera ultimement la mort.»

Comme urgentologue, je suis alors confronté à mes limites, qui sont d’ailleurs aussi médicales qu’humaines.

Certes, réanimer un patient en arrêt cardiaque, c’est intense, mais il faut voir que c’est mon métier et que c’est même assez technique. Un chirurgien ouvrant le thorax d’un patient ne pleure pas même quand ça saigne de partout.

Procéder à une tentative de réanimation n’est pas très différent, et non plus si terrible — en autant que les circonstances ne soient pas extrêmes (un enfant, par exemple).

Mais quand une personne meurt, je suis confronté à une autre réalité, beaucoup plus difficile à vivre : le choc qui terrasse les proches. Parce que la mort d’une personne, c’est aussi la mort de son réseau, de ses liens et de sa famille effondrée.

Ce qui est intense, ce n’est pas la réanimation des corps, mais les rencontres avec les familles ; surtout ces moments où je dois leur faire comprendre clairement que leur père, frère, mère, femme, fille ou enfant vient de franchir une frontière dont il ne reviendra plus.

Edvard Munch, « Le lit de mort » (1895). Choix de l'oeuvre: Ianik Marcil.
Edvard Munch, Le lit de mort (1895). Choix de l’œuvre: Ianik Marcil.

Les gens, alors, se transforment. Ils deviennent, comment dire… simples, vrais, évidents, lisibles, pure émotion et plein bouleversement. Ils deviennent pure humanité, ne laissant plus de place au vernis social ou au théâtre des apparences.

Ce qu’on peut faire de mieux n’est pas bien compliqué : leur expliquer, les accompagner, recevoir leurs émotions, savoir les écouter, leur donner quelques minutes d’écoute, les toucher…

«Au chevet de son mari gisant, une vieille femme n’est plus que douleur, blessure et vide. Je pose ma main sur son épaule frêle. Cette main est ma prière.»

Toucher les proches, c’est important, autant que de leur parler et de les écouter. C’est un peu comme si on témoignait alors de la solidité du réel et de sa continuité. Comme si on soulignait la persistance de la solidarité humaine malgré la détresse. Comme si on voulait faire le lien avec ce qui s’en vient : le deuil.

Se perpétuer

Parce que vous et moi, nous continuerons par ailleurs d’exister, après notre mort, à travers nos enfants qui nous auront pleurés, notre famille et nos amis. Nous existerons sous une autre forme, aussi multiple et pleine que celle de l’existence réelle. C’est ce que je raconte un peu à mes enfants, vers la fin de mon bouquin :

«N’oubliez jamais de poser un regard ému sur ceux que vous aimez. Parce que demain, ils ne seront plus avec vous. Comme des poussières accrochées à une roue, ils s’en détacheront sans bruit. Il faut apprécier la vie dans cette fragilité, plus précieuse que toutes nos certitudes. (…)

C’est à vous, dorénavant, de vivre et d’avancer. Un jour, vos enfants seront peut-être près de moi. Rappelez-vous qu’ils ne vivront pas dans le monde ; c’est beaucoup mieux : ils seront le monde. Et la lumière de mon épilogue vital.»

*

Adaptation d’une allocution prononcée le 3 novembre dernier à Laval, à l’occasion de la réouverture du complexe funéraire Alfred Dallaire-Mémoria, dont voici quelques images, tournées par un poste de télévision… en langue portugaise.

*

(1) Les extraits sont tirés de mon livre Les acteurs ne savent pas mourir, publié en octobre 2014 chez Lux éditeur.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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6 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Merci d’écrire afin de vous lire.
Ça fait du bien au coeur d’une mère qui a perdu sa fille de 17 ans.
Il y aura un an demain d’une myocardite à cellule géante… maladie peu connue.
Et dont je ne comprends toujours pas.

Cher Docteur Vadeboncoeur, avez-vous une adresse courriel ou je pourrais vous écrire de façon plus privée que sur votre blog de l’Actualité. J’apprécie toujours autant vos texte et votre sens de l’humour toujours présent en ce qui concerne votre travail bien que vous exerciez dans la plus grande rigueur. Merci pour ce texte et les vidéos.
Diane

Merci d’en parler docteur. Vous écrivez avec l’intelligence du cœur.
Vos propos me réconforte tellement, notre mère est décédée le 6 novembre. Malgré la peine, nous l’avons accompagnée… vers la traversée de la frontière… sereinement elle est partie.

i.

Merci . Votre nom vous va si bien VADEBONCOEUR vous êtes généreux de bons mots ( il est écrit qu il y’a des paroles de vie et des paroles de mort dans la bouche de l homme) VOUS partager des paroles de VIE.