La planète se réchauffe, l’armée aussi !

Plus le climat se détériorera, plus les affrontements entre populations victimes et avantagées vont s’envenimer, dit l’essayiste canadien Gwynne Dyer. Les militaires se préparent déjà à remplacer les gouvernements pour faire régner l’ordre.

Photo : IstockPhoto

Quand la crise de l’environnement surviendra réellement, les drames actuels apparaîtront comme d’anodines diversions ! Les instances militaires vont prendre les commandes et faire reculer les droits démocratiques, des affrontements potentiellement nucléaires éclateront aux quatre coins de la planète, ainsi que des guerres entre pays riches et pays pauvres aux prises avec la sécheresse. Des états-majors d’armées de grandes puissances occidentales et asiatiques envisagent déjà de telles éventualités et se préparent à y faire face.

« Ces scénarios sont loin d’être des divagations de cinéastes hollywoodiens. Ce sont les visions de centaines de scientifiques, de généraux et de décideurs politiques que j’ai rencontrés dans une douzaine de pays », dit le journaliste, essayiste et documentariste canadien Gwynne Dyer. Dans Alerte – Changement climatique : la menace de guerre (Robert Laffont), paru en novembre dernier (version française de Climate Wars, Random House, 2008), Dyer prédit une véritable apocalypse si les températures mondiales moyennes augmentent de plus de 2 °C.

Après une carrière dans la marine, Gwynne Dyer s’est lancé dans l’écriture et la réalisation de films. Au milieu des années 1980, un des sept épisodes de sa série télé La guerre, produite par l’ONF, lui a valu une nomination aux Oscar. Installé depuis à Londres, Dyer n’a cessé d’écrire des best-sellers, traduits dans des dizaines de langues. L’actualité l’a joint à St. John’s (Terre-Neuve), alors qu’il était de passage dans sa ville natale.

Vous soutenez que l’Union européenne n’existera plus en 2030 et que nos acquis démocratiques, basés sur la primauté de l’autorité politique civile sur le militaire, vont reculer… Et cela, parce que la hausse marquée des températures va entraîner la multiplication des zones arides ?

– Les militaires ont déjà commencé à envisager cette hypothèse. Plus le climat va se détériorer, plus le rôle des armées ira croissant pour maintenir la paix entre zones favorisées et défavorisées, protéger les frontières contre l’arrivée massive de « réfugiés du climat » et régler les différends étatiques sur le contrôle des cours d’eau. Certains militaires et lobbys se réjouissent peut-être de ce retour de leur suprématie. Mais selon la plupart des analystes, l’avenir pourrait vite s’avérer sombre pour l’ensemble.

Entendons-nous, ces groupes de réflexion militaires mis sur pied dans nombre de pays occidentaux n’envisagent pas encore que l’armée prenne le pouvoir, mais il est de leur devoir de considérer cette option comme plausible. C’est l’inca­pacité de la communauté internationale de freiner la hausse des températures qui fera que ces projections deviendront réalité. Remarquez, ils prédisent le pire à très court terme – une vingtaine d’années, tout au plus une trentaine. L’histoire nous a démontré que quand l’urgence est banalisée, le militaire s’empare du pouvoir. Quand nous, les citoyens, prenons les scé­narios catastrophe et les appels à une intervention urgente pour des lubies, on s’en mord les doigts. Les militaires, eux, ne font pas dans la dentelle et n’hésitent pas à passer à l’action quand la crise le dicte. 

Dans votre livre, tous les analystes envisagent de fortes baisses des populations. Alors qu’on s’affole de la surpopulation, pour un peu, certains se réjouiraient de vos prévisions sur le peuplement de notre planète…

– Il est évident que la survie de notre planète passera par l’accession au 22e siècle avec une population beaucoup moins importante que celle qu’on a aujourd’hui. Seules deux à trois milliards de personnes pourront subsister sans mener la Terre à sa perte. Le défi est que cela se fasse par un processus naturel de décroissance du taux de natalité et un rythme régulier de mortalité, non par des morts tragiques dans des cataclysmes. J’ai un intérêt personnel à m’assurer que la démarche se déroule sans heurts : j’ai des petits-enfants, à qui je voudrais dire sans rougir que je leur laisse un monde possible à vivre. 

On a pourtant l’impression, à vous lire, qu’on ne devrait pas trop s’en faire avec les conflits idéologiques, les tensions religieuses, etc., que la crise écologique se chargera de nous mettre tous sur le même radeau de la détresse…

– Nous sommes tous héritiers d’un paradoxe troublant : nous serons victimes d’un de nos plus grands exploits, soit la réussite matérielle et technologique. Plus des deux tiers de la population de la planète n’ont pas encore atteint cette réussite et y aspirent. S’ils procèdent par les méthodes qui furent les nôtres, il y aura affrontement. Et croyez-moi, à côté de cela, l’isla­misme radical ainsi que les extrémismes et autres préoccupations politiques actuelles apparaîtront comme d’anodines diversions. Quand la crise de l’environnement surviendra – et elle arrive, ne nous y trompons pas -, elle se foutra de nos idéologies, de nos appartenances, et nous balaiera tous sans distinction. 

Au Canada, nous avons envie de nous croire à l’abri, loin du danger. Notre sous-sol regorge d’eau potable. On a de quoi tenir pendant des années…

– Nous ne courons pas de danger immédiat. Nous pouvons nous permettre d’être, comme le suggère notre actuel premier ministre, à la remorque des Américains. Ce n’est pas demain la veille que le passage du Nord-Ouest sera ouvert au commerce maritime. Même en cas de fonte totale des glaces du Nord, les courants et les vents continueront à y pousser les icebergs et autres glaces, au point de le rendre impraticable. Le passage du Nord-Est, lui, est plus vulnérable à la navigation de masse. Des brise-glaces nucléaires l’empruntent déjà, des infrastructures se mettent peu à peu en place et quelques bateaux civils commencent à s’y promener. Dans quelque temps, nous ne serons plus abrités par deux immenses océans. Nous deviendrons très… accessibles. Dès lors, nous tremperons totalement, qu’on le veuille ou non, dans tous les conflits actuels ou futurs touchant différentes régions de la planète.

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