La politique contre les vaccins

La controverse entourant le vaccin d’AstraZeneca montre que la politique, plus que la science, motive beaucoup de décisions en matière de santé publique dans le monde, dit notre chroniqueur.

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Au cours des derniers jours, une dizaine de pays européens, dont la France et l’Allemagne, ont soudain annoncé qu’ils suspendaient temporairement leur utilisation du vaccin mis au point par l’Université d’Oxford et AstraZeneca. Il est également produit sous licence en Inde sous le nom de Covishield, version avec laquelle j’ai d’ailleurs été vacciné sans problème !

Les médias ont depuis fait grand cas de la formation de caillots sanguins chez quelques dizaines de personnes parmi les millions qui ont reçu ce vaccin. Le président Emmanuel Macron, le 15 mars dernier, s’est empressé de justifier cette décision en invoquant le fameux « principe de précaution » — inscrit dans la Constitution française —, comme si elle ne relevait que de questions de santé publique.

Il est vrai que le fait qu’il y a eu des morts parmi les cas problématiques rend la situation symboliquement et psychologiquement plus délicate. Mais à l’échelle globale, il demeure que les risques sont minimes. En Allemagne (en date du 16 mars), par exemple, on compte sept thromboses, dont trois mortelles, pour 1,6 million de vaccinations. Cela dit, on peut sérieusement douter que ces statistiques soient suffisantes pour justifier le blocage du vaccin. Des considérations proprement politiques pèsent aussi dans la balance.

La science a le dos large

Notons d’abord que les mécanismes de pharmacovigilance qui enregistrent en continu les effets secondaires observés des différents vaccins fonctionnent, ils repèrent donc ces cas et les analysent. Ensuite, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré qu’il n’y avait « pas de raison de ne pas utiliser » ce vaccin. Enfin, le 16 mars, l’Agence européenne des médicaments a affirmé être « fermement convaincue » des avantages du vaccin d’AstraZeneca contre la COVID-19. Surtout, ajouterions-nous, en pleine pandémie et alors que le nombre de vaccins en stock est encore limité et la production, inconstante.

En outre, le vaccin d’AstraZeneca-Oxford a le grand avantage d’être beaucoup moins cher que les autres et de se conserver commodément dans un simple réfrigérateur. Il est ainsi beaucoup plus facile à distribuer et à utiliser que les vaccins de Pfizer et de Moderna, qui exigent de très basses températures, possibles à maintenir seulement dans les grands centres bien équipés. 

Enfin, les spécialistes ne cessent de rappeler que tout risque est relatif et que les dangers auxquels font face les personnes non vaccinées sont très largement supérieurs à celui d’un effet secondaire du vaccin encore jamais observé, non seulement lors des essais cliniques, mais également sur plus d’une dizaine de millions de personnes vaccinées. Le mantra « écouter la science » ne semble donc pas ici inciter à une précaution extrême, au détriment de la vaccination rapide du plus grand nombre.

Les vraies motivations des politiciens

Regardons donc du côté politique. Les critiques des pays européens à l’endroit d’AstraZeneca datent de plusieurs mois. Dès le début février, Emmanuel Macron se permettait d’affirmer que le vaccin était « quasi inefficace » chez les plus de 65 ans. Plusieurs politiciens ont aussi accusé la société pharmaceutique britannique (et, avec elle, le premier ministre Boris Johnson) de privilégier le Royaume-Uni au détriment de l’Europe dans ses livraisons. Il y a une semaine encore, l’Union européenne (UE) se plaignait des retards de livraison et y voyait une emprise du gouvernement britannique, ce qui, en bonne politique, fut bien sûr aussitôt démenti par Boris Johnson. La Commission européenne, responsable de l’achat centralisé des vaccins pour l’ensemble des 27 pays membres, a elle-même été critiquée dès le début de février pour son peu d’efficacité. 

Ajoutez à cela la difficulté du gouvernement d’Emmanuel Macron de mettre en place un système efficace de vaccination sur son territoire, alors que le Royaume-Uni vaccine à plein régime et devance très nettement l’UE, et vous commencez à voir que la rivalité France–Royaume-Uni n’est pas absente. Un classement datant du 4 mars dernier situe d’ailleurs le Royaume-Uni au 5e rang pour le nombre de doses administrées, alors que les piliers de l’Europe que sont l’Allemagne et la France occupent respectivement les 33e et 37e rangs, Israël étant bien sûr largement premier.

Enfin, le fait que ni le Canada ni les États-Unis, par exemple, n’aient emboîté le pas, et qu’ils aient au contraire insisté sur le fait que le vaccin est très sécuritaire et ne pose pas de problèmes particuliers, pointe aussi vers une explication sur le plan du conflit politique. Sous l’influence de la France et de l’Allemagne, l’UE exécute en somme une manœuvre politique classique : si vous peinez à gérer vos problèmes intérieurs, créez de la diversion en trouvant un bouc émissaire étranger. Le tout est ici facilité par ce que des auteurs ont appelé « l’inquiétant principe de précaution », dont le sens plus que vague permet de l’invoquer à toutes les sauces, car qui oserait s’opposer à la précaution !

La nouvelle guerre froide

Les liens entre la politique et les vaccins ne se limitent pas au conflit qui oppose l’UE au Royaume-Uni. Ils sont aussi visibles, si l’on peut dire, dans les silences médiatiques et politiques du monde occidental entourant deux autres vaccins : le russe et le chinois. En effet, la politique internationale actuelle en est une de nouvelle guerre froide entre l’Amérique et une partie de l’Europe d’un côté, et la Chine et la Russie de l’autre. Curieusement, malgré les discours généreux sur « la santé globale », ce contexte tendu n’est pas sans répercussions sur les informations qui circulent sur les vaccins. 

Il est en effet plus que surprenant de ne jamais (ou presque) lire dans nos médias des informations précises sur les utilisations des vaccins chinois et russe pourtant injectés depuis des mois à des millions de personnes ! Ainsi, les pays africains ont reçu plus de trois millions de doses du vaccin chinois et la Russie a offert à l’Union africaine un plan d’achat subventionné de 300 millions de doses. Le vaccin de Sinopharm, par exemple, est utilisé en Égypte, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, et les pays du Maghreb ont adopté les vaccins russe et chinois. Devant les lenteurs de Bruxelles, la Hongrie s’est même tournée vers la Chine. Bien sûr, il est plus difficile d’avoir des données sur l’efficacité réelle de ces vaccins, mais on ne peut pas sérieusement penser que ces deux pays qui veulent étendre leur empire (et leur emprise) n’ont pas le savoir-faire nécessaire pour mettre au point des vaccins efficaces. 

On saura bientôt si Macron et ses homologues annonceront la reprise de l’injection du vaccin d’AstraZeneca. On peut parier que la réponse sera positive, mais quoi qu’il en soit, cet incident aura fourni une belle occasion de rappeler qu’il est peut-être simpliste de ne voir les problèmes actuels de la pandémie que sous l’angle soi-disant « scientifique », comme si les intérêts politiques, tant nationaux qu’internationaux, ne pouvaient interférer et venir compliquer encore plus la situation.

Les commentaires sont fermés.

En ce qui concerne les USA, ils n’ont pas encore approuvé l’astrazeneca et donc ils ne l’utilisent pas encore. Pourquoi affirmez-vous que <>
D’où detenez-vous cette déclaration des Usa j’aimerai bien avoir la source Svp. Merci

Au fait je faisais allusion à cette affirmation de vous autres dans mon précédent commentaire:
Enfin, le fait que ni le Canada ni les États-Unis, par exemple, n’aient emboîté le pas, et qu’ils aient au contraire insisté sur le fait que le vaccin est très sécuritaire et ne pose pas de problèmes particuliers

On dirait que vous avez coupé une partie de mon commentaire.
Je faisais référence à cette affirmation, besoin d’éclaircissement Svp:
…Enfin, le fait que ni le Canada ni les États-Unis, par exemple, n’aient emboîté le pas, et qu’ils aient au contraire insisté sur le fait que le vaccin est très sécuritaire et ne pose pas de problèmes particuliers…

Cet excellent texte montre que, derrière la décision plutôt stupide d’interdire le vaccin AstraZeneca, se cachent des intérêts politiques, tant nationaux qu’internationaux, qui viennent compliquer encore plus la situation.