La propagande antivaccin de Robert F. Kennedy Jr.

Cet avocat, qui a mené d’importantes batailles écologistes, exploite aujourd’hui la puissance des réseaux sociaux dans le but de répandre des mensonges très dommageables pour les communautés vulnérables.

Facebook / Montage L'actualité

Robert F. Kennedy Jr. ne veut pas que vous le considériez comme « antivaccin ». C’est normal : les antivaccinalistes, qui clament haut et fort — mais surtout à tort — que tous les vaccins sont nocifs, sont rarement à l’aise avec cette étiquette. Or, Kennedy ne se contente pas de faire partie de ce mouvement ; selon de nombreux témoignages récents, il en est l’un des princes, voire le roi. Sa société Children’s Health Defense a d’ailleurs été qualifiée de « fortement conspirationniste » par le site Web Media Bias/Fact Check, qui parle aussi de « charlatanerie » à son sujet.

Un article universitaire publié en janvier 2020 nous apprend qu’à eux seuls, deux acheteurs sont responsables de 54 % du contenu publicitaire antivaccin sur Facebook. Et Children’s Health Defense est l’un de ceux-là. L’organisme sans but lucratif Center for Countering Digital Hate a rangé Kennedy lui-même parmi les « Douze de la désinformation » (The Disinformation Dozen), un palmarès regroupant les influenceurs qui génèrent les deux tiers du contenu antivaccination sur Facebook et Twitter. Instagram a, pour sa part, banni Kennedy (mais pas sa société) de sa plateforme plus tôt cette année.

Le nouveau « documentaire » produit par l’avocat utilise les échecs médicaux envers les Noirs pour semer la méfiance à l’égard des vaccins contre la COVID-19. À son lancement, je me suis demandé comment l’un des neveux du président John F. Kennedy avait pu devenir l’une des voix infâmes les plus fortes du mouvement antivaccination moderne. Voici quelques pistes pour le comprendre.

Comme un virus de l’esprit

Robert F. Kennedy Jr. s’est d’abord fait connaître en tant qu’avocat spécialisé dans le domaine de l’écologie. Les pollueurs étaient ses cibles habituelles : il traduisait en justice des entreprises et gouvernements qui contournaient les lois environnementales. Les dossiers concernant la pollution des cours d’eau par le mercure ont eu une influence particulière sur sa carrière, puisqu’ils ont fini par lui inspirer une croisade antivaccination.

Je crois qu’il est important de souligner que notre travail contribue à façonner notre vision du monde. Ainsi, le fait que je me penche régulièrement sur la désinformation qui circule m’amène à penser que celle-ci est plus répandue qu’elle ne l’est peut-être en réalité. De même, on pourrait dire qu’une carrière passée à dénoncer les entreprises qui déversent sans précaution des produits chimiques toxiques dans la nature pourrait inciter à imaginer des complots partout où l’industrie est impliquée.

Alors que Kennedy mettait en lumière la corruption des entreprises, Andrew Wakefield a relancé le mouvement antivaccination à l’aide d’un article tristement célèbre publié — puis rétracté — par la revue médicale britannique The Lancet. Au départ, Wakefield cherchait à établir un lien entre les maladies inflammatoires de l’intestin et l’obstruction des vaisseaux sanguins dans la paroi de cet organe. Au début des années 1990, après avoir lu un vieux manuel de virologie, il est devenu obsédé par l’idée que le virus de la rougeole était derrière tout cela, simplement parce qu’il avait été démontré que ce virus provoquait parfois des ulcères et que des ulcères étaient observés dans l’estomac de certaines personnes atteintes de maladies inflammatoires de l’intestin. 

Wakefield s’est ensuite intéressé au vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR), qu’il a tenté de relier à l’hypothèse du « syndrome de l’intestin perméable » (leaky gut syndrome), où des molécules échapperaient à la digestion et affecteraient le cerveau. En 1998, il a publié son fameux article et a tenu une conférence de presse à Londres, au cours de laquelle il a affirmé que le vaccin en question pouvait très bien être responsable de l’augmentation des taux d’autisme. C’était faux, mais Wakefield avait développé une idée fixe — une obsession de l’esprit — qui allait contaminer les pensées de Kennedy quelques années plus tard.

Au cours de l’été 2005, une psychologue du Minnesota du nom de Sarah Bridges s’est rendue chez Kennedy avec une pile de documents. Elle imputait au mercure des vaccins le diagnostic d’autisme de son fils, puisque cet ingrédient faisait partie d’une molécule appelée thimérosal, un agent de conservation utilisé depuis les années 1940 pour prévenir la croissance bactérienne dans les vaccins multidoses. De l’aveu même de Kennedy, Sarah Bridges n’a pas voulu quitter son perron avant d’être certaine qu’il avait lu ces études alléguant un lien entre le thimérosal et l’autisme. Kennedy, qui était déjà sensibilisé aux effets du mercure sur les écosystèmes, s’est alarmé et a commencé à appeler les organismes de réglementation. Leur réaction l’a convaincu que soit les experts ne comprenaient pas la science des vaccins, soit ils mentaient.Sa croisade publique a débuté cet été-là avec la publication d’un article très malhonnête, préparé avec l’aide d’une militante antivaccination, dans la version imprimée du magazine Rolling Stone et sur le site Web Salon.com. L’article, intitulé Deadly Immunity (immunité mortelle), était truffé d’erreurs, de citations déformées et de propos alarmistes non fondés. Salon y a rapidement ajouté un certain nombre de corrections et, cinq ans et demi plus tard, l’a finalement rétracté.

Le Dr David Gorski, un oncologue américain connu pour ses prises de position contre le mouvement antivaccin, a fait remarquer à l’époque que Kennedy avait lu une transcription de 260 pages d’une réunion sur la sécurité des vaccins et n’en avait cité que des extraits qui pouvaient effrayer. Lors de la réunion en question, un conseiller en matière de vaccins avait exprimé des inquiétudes justifiées quant à la possibilité que des avocats utilisent les résultats d’études préliminaires sur la sécurité des vaccins à leurs propres fins. Et Kennedy, lui-même avocat, a justement tronqué cette citation afin de faire passer le conseiller pour un conspirateur. La lecture de Deadly Immunity laissait croire que les médecins et les scientifiques siégeant aux comités de sécurité des vaccins soutenaient secrètement qu’il ne fallait pas évaluer l’innocuité des vaccins et que si des études étaient menées, leurs résultats devaient être « manipulés » pour ne pas que le public apprenne la vérité.

Au fil des ans, l’idée fixe erronée de Kennedy a fait boule de neige et a pris une ampleur impressionnante. Il a propagé de nombreuses faussetés sur la pandémie de COVID-19. Il a aussi été un pilier de la conférence AutismOne, qui attire de faux experts convaincus que les vaccins causent l’autisme. Lors de sa dernière présence en tant qu’orateur principal, il a incité les participants à répandre les idées du mouvement antivaccination, concluant qu’il les rejoindrait « sur les barricades ». Kennedy a, par ailleurs, été invité à présider un « groupe de travail sur la sécurité des vaccins » pour l’administration Trump en 2017. (Ce groupe n’a finalement jamais pris forme.) Il a également été producteur exécutif du « documentaire » antivaccination Vaxxed II: The People’s Truth (Vaccinés II : la vérité du peuple). Et tout récemment, sa propre société a sorti un film antivaccin qui s’adresse aux personnes racisées.

L’arsenalisation du racisme

Le titre de ce film — Medical Racism: The New Apartheid (Racisme médical : le nouvel apartheid) — est un appât à clics sensationnel. Il s’agit d’un projet de CHD Films, une division du Children’s Health Defense de Kennedy (anciennement connu sous le nom de World Mercury Project). Comme l’a rapporté NBC News lors de la sortie du film, en mars 2021, on trouve parmi ses producteurs le fondateur d’une école privée qui se vante de ne pas appliquer les obligations en matière de vaccination ; un pasteur de la Nation de l’islam qui a faussement affirmé que les vaccins pour enfants étaient génétiquement modifiés afin de nuire aux enfants de couleur ; et le PDG d’un organisme sans but lucratif qui a promu la campagne de désinformation du groupe America’s Frontline Doctors.

Kennedy lui-même ouvre et conclut le récit en demandant aux téléspectateurs de faire leurs propres recherches et d’arriver à leurs propres conclusions, ce qui lui permet de nier de manière plausible toute interprétation de ses intentions. Des Noirs sont interviewés dans la rue et aucun d’entre eux n’affirme vouloir le vaccin contre la COVID-19. Ils n’y croient pas, ils ne pensent pas qu’il soit nécessaire ni sûr. Un homme dit à la caméra qu’il a entendu parler de Tuskegee (il fait alors référence à des recherches médicales menées de 1932 à 1972 sur des sujets noirs qui n’avaient pas donné leur consentement). Le gouvernement veut vous étudier, dit-il. « Je ne serai pas son cobaye. »Ces remarques désinvoltes sont étayées par l’habituel saupoudrage de témoignages familiaux. La recette est simple : une mère affirme que son enfant allait bien jusqu’à ce qu’il soit vacciné, puis il s’est renfermé. Les photos d’un bébé souriant et d’une famille heureuse sont suivies d’autres montrant l’enfant autiste et la mère retenant ses larmes. Ces appels émotionnels, qui formaient la base du film antivaccin Vaxxed II: The People’s Truth, reviennent ici avec des familles noires.

Pour renforcer sa légitimité, Medical Racism fait appel à des experts et à des spécialistes — des médecins, des historiens et des professeurs, mais aussi des militants, des praticiens de la santé intégrative et même un pasteur — pour raconter des violations réelles commises à l’encontre des Noirs, des allégations douteuses et des mensonges déjà déboulonnés, jusqu’à ce que les faits finissent par conférer une validité aux faussetés.

L’un de ces mensonges concerne le supposé dénonciateur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Dans ce film de 2021, deux têtes parlantes répètent une histoire que l’on savait déjà fausse en 2014. Ainsi, William Thompson, des CDC, aurait avoué avoir caché des données selon lesquelles le vaccin ROR exposait les enfants noirs à un risque beaucoup plus élevé d’autisme. Cette affirmation est erronée. 

L’histoire complète (couverte par le Dr Gorski et par le site de vérification des faits Snopes.com) peut être résumée ainsi : une réanalyse d’une étude de 2004 a été retirée du domaine public en raison a) d’intérêts concurrents non divulgués compromettant son examen par les pairs et b) d’analyses statistiques douteuses. L’étude originale peut être triturée pour montrer une légère augmentation des taux d’autisme chez les garçons noirs vaccinés, mais elle ignore a) le fait que plus on examine des sous-groupes de personnes, plus on a de chances d’obtenir un résultat positif par le seul hasard, b) que la faible hausse est probablement liée aux exigences de vaccination pour l’éducation spéciale préscolaire des enfants autistes de l’échantillon, et c) que de nombreuses autres études, dont certaines beaucoup plus importantes, n’ont pas trouvé de lien. Pourtant, cette histoire, avec son thème conspirationniste et son héros renégat, est toujours brandie par les militants antivaccin. Ils ont besoin, on dirait, qu’elle soit vraie.

Non content de susciter des craintes au sujet des vaccins et de la médecine dans son ensemble, le film Medical Racism: The New Apartheid sous-entend aussi subtilement que les Noirs n’ont tout simplement pas besoin de vaccins. On nous dit que les Noirs ont un système immunitaire très puissant et que les vaccins le surstimulent. De plus, la vitamine D, selon le film, est une solution puissante à la COVID-19, une solution qui est passée sous silence. Et le comble est atteint lorsqu’un gynécologue africain affirme : « [En ce qui concerne les infections virales], l’Afrique a été protégée par nos interactions avec l’environnement. Et nous sommes, en fait, assez immunisés contre certaines de ces choses, et je le dis en tant que médecin ! La COVID n’appartient pas à l’Afrique. » Le message est clair : le coronavirus, selon le film, n’est pas une menace pour les Noirs. Le vrai danger, ce sont les vaccins.

Le site Web qui héberge le film propose une collection de mèmes, des images partageables contenant des déclarations lapidaires tirées du film. Tout comme les organisations qui pratiquent la désinformation populaire planifiée (astroturfing) peuvent fournir à des manifestants des pancartes professionnelles, Children’s Health Defense a fabriqué des mèmes saisissants que ses adeptes peuvent diffuser sur les médias sociaux. « Nos corps, notre choix », dit l’un d’eux, qui montre un groupe de Noirs souriants à côté du logo et de l’adresse Web du film. « Découvrez comment vous pouvez combattre la coercition du gouvernement et l’abus médical des personnes de couleur », lit-on dans un autre. Le site Web propose également des messages préemballés pour les médias sociaux, que les militants pressés peuvent copier et coller sur Facebook.

Après avoir regardé Medical Racism, je suis persuadé — étant familier avec la campagne de Kennedy contre les vaccins — que le véritable objectif de ce film n’est pas de mettre en lumière les atrocités médicales commises contre les Noirs. Il s’agit plutôt de propagande. C’est de l’exploitation, à vous retourner l’estomac, d’abus historiques et d’échecs contemporains, le tout parsemé de faussetés, pour convaincre un public marginalisé déjà exposé à un risque accru de COVID-19 que des vaccins sûrs et efficaces sont en réalité toxiques. 

Un appel empathique et sincère au dialogue sur cette question ressemblerait à ce que les professeures Sandra Quinn et Michele Andrasik ont récemment publié dans The New England Journal of Medicine à ce sujet. Le film Medical Racism de Kennedy, en comparaison, est une vulgarisation grossière et manipulatrice.

Au moment du générique de fin, nous entendons une chanson intitulée « Save the Children » (Sauvons les enfants), de Gil Scott-Heron. Je n’ai alors pas pu m’empêcher de penser à l’appel aux armes du mouvement conspirationniste QAnon, claironné par des influenceurs sur Instagram. Les enfants étaient sacrifiés sur l’autel des pédophiles sataniques du deep state, disaient-ils. Dans le monde de Kennedy, ces mêmes enfants doivent être défendus contre les abus rituels des entreprises pharmaceutiques. « Nous devons faire quelque chose, oui, pour sauver les enfants », chante l’homme par-dessus le texte qui défile. Mais qui sauvera leurs parents de cette propagande néfaste ?

Message à retenir :

– Robert F. Kennedy Jr. est l’un des principaux militants du mouvement antivaccination moderne.

– Le film que sa société a récemment produit, Medical Racism: The New Apartheid, mélange des exemples réels de racisme dans les soins de santé avec de la désinformation sur les vaccins pour promouvoir un programme antivaccin auprès des communautés de couleur marginalisées.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.


Jonathan Jarry, M. Sc., est un communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire qui lui ont permis de travailler dans le domaine du diagnostic moléculaire et à la gestion d’une biobanque de tissus humains. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence.

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