La recherche scientifique doit-elle être au service de l’innovation ?

À trop vouloir favoriser des disciplines à la mode dont le potentiel commercial est souvent exagéré, comme l’intelligence artificielle, le gouvernement du Québec risque encore de rater d’importants projets de recherche fondamentale, explique notre collaborateur Yves Gingras.

gorodenkoff, FG Trade / Getty Images / Montage L'actualité

L’auteur est historien et sociologue des sciences. Il est professeur au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal et directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies.

Le gouvernement du Québec prépare actuellement une mise à jour de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation, que les initiés nomment la « SQRI ». Ce document, dont la dernière mouture date de 2017, définit des priorités d’investissements en matière de recherche scientifique et technologique pour une durée de cinq ans. Son nom a changé au fil des ans parce qu’il traduit la philosophie du parti au pouvoir : le Parti libéral l’a appelé « stratégie » en 2017 afin de suggérer qu’il avait une vision entrepreneuriale du Québec, alors que, quatre ans plus tôt, le Parti québécois l’avait nommé « politique nationale » pour faire entendre que le Québec est une nation qui devait avoir des « politiques ».

Alors que les politiques des années 1970 visaient la science, celles des années 1980 mettaient plutôt de l’avant la technologie (pensons au « Virage technologique » du ministre Bernard Landry en 1982). Depuis les années 1990, on vit plutôt dans le monde de l’innovation, le mot « science » étant pratiquement disparu des discours officiels.

L’actuel parti au pouvoir s’identifiant lui aussi aux « entrepreneurs », il garde le cap sur les « stratégies ». À chaque nouvelle mouture de la SQRI, on lance un vaste processus de consultation. Ainsi, au printemps 2021, un appel de mémoires a suscité 230 réponses et a été suivi d’une tournée régionale de consultation qui a attiré 179 représentants des parties prenantes du système québécois de la recherche et de l’innovation. But de l’opération : établir les priorités en la matière, pour les années à venir. Le monde des affaires y a participé, tout comme des représentants des collèges, des universités et d’organismes de développement économique et de soutien aux entreprises.

C’est ce que nous apprend le résumé de ces consultations dans un rapport publié en juillet 2021, qui reprend le langage technocratique habituel et les généralités incontournables : on y rappelle évidemment l’« importance de la recherche scientifique » et des « liens entre les entreprises et le milieu de la recherche ». On insiste encore sur la « création de richesse », sans toutefois nous dire de quelle nature est précisément cette « richesse ». Et on n’oublie pas le mantra de l’« attraction et la rétention des talents » et du « développement des compétences », le tout grâce à l’« entrepreneuriat » et surtout à la « culture de l’innovation », mais aussi à l’« innovation sociale et durable ». 

Ces « consultations » sont bien sûr incontournables pour donner l’impression d’un consensus à l’aide de formules creuses comme celle d’« innovation durable ». Comme l’affirme le rapport, ces échanges ont permis de trouver « des pistes de solution à la fois pragmatiques et audacieuses, qui misent sur les synergies ». Pistes de solution à quel problème précis, on l’ignore, mais on sait déjà que ces solutions seront bien sûr « audacieuses » tout en étant « pragmatiques » et sûrement « innovantes ». On annonce que d’autres consultations auront lieu à l’automne 2021, mais on doute qu’elles s’éloignent de ces « synthèses » généreuses. 

Malgré toute cette agitation verbale, il y a fort à parier que la stratégie reconduira les thèmes dominants habituels claironnés par les lobbys qui influent vraiment sur les priorités, toujours axées sur le développement économique, en invoquant leurs propositions « innovantes ». 

Difficile en effet de changer de direction après avoir misé des centaines de millions de dollars sur la soi-disant « intelligence » artificielle (IA), sur le biomédical à la sauce génétique, l’aérospatiale (malgré sa déconfiture) et les jeux vidéos, tous des domaines dans lesquels les lobbys sont très actifs auprès des ministères et dont les entrepreneurs ont besoin de l’argent public. Malheureusement, la recherche scientifique proprement dite, qui ne peut prévoir ses découvertes et leurs retombées possibles, restera probablement le parent pauvre d’investissements qui visent uniquement à stimuler l’économie et la production de « richesse » grâce à la magie de « l’innovation ». 

L’usage ostentatoire du mot « innovation » semble faire oublier qu’innover n’est ni facile ni certain et qu’à moyen et long terme, cela est risqué sans recherches dites « fondamentales », « libres » ou « non ciblées », lesquelles peuvent porter leurs fruits des décennies plus tard. Comme la mode au Québec est encore à l’IA, rappelons qu’avant les percées récentes en apprentissage automatique, ce domaine a végété pendant 20 ans (le fameux « hiver de l’IA ») ! 

Plus près de nous encore : les vaccins à ARN messager, qui ont ralenti la pandémie de COVID-19, sont issus de recherches qui, dans les années 1980 et 1990, étaient marginales. À cette époque, la grande majorité des chercheurs ne juraient que par l’ADN, dont le décodage devait permettre de guérir toutes les maladies grâce au « génie génétique », mais peu s’intéressaient au potentiel de l’ARN messager que nos cellules fabriquent à partir de l’ADN. Les prédictions hyperboliques des promoteurs du génie génétique ont alors pris toute la place dans les grandes stratégies. On doit en bonne partie la mise au point de tels vaccins à ARN à l’acharnement de la biochimiste hongroise Katalin Kariko, à qui je prédis d’ailleurs, avec d’autres peut-être, le prochain prix Nobel de chimie ou de médecine en octobre. 

Il serait donc prudent que la prochaine SQRI ne mette pas tous ses millions dans le même panier à la mode de façon à ne pas former une série de « clones » qui étudieront tous dans le même domaine, lequel risque de ne pas mener aux « innovations » annoncées par des gourous technophiles et aussi par des chercheurs un peu cyniques. On peut comprendre qu’un gouvernement obsédé par le développement économique à court terme se laisse ensorceler par de belles promesses —  comme celles qu’avait fait miroiter Element IA avant de se faire acheter —, mais il serait sage de miser aussi sur le long terme en offrant aux chercheurs les moyens d’explorer les zones laissées dans l’ombre des tendances à la mode, mais qui pourraient, contre toute attente, s’avérer fructueuses. 

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