La revanche de la patate

Dans les Andes péruviennes, berceau de la pomme de terre, des communautés autochtones ont créé un parc pour préserver la biodiversité de l’espèce. La papa pourrait-elle même sauver les pays pauvres de la famine ?


 

Entassé avec trois ouvriers agricoles dans la caisse d’un camion bringuebalant, j’ose à peine regarder le vertigineux précipice qui borde le chemin de gravier. Autour de nous, les forteresses et terrasses incas dominent la vallée. Difficile de croire que dans ces quelques hameaux éparpillés à flanc de montagne, proches à vol de condor du célèbre Machu Picchu, se joue la préservation de 1 000 variétés indigènes de pommes de terre — oui, oui, 1 000  ! —, dont plusieurs dizaines sont menacées de disparition.

La Vallée sacrée des Incas, au Pérou, est le berceau de la pomme de terre comestible, née il y a environ 8 000 ans et aujourd’hui cultivée partout dans le monde. Le Nord-Américain moyen n’en connaît bien souvent que trois ou quatre variétés, déclinées en frites, croustilles, purée, ou encore cuites au four, bouillies… Mais au Parque de la Papa (parc de la pomme de terre), une aire de conservation grande comme la moitié de l’île d’Orléans, poussent des tubercules rouges, noirs, violets, crochus, minuscules, allongés… Certaines variétés conservent leurs propriétés nutritives pendant 50, voire 100 ans, grâce à un procédé séculaire de déshydratation.

Le Parque est situé en plein territoire des Quechuas, peuple indigène descendant des Incas. Six villages ont mis de côté leurs différends et réuni leurs territoires morcelés pour fonder le parc, en 1998. Il s’agit d’une rare initiative de conservation autogérée par des autochtones, regroupés au sein de conseils de village. Ceux-ci visent la préservation d’une culture ancestrale qui assure l’autosuffisance alimentaire des montagnards, mais aussi le développement économique et social de leurs communautés. «Protéger la papa, c’est protéger l’être humain», dit Alejandro Argumedo, cofondateur du parc et conseiller auprès des chefs locaux.

Diplômé en agriculture de l’Université McGill, Alejandro Argumedo, la jeune cinquantaine, a œuvré au sein de l’ONG Cultural Survival avec Elizabeth May (chef du Parti vert du Canada), dans les années 1980, avant de se consacrer à la protection de la pomme de terre. «  Après des années à parcourir le monde, j’ai voulu utiliser mon expérience auprès des miens, dit l’agronome. Je déplore qu’on passe à côté de connaissances fondamentales sur la biodiversité et les changements climatiques simplement parce qu’on dénigre l’héritage autochtone. Au Parque de la Papa, la préservation du patrimoine andin est notre mission, et la pomme de terre notre drapeau.  »

L’idée du parc est devenue réalité sous son impulsion, celle de son frère Cesar, de sa femme, Tammy, une Ontarienne, et de leurs proches collaborateurs à l’Association pour la nature et le développement durable (ANDES), une ONG péruvienne. Les chefs des six villages demeurent cependant les seuls maîtres à bord. «  Notre organisation n’a qu’un rôle de conseil et de formation de la main-d’œuvre, précise Alejandro Argumedo. L’objectif est que les quelque 6 000 villageois gèrent bientôt tous les rouages d’un parc financièrement autosuffisant.  »

D’ici à ce que les revenus du tourisme et de la vente de produits naturels prennent le relais, les fonds proviennent d’ONG, la plupart européennes, en l’absence d’aide de l’État péruvien — qui ne reconnaîtrait le statut spécial du territoire que du bout des lèvres, selon Alejandro Argumedo. Le soutien technoscientifique, lui, vient du Centre international de la pomme de terre (CIP), laboratoire voué à la préservation de la biodiversité génétique de ce légume. Installé dans la banlieue cossue de Lima, le CIP est financé par les gouvernements de différents pays et des fondations privées.

Le sol pauvre du Parque, situé de 3 600 à 4 600 m d’altitude, est exposé à des températures qui peuvent passer de 20 °C au point de congélation en quelques heures. Des conditions idéales pour les tubercules !

Le début mai est le temps des récoltes dans ce pays où les saisons sont inversées par rapport à celles du Québec. Les lopins qui enserrent le lac Kinsaqocha semblent exploités de façon anarchique, mais à l’instar de leurs ancêtres incas, les agriculteurs ne laissent rien au hasard. On ne replante une variété donnée au même endroit que sept ans plus tard. «  Un cycle de rotation calqué sur celui du phénomène climatique El Niño  », qui effectue des boucles comparables, explique Alejandro Argumedo.

Les niños, quant à eux, participent à l’œuvre commune dès leur plus jeune âge. «  J’ai commencé à 4 ans, raconte fièrement Ricardo Pacco Chipa, aujourd’hui âgé de 27 ans. Mon père creusait le trou, je plantais la semence et ma mère ajoutait le fumier. Nous sommes peut-être pauvres, ici, mais nous mangeons tous des aliments sains qui poussent sans produits chimiques.  »

À l’instant où il me vante la valeur nutritive des pommes de terre et la qualité de vie dont jouissent les montagnards, un vieillard au visage parcheminé avance à pas de tortue dans notre direction. Tenant sa pioche d’une main ferme, Pablo Pacco Condori s’en va sarcler malgré ses 100 ans  ! Je soupçonne une mise en scène, car une seule matinée de cueillette manuelle avait suffi à coincer mon jeune dos. «  Il n’y a là rien d’exceptionnel, dit mon compagnon pour minimiser la chose. Mon arrière-grand-père a travaillé aux champs jusqu’à 110 ans.  »

Presque tous les tubercules difformes qui poussent dans le parc possèdent des propriétés nutritives beaucoup plus élevées que les variétés vendues dans les commerces d’Amérique du Nord. Certains sont riches en vitamines B et C, d’autres en bêtacarotène, et presque tous ont des vertus antioxydantes.

René Gómez, chercheur associé au CIP, veut réimplanter dans la région de Cuzco, où se trouve le parc, des variétés qui n’y sont plus cultivées. «  À ce jour, environ 400 sortes de papas ont retrouvé le sol qui les avait vues naître  », dit-il.

En février dernier, une vague de froid a ravagé les récoltes dans certaines vallées. Or, un plant qui a gelé ne peut se reproduire. Le CIP, où est conservé le patrimoine génétique de plus de 10 000 variétés de tubercules d’un peu partout dans le monde, a redonné aux agriculteurs touchés des boutures de variétés qui autrement seraient disparues de leurs champs.

«  Près de 500 000 Péruviens dépendent directement de la papa andina pour leur subsistance  », dit Miguel Ordinola, directeur de projet au CIP. Le département de Cuzco se classe en queue de peloton pour l’indice de développement humain au Pérou, devançant seulement les régions limitrophes. Dans l’espoir de réduire la misère, Miguel Ordinola cherche donc des débouchés commerciaux pour la papa andina. «  Elle fait de belles et bonnes chips, moins grasses et plus croustillantes que celles des grandes marques  », dit-il.

La meilleure stratégie, selon lui, est l’élaboration, avec les chefs de restaurants et les écoles de cuisine, de plats nécessitant des variétés andines. «  Aliment injustement associé à la pauvreté, la pomme de terre mérite une place de choix dans la gastronomie péruvienne et mondiale  », dit-il.

Depuis la création du parc, toute entreprise ou tout institut de recherche qui veut commercialiser des variétés andines enregistrées à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, un organisme de l’ONU, doit signer une entente avec les chefs des six villages et verser des redevances aux communautés. Les gardiens de la pomme de terre veillent au grain  !

Ils demeurent toutefois sceptiques à l’égard des promesses d’un commerce à grande échelle. «  La production des différentes variétés reste tellement marginale qu’on ne pourrait assurer un approvisionnement régulier, dit Alejandro Argumedo. Et quel serait l’intérêt de vendre toutes ses papas pour ensuite devoir acheter du riz et des nouilles afin de se nourrir  ? Imaginez aussi le gaspillage d’énergie et la pollution engendrée par le transport…  »

La prospérité des habitants du parc passerait davantage, selon lui, par l’artisanat, la production de produits naturels à base de plantes médicinales et, surtout, l’écotourisme. Déjà, des treks avec lamas porteurs sont offerts aux touristes, et un restaurant de gastronomie locale, administré par des villageois, a ouvert ses portes l’an dernier. On ne «  lâche pas la patate  » au Parque de la Papa  !

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