La santé a une ville !

À Toronto, pas de « coupes » en médecine. On investit et on crée des emplois par milliers.


 

Toronto n’a pas de cœur, il lui manque un lieu qui la caractérise, disait Pierre Elliott Trudeau. Si son fantôme venait s’asseoir quelques instants sur un banc de Queen’s Park, le dos tourné à l’Assemblée législative de l’Ontario, les yeux fixés sur l’angle de la rue College et de l’avenue University, il changerait d’idée. Le cœur de la Toronto moderne, l’un des plus puissants moteurs économiques de l’Amérique du Nord, c’est ici.

Dans un quadrilatère de moins de 2,5 km2 centré sur cette intersection, dix hôpitaux, deux universités, des dizaines de centres de recherche et quelque 700 entreprises privées injectent un milliard de dollars par année dans la science et l’innovation biomédicales. Près de trois millions de dollars par jour, qui font vivre 80 000 travailleurs venus de partout sur la planète pour exploiter ce nouvel eldorado. Dans le «Discovery District» — nom donné au quartier par la municipalité il y a quatre ans —, les édifices poussent comme des champignons entre des bâtiments centenaires que l’on rénove à grands frais. En deux ans, on a construit pour environ 700 millions de dollars de nouveaux immeubles.

Dans cette véritable cité scientifique — voisine de Bay Street, le centre financier du Canada —, Toronto fait front commun pour transformer l’argent des gouvernements et des philanthropes en découvertes fondamentales, en nouveaux traitements, en capital de risque pour des entreprises de biotechnologie. Et en emplois hyper-qualifiés.


 

«C’est gros, c’est riche et ça bouge», résume le brillant généticien québécois Thomas Hudson, qui a laissé son poste de directeur du Centre d’innovation Génome Québec et Université McGill, l’été dernier, pour diriger le nouvel Institut ontarien de recherche sur le cancer. Une grande perte pour Montréal, qui lorgne tristement la réussite de la métropole de l’Ontario…

Plongeant vers le sud, c’est «Hospital Alley», le quartier des hôpitaux, qu’on a failli rebaptiser «Medical Mile» tant il n’en finit plus. De part et d’autre de l’avenue University, cinq grands hôpitaux universitaires se serrent les uns contre les autres. L’immense Hôpital général de Toronto, l’Hôpital Princess Margaret, l’Hôpital Mount Sinai, l’Hôpital pour enfants malades, l’Institut de réadaptation de Toronto et leurs centres de recherche respectifs communiquent par des souterrains ou des passerelles, échangent spécialistes et savoir-faire, tout en se livrant concurrence pour les subventions. Cinq autres centres hospitaliers couplant soins et recherche sont installés dans les rues adjacentes: l’Hôpital St. Michael, le Centre Sunnybrook des sciences de la santé, l’Hôpital Toronto Western, l’Hôpital Women’s College et le Centre de toxicomanie et de santé mentale, dont le vaste centre de recherche est associé à l’Organisation mondiale de la santé.

Un million de patients ont franchi l’an dernier les portes des trois hôpitaux du Réseau universitaire de santé (Hôpital général, Princess Margaret et Toronto Western). Environ 7 000 bébés sont nés à Mount Sinai, 20 enfants ont reçu un nouveau cœur à l’Hôpital pour enfants… La Faculté de médecine de l’Université de Toronto, à laquelle sont affiliés la plupart des hôpitaux, compte 4 000 employés et 2 000 étudiants diplômés. C’est de loin la plus grande au Canada et l’une des premières en Amérique du Nord.

Dans le secteur médical, surtout dans les laboratoires de recherche, l’argent coule à flots. L’an dernier, 1 048 médecins et scientifiques ont reçu 508 millions de dollars de subventions pour leurs recherches (un montant en hausse de 80% depuis 2000), le cinquième des fonds offerts par les Instituts de recherche en santé du Canada (principal organisme subventionnaire fédéral dans ce domaine) et le cinquième des chaires de recherche du Canada en santé. Et plus de 800 jeunes effectuent un stage de recherche postdoctoral dans ces hôpitaux.


 

L’argent de l’État attire celui des mécènes. En juin 2006, l’Institut de recherche Samuel Lunenfeld, de l’Hôpital Mount Sinai, a reçu 25 millions de dollars de Lawrence Tanenbaum, propriétaire entre autres des Maple Leafs de la LNH. Cet homme d’affaires entend ainsi remercier le premier ministre Dalton McGuinty pour un programme de bourses d’excellence en recherche biomédicale de 25 millions de dollars. Chaque bénéficiaire de ces 10 bourses obtiendra ses 2,5 millions pour cinq ans à condition que l’établissement qui l’engage lui remette la même somme. De quoi attirer la matière grise.

En octobre, ce sont les frères Joseph et Wolf Lebovic qui ont offert 50 millions de dollars à Mount Sinai — le plus gros don jamais reçu par un hôpital au Canada. Et en février 2007, Sonia et Arthur Labatt (l’un des fondateurs de la société de gestion de placements AIM Trimark) ont donné 30 millions à l’Hôpital pour enfants afin qu’il puisse construire un laboratoire de recherche et de traitement des maladies cardiaques infantiles, qui sera parmi les plus importants au monde.

Même les campagnes auprès des simples malades battent des records historiques. En quatre ans, la Fondation du Réseau universitaire de santé a récolté près de 600 millions de dollars, ce qui lui a entre autres permis de se doter de 70 000 m2 de nouveaux laboratoires. En deux ans, son budget de recherche est passé de 150 à 189 millions de dollars, et plusieurs spécialistes de renommée mondiale, comme le Dr Benjamin Neel, ont été recrutés.


 

De l’autre côté de la rue College, au nord-ouest de l’intersection, c’est le domaine de l’Université de Toronto, son principal campus — il y en a deux autres, à Scarborough et à Mississauga —, fréquenté par quelque 51 000 étudiants. Un budget annuel de 1,2 milliard de dollars, dont la moitié pour la recherche.

Donnant directement sur les pelouses de Queen’s Park, le dernier-né des bâtiments de cet établissement d’enseignement vieux de 179 ans est sorti de terre en 2006. Le Leslie L. Dan Pharmacy Building, d’une grande audace architecturale avec ses deux atriums en forme de bulle semblant flotter au-dessus du hall d’entrée, a permis de doubler le nombre d’étudiants de premier cycle en pharmacie — ils sont maintenant plus de 1 000, et 300 dans les cycles supérieurs. Le Torontois d’origine hongroise Leslie L. Dan, diplômé de la Faculté de pharmacie de cette université et fondateur de Novopharm (géant des médicaments génériques), a donné 13 des 75 millions de dollars nécessaires à la construction du bâtiment de 12 étages. L’université n’a pas lésiné et a confié le travail au célèbre architecte londonien Norman Foster — à qui on doit entre autres la rénovation du Reichstag, à Berlin. De nuit, les deux bulles, éclairées l’une en bleu, l’autre en orange, et visibles de l’extérieur, ne passent pas inaperçues, même dans cette ville habituée aux extravagances architecturales.

Juste à côté, dans la rue College, un autre édifice, construit en 2005 pour 105 millions de dollars, ravit les amateurs d’architecture moderne avec sa façade de verre abritant une forêt de bambous. C’est le Terrence Donnelly Centre for Cellular and Biomolecular Research, centre multidisciplinaire sur le métabolisme cellulaire qui réunit des spécialistes en génomique, en mécanique des fluides et en biologie des cellules souches. Six des 40 chercheurs principaux qui y ont installé leurs laboratoires ont été recrutés à l’étranger dans les deux dernières années.


 

Sur le trottoir d’en face, le Health Sciences Building vient d’être entièrement rénové. Derrière sa façade tristounette, il cache notamment un laboratoire de simulation flambant neuf, copie d’une salle de soins intensifs et d’un bloc de confinement en cas d’épidémie — le SRAS a marqué les esprits! Les étudiants de la Faculté des sciences infirmières s’y entraînent à des prélèvements ou à des manœuvres délicates, comme la défibrillation, sur 18 mannequins d’un réalisme saisissant. À 50 000 dollars pièce, ces robots programmables parlent, gémissent, toussent… et meurent si on ne les traite pas correctement !

À quelques rues de là, à la jonction de ce Discovery District et du Financial District, l’Université Ryerson, le plus grand établissement de premier cycle au Canada, s’est elle aussi agrandie. Un nouveau bâtiment de 75 millions accueille depuis septembre les 6 000 étudiants de sa Faculté de commerce. Une armada de futures recrues pour le quartier.

Entre les deux universités et juste à côté des hôpitaux se trouve le bâtiment le plus révolutionnaire et le plus coûteux de cet ensemble. Donnant sur la rue College, juste à l’angle de l’avenue University, une longue façade de briques beiges de style Renaissance masque en partie un édifice de verre aux allures futuristes. Voici le Centre MaRS, gigantesque centre d’innovation de 65 000 m2 destiné à favoriser les retombées économiques de la recherche, véritable machine à transformer les découvertes en dollars.


 

«En regard de la qualité et de la concentration de la science qui se fait à Toronto, particulièrement dans ce quartier, la commercialisation est encore largement insuffisante», explique John Evans, l’un des principaux instigateurs de ce centre presque unique au monde, qui a coûté la bagatelle de 345 millions de dollars. «Dans tout le Canada, nos investissements en recherche ne font pas assez leur travail comme créateurs de richesse collective», dit-il. Le Centre MaRS — son nom vient de celui d’un fichier informatique qui signifiait «Medical and Related Sciences» — vise à combler cette lacune en établissant un lieu, en plein cœur du Discovery District, où encourager l’innovation.

En 2000, John Evans et une poignée d’autres hommes d’affaires ont réuni 15 millions de dollars pour lancer le projet. En deux ans, ils ont convaincu les gouvernements provincial et fédéral ainsi que d’autres partenaires publics d’investir environ 100 millions de dollars dans le Centre MaRS. Ce projet collait parfaitement à la nouvelle stratégie du gouvernement provincial en matière de science et d’innovation. L’emplacement, lui, fut vite trouvé: l’Hôpital général de Toronto venait de décider de se départir d’un vieil édifice datant de 1911. Le lieu est chargé d’histoire: c’est là qu’en 1922 Frederick Banting et Charles Best injectèrent pour la première fois de l’insuline à un jeune diabétique, donnant naissance à une des inventions clés de l’histoire de la médecine et à une des premières entreprises issues d’une université canadienne: les Laboratoires Connaught.


 

Inauguré en grande pompe par le premier ministre Dalton McGuinty en septembre 2005, le Centre MaRS héberge une panoplie de services destinés à aider les scientifiques à se lancer en affaires. Le vieil édifice rénové s’ouvre désormais à l’arrière sur un grand atrium qui le connecte à un bâtiment de huit étages flambant neuf, la Tour sud. Les deux abritent des entreprises et des organismes de services choisis par les promoteurs du Centre, en plus des bureaux du MaRS Venture Group, qui s’occupe de donner vie au concept et de tisser des liens avec le reste de la planète. «Nous avons cherché un mélange équilibré de locataires ayant une bonne diversité de spécialités et exigé d’eux qu’ils s’impliquent d’une manière ou d’une autre dans la vie sur MaRS, par exemple en donnant des conférences», explique John Evans.

Une banque, deux cabinets d’avocats spécialisés dans les questions de propriété intellectuelle, le siège de l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement, le Centre canadien de ressources pédagogiques en biotechnologie, le Bureau de valorisation de la recherche du Réseau universitaire de santé… En quelques mois, le Centre MaRS s’est rempli d’une cinquantaine de locataires, et il affiche désormais complet. Environ 1 000 personnes y travaillent. Le nouvel Institut ontarien de recherche sur le cancer y a installé ses bureaux et des laboratoires. Plusieurs grandes sociétés pharmaceutiques, comme Merck Frosst ou GSK, y ont installé une antenne — pratique pour repérer des cerveaux ou des petites entreprises à racheter. Des firmes étrangères de biotechnologie y ont établi leur siège social pour le Canada, notamment l’américaine NPS Pharma et la japonaise Oxygenics, qui a choisi le Centre comme tête de pont en Amérique du Nord, pour commercialiser ici ses globules rouges artificiels.


 

À l’est, l’atrium débouche sur la Toronto Medical Discovery Tower et ses 15 étages de laboratoires, que partagent des chercheurs du Réseau universitaire de santé et de l’Hôpital pour enfants malades. «Deux hôpitaux qui collaborent aussi étroitement, c’était impensable il y a quelques années», remarque John Evans en souriant. Mais la crise du système de santé ontarien, dans les années 1990, a forcé les hôpitaux à partager des ressources; et l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) de 2003 a aussi permis d’apprendre à mieux gérer les risques. C’est dans cette tour qu’est installé le Centre McEwen pour la médecine régénérative, inauguré à l’automne par le rockeur irlandais et philanthrope Bob Geldorf, et dirigé par Gordon Keller, pionnier de la recherche sur les cellules souches. Avec ce laboratoire, Toronto est devenue une plaque tournante de la recherche dans ce domaine.

Dans la Tour sud, deux étages complets ont été réservés à l’incubateur où MaRS espère faire éclore de nouveaux succès commerciaux. Au total, 44 bureaux et laboratoires attenants, dont les cloisons se déplacent selon les besoins, sont mis à la disposition d’entreprises en démarrage, auxquelles MaRS offre aussi des services gratuits — comme la supervision d’un mentor ou des formations.

«C’est un excellent endroit pour se lancer, car on peut facilement échanger des idées ou des contacts avec d’autres entrepreneurs et des experts, même quand ils ne sont pas du tout dans notre domaine», dit Kamaluddin Abdur-Rashid, chimiste originaire de Jamaïque établi à Toronto depuis neuf ans. Brevets en poche, il a fondé Kanata Chemical Technologies en 2004, pour commercialiser des catalyseurs destinés à l’industrie chimique. Avec sept employés et un chiffre d’affaires proche d’un million de dollars, il espère recevoir bientôt son «diplôme» de MaRS et voler de ses propres ailes. Dans un bureau voisin, trois jeunes diplômés de l’université, Sonya Amin, Eddy Xuan et Jason Sharpe, ont ouvert un studio d’animation, AXS Biomedical Animation Studio, où ils conçoivent des films à vocation scientifique et médicale. Le Centre et ses environs regorgent de clients potentiels.


 

Et ce n’est qu’un début. Au vu du succès du concept MaRS, John Evans et ses associés ont déjà décidé de lui donner une suite. Ils annonceront au cours de l’année la construction d’une nouvelle tour, à l’extrémité ouest des immeubles actuels, qui permettra de doubler la superficie du Centre. Le gouvernement provincial a déjà donné son aval — et 16 millions de dollars. Avant même la première pelletée de terre, plusieurs labos et entreprises ont réservé leurs locaux dans le bâtiment de 16 étages, relié directement au Centre existant et au métro. «Nous aimerions avoir des laboratoires et des entreprises spécialisées dans l’imagerie médicale, le diagnostic, les médicaments contre le cancer, les technologies de l’information… mais nous étudions toutes les candidatures!» dit John Evans.

Ceux qui n’y trouveront pas de place pourront toujours se rabattre sur la communauté virtuelle qu’a bâtie MaRS autour de son site Web, grâce à un réseau à haute vitesse qui connecte tous les locataires ainsi que des organismes de l’extérieur. L’édifice a d’ailleurs reçu le Prix 2006 du bâtiment intelligent du Intelligent Community Forum, ungroupe de spécialistes new-yorkais. C’est également d’ici que partira le réseau Internet sans fil qui couvrira bientôt tout le Discovery District.

Le centre de conférences, au sous-sol de l’atrium, est aussi accessible à distance. Mais c’est d’abord un lieu de rencontres informelles. En un an, 70 000 personnes y ont assisté à diverses manifestations. La série de conférences hebdomadaires gratuites Entrepreneurship 101, où des spécialistes expliquent les bases de la création d’entreprise, est destinée aux scientifiques qui ne connaissent rien aux affaires. Chaque conférence est ensuite commentée dans un blogue animé par des employés de MaRS. «On s’attendait à attirer une quarantaine de personnes pour ces conférences, on en a parfois plus de 400!»

Mais le lieu le plus important du Centre MaRS, c’est la cafétéria! Un café Tim Horton où l’on fait la queue le matin, deux comptoirs de restauration rapide, des canapés disposés en îlots autour de tables basses, deux grands écrans de télévision branchés sur les chaînes de sport — 600 personnes y ont suivi la dernière finale de la Coupe du monde de soccer! —, tout est conçu pour favoriser les discussions autour d’un café, dont on sait qu’elles sont souvent les plus fructueuses.

Si j’étais un espion en quête de secrets scientifiques ou industriels, c’est là que j’irais m’installer pour voir battre le nouveau cœur de Toronto…

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