La science en temps réel

Pour parvenir à un remède tant espéré contre la COVID-19, il ne faudra pas emprunter un simple passage du point A au point B, mais plutôt une myriade de tracés en labyrinthe remplis de faux espoirs et de frustration.

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

Le printemps 2020 nous a paru interminable. Chaque semaine se consommait comme une autre dose d’éternité. Nos souvenirs de janvier dernier nous semblent provenir d’un lointain passé, d’un monde auquel nous n’appartenons plus. Alors que des milliards d’humains tentent de s’habituer à cette nouvelle réalité, plusieurs se demandent : « Mais pourquoi n’avons-nous toujours pas de remède contre ce fichu virus ? »

Le reste de l’année se présente comme une lente et ardue cohabitation avec le virus en attendant qu’un vaccin ou un traitement antiviral nous permette enfin de retrouver notre vie d’avant. Et pour bien des gens, « la science » semble avancer à pas de tortue, parce que pendant que nous attendons impatiemment qu’elle nous rattrape dans le moment présent, l’économie mondiale dégringole et la santé mentale de plusieurs s’effrite peu à peu.

Nous devrons prendre notre mal en patience. Contrairement à la perception qu’ont beaucoup de gens, pour parvenir à un remède tant espéré contre la COVID-19, il ne faudra pas emprunter un simple passage du point A au point B, mais plutôt une myriade de tracés en labyrinthe remplis de faux espoirs et de frustration, car de nombreuses pistes se termineront assurément en cul-de-sac.

Le progrès scientifique n’est pas linéaire. Il ne l’a jamais été. Par manque de temps et de ressources, il nous est malgré tout présenté ainsi dans bien des salles de classe et dans les médias populaires. De nouvelles découvertes scientifiques sont souvent exposées comme si elles tombaient du ciel, sans mention des échecs qui les ont précédées ou des embûches que les chercheurs ont dû franchir. Qu’en est-il des récits de ceux et celles qui se sont butés à des obstacles, qui n’ont pas pu les surmonter de leur vivant, mais dont les travaux ont nourri les recherches et l’imagination de la génération suivante ? Nous n’en parlons que très peu.

Sommes-nous conscients que huit décennies se sont écoulées entre les premiers travaux d’Edward Jenner sur la vaccination contre la variole et ceux de Louis Pasteur contre la rage au XIXe siècle, et ce, même si l’humanité traversait alors une période fulgurante de progrès social et scientifique ? Puis, au XXe siècle, plus de deux décennies de recherche, d’essais et d’erreurs ont été nécessaires afin de se doter d’un vaccin contre la polio — cette horrible maladie qui tua des centaines de milliers de personnes chaque année à son paroxysme, dans les années 1940 et 1950, en plus d’entraîner des paralysies permanentes chez des millions d’autres qui en furent infectées.

Pourrions-nous imaginer attendre une décennie pour un remède contre la COVID-19, ou même cinq ans ? Juste lire cette dernière phrase vous a peut-être causé une montée d’anxiété. Or, hypothétiquement, si « la science » devait y parvenir en deux ans, il s’agirait alors d’une réussite extraordinaire et historique, de la même ampleur que d’envoyer des humains sur la Lune.

Les autorités gouvernementales gèrent cette crise comme elles le peuvent en attendant ce fameux remède et, entre-temps, elles nous assurent que leurs décisions se basent sur « la science », et non sur des motifs d’ordre économique ou politique. Nous savons que cette affirmation n’est que partiellement vraie. Pourquoi ? Parce que « la science » navigue présentement dans l’inconnu.

Au début de la pandémie, lors de la phase du confinement, les autorités de la santé publique ont connu leur heure de gloire : « Lavez vos mains, restez chez vous et isolez-vous si vous avez des symptômes. » Le message était clair, simple et direct. Et les Québécois ont répondu à l’appel.

Mais depuis le début du déconfinement, d’autres questions plus complexes et épineuses ont émergé : devrions-nous rouvrir les frontières ? Quand les élèves pourront-ils retourner à l’école ? Devrait-on obliger le port du masque en public ? C’est alors que nous avons été témoins de tergiversations de la part de la santé publique. La raison en est à la fois simple et désarmante : les réponses à ces questions ont évolué au cours des derniers mois, car le coronavirus se trouve aux limites actuelles de la science moderne.

Nous sommes donc en train d’observer le progrès scientifique en temps réel. Cela constitue pour nous une expérience surréelle et inédite, car nous sommes habitués à avoir facilement réponse à tout. Or, la vraie science demande temps, ressources, efforts, échecs et persévérance — ce qui est diamétralement opposé à la satisfaction instantanée que procure une simple recherche sur Google ou Wikipédia.

Alors, pendant que l’humanité entière retient son souffle, « la science », elle, se doit de progresser à l’aveugle au travers d’obstacles encore méconnus, avant que nous ne manquions d’air.

Laisser un commentaire

Cher Monsieur Fournier,

Merci de rappeler aux lecteurs de l’Actualité que la recherche scientifique est un processus long et laborieux , parsemé d’embûches et de coups de génies … et surtout sans aucune garantie de succès. Cela dit, cela reste une merveilleuse aventure!

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

Répondre

Merci pour cet article fort intéressant qui rappelle, malheureusement, les méandres et les détours de l’évolution des connaissances scientifiques. Les médias devraient s’intéresser plus souvent à cette dimension de la bibitte « science », ça éviterait peut-être son instrumentalisation. Commencer une phrase dans un débat par « la science dit … » offre trop souvent un passeport pour étayer son opinion.

Relativement au vaccin toutefois, je vous inviterais (je nous inviterais en fait !) à se rappeler les connaissances produites par Thomas McKeown (médecin britanique) quant à l’importance prédominantes des conditions sociales et sanitaires dans l’évolution des taux de morbidité/mortalité de plusieurs maladies contagieuses. Son livre (The Role of Medicine: Dream, Mirage, or Nemesis?) a fait trembler les facultés de médecine mais illsutre bien le fait que la technologie médicale (vaccin, antibiotique, …) joue un rôle souvent marginal au plan épidémiologique. Aller voir ce graphique sur l’histoire de la tuberculose (https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/eb/Tuberculosis_in_the_USA_1861-2014.png/288px-Tuberculosis_in_the_USA_1861-2014.png), ca pourrait nous donner des idées en attendant la venue d’un vaccin.

Répondre
Les plus populaires